Monde

Le Zimbabwe est-il un Etat «voyou» ?

Christopher Hitchens, mis à jour le 13.02.2009 à 12 h 15

Robert Mugabe pratique-t-il une forme de guerre bactériologique?

Robert Mugabe en aoû 2008 lors d'une conférence  à Johannesbourg. REUTERS/Mike Hutchings

Robert Mugabe en aoû 2008 lors d'une conférence à Johannesbourg. REUTERS/Mike Hutchings

La situation au Zimbabwe a aujourd'hui atteint le point où il serait tout à fait justifié que la communauté internationale ait recours à la force pour arrêter Robert Mugabe et l'envoyer devant un tribunal. Pourquoi une telle affirmation?

Nul doute que Mugabe n'en est pas à ses premières atrocités. Mais il s'agissait de crimes d'un gouvernement élu, et il n'était pas absolument clair qu'ils dépassaient le seuil justifiant, ou plutôt obligeant, une intervention. Celle-ci requiert l'existence de quatre critères fondamentaux. Le premier est le génocide, qui, selon les signataires de la convention sur le génocide (les États-Unis en font partie), nécessite une action immédiate soit pour l'empêcher, soit pour en punir les auteurs. Le deuxième est l'agression dirigée contre la souveraineté d'Etats voisins, y compris l'occupation de leur territoire. Le troisième est l'accueil ou l'encouragement de groupes terroristes internationaux, et le quatrième la violation du Traité de non-prolifération nucléaire ou des résolutions de l'ONU concernant les armes de destruction massive.

 

Mugabe a bien tué de nombreuses personnes au Matabeleland dans les années 1980 lors d'expéditions punitives menées par des unités spéciales, entraînées par la Corée du Nord, contre un groupe ethnique qui n'était pas le sien. Et il a puni des circonscriptions électorales récalcitrantes en leur refusant systématiquement l'accès à la nourriture. Mais cela ne s'élève pas encore tout à fait au niveau de «génocide.» Ses soldats ont pu, à une époque, avoir participé au pillage opportuniste des ressources du Congo, mais cela n'en fait pas exactement une invasion ou une occupation. Le Zimbabwe n'est pas un refuge pour terroristes internationaux en cavale, et il n'est pas non plus un acteur du marché noir international des armes de destruction massive.

 

Cependant, la situation a évolué récemment, et l'étude de ces changements peut nous aider à clarifier la limite entre «Etat défaillant» et «Etat voyou.» Les souffrances du peuple zimbabwéen sont telles que des maladies graves comme le choléra sont désormais monnaie courante. Les Zimbabwéens ont atteint un tel niveau de désespoir qu'ils commencent à traverser les frontières en masse, principalement en direction de l'Afrique du Sud, emportant leurs maladies avec eux. Mugabe s'est donc de lui-même transformé en problème international, déstabilisant ses voisins et leur donnant, outre le droit de s'en préoccuper, un intérêt légitime dans le processus de re-stabilisation du Zimbabwe. Si la voix de personnages comme Desmond Tutu et Graça Machel, qui insistent sur la nécessité d'entreprendre des actions régionales pour déposer Mugabe, sont un jour correctement entendues, ce sera sans doute parce que Mugabe aura été trop loin en poussant des gens malades à partir vers les pays voisins. C'est une forme de guerre bactériologique.

Le fait que Mugabe ait clairement perdu les dernières élections au Zimbabwe, même s'il a été capable d'utiliser la machine d'Etat comme s'il s'agissait de la propriété privée de son parti au pouvoir, n'est pas non plus un détail. On peut considérer la chute de la démocratie dans un pays comme le prélude possible à des mesures extrêmes ou menaçantes envers des Etats voisins. L'Union européenne, par exemple, n'accepterait pas un pays qui ne soit pas doté d'une démocratie parlementaire qui fonctionne et exclurait tout membre qui adopterait un régime militaire (ce qui est l'une des raison, assez ironiques, pour lesquelles les islamistes de Turquie sont souvent des pro-européens si convaincus).

Certains membres de l'Union africaine voudraient adopter le même genre de politique, bien qu'ils en soient encore très loin. Les Nations unies, naturellement, doivent prendre leurs membres comme ils sont, même si le concept de «devoir de protection» de Kofi Annan a quelque peu sapé le principe initial de non ingérence dans les «affaires internes» des Etats-membres.

La logique entre «voyou» et «défaillant» n'est pas toujours facilement mesurable. L'Irak (qui sous Saddam Hussein était le seul Etat répondant aux quatre critères décrits plus haut) a d'abord été un Etat voyou, ce qui l'a poussé à devenir un Etat défaillant et lui a valu des sanctions dévastatrices, l'isolation et la corruption. L'Afghanistan est, quant à lui, devenu un Etat voyou parce qu'il avait été défaillant -souvent sans que ce soit de sa faute-et servait de base à des hors-la-loi politiques internationaux. C'est un comportement de «voyou» à l'intérieur de son territoire qui a presque détruit le Rwanda, a chassé de grands nombres de réfugiés hors de ses frontières et qui a contribué à déclencher une guerre civile déchirante au Congo, dont les victimes doivent se compter par millions. La maladie contagieuse exportée dans ce cas était la peste du tribalisme ethno-fasciste, dont nous constatons aujourd'hui toute la portée.

J'ai passé quelque temps en compagnie de Sebastiao Salgado, ambassadeur de l'Unicef pour l'éradication de la polio. En 2001, quand nous avons séjourné à Calcutta et dans d'autres zones du Bengale, cette maladie atroce et évitable était bien partie, à l'instar de la variole, pour devenir un fléau du passé. Mais il suffit que quelques poches résistent au vaccin pour que la maladie, presque hystériquement contagieuse, revienne en force et décime les territoires voisins. Or, dans certaines zones musulmanes militantes, où règne la croyance que l'inoculation est un complot qui vise à stériliser la population, les médecins et les infirmières de la campagne, considérés comme des intrus impérialistes, ont été fusillés. La conséquence est que la polio s'étend à nouveau. Une fois encore, il me semble que cette situation permet de classifier les Zones tribales administrées au niveau fédéral du Pakistan comme relevant dans cette mesure de la responsabilité internationale plutôt que du problème du seul Pakistan.

Le fait que les talibans et Al-Qaida se déploient à partir du même endroit n'est peut-être pas tout à fait un hasard. Raison pour laquelle j'avance l'idée que les droits de l'homme et l'épidémiologie peuvent être des partenaires naturels — et que le Zimbabwe peut constituer un excellent laboratoire où tester l'hypothèse de la relation de ces deux types de santé.

Christopher Hitchens

Edit: Morgan Tsvangirai a été intronisé Premier ministre du président Robert Mugabe et le pays se dote ce vendredi 13 février d'un gouvernement d'union nationale. (source AFP)

(Photo : Robert Mugabe, REUTERS/Mike Hutchings, et wikimedia, par Sgt. Jeremy Lock)

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