Monde

Le Tadjikistan et la théorie des dominos

Slate.com, mis à jour le 25.03.2009 à 21 h 39

La fin de la flambée immobilière russe pourrait aggraver les problèmes à la frontière afghane.

Village de Gargara, au sud de Douchambe, la capitale tadjik, en mai 2008. REUTERS

Village de Gargara, au sud de Douchambe, la capitale tadjik, en mai 2008. REUTERS

VOSAÏ, Tadjikistan

Prendre une voiture pour se rendre de Douchanbé, la capitale tranquille du Tadjikistan, à la frontière afghane nécessite une autorisation spéciale délivrée par les autorités. Je ne l'avais pas. Voilà pourquoi je me suis retrouvé près de la frontière, dans une ville appelée Vosaï, à boire du thé et du cognac avec un habitant après l'abandon de son plan insensé de prendre un «raccourci» spécial par la montagne jusqu'à un chapelet de hameaux frontaliers où la police tadjik ne va que très rarement.

Une demi-heure plus tôt, j'étais dans une voiture qui patinait dangereusement au-dessus de surplombs montagneux traîtres, sur une route meuble, de terre et de graviers. Les réseaux téléphoniques s'étaient évaporés, et des chèvres ne cessaient de nous barrer le chemin. A un moment, la voiture avait évité de justesse les deux bords d'un vertigineux à-pic et, la lumière disparaissant, nous prenions les virages en épingles à cheveux de plus en plus dangereusement. L'habitant du cru, accroché à son couvre-chef, m'avait fait remarquer avec désinvolture que la pluie pouvait transformer la rivière asséchée qui traversait la route un peu plus loin en un cours d'eau rapide. C'est là que j'avais demandé au chauffeur de faire demi-tour.

A Vosaï, qui n'a ni électricité, ni eau potable, les femmes étaient réunies autour de grands fours en terre où cuisaient des pains plats. Des enfants efflanqués cavalaient au milieu de maisons branlantes. Un berger de passage frappait de son bâton les pattes des traînards de son troupeau. Et, à l'entrée du village, se tenait un grand groupe d'hommes oisifs.

A première vue, Vosaï semblait présenter un tableau pastoral inoffensif, pauvre et étrangement tranquille, destination réconfortante après notre échappée sur les petites routes de campagne vers l'Afghanistan. Mais pour qui s'inquiète de la stabilité régionale et des développements à court terme en Afghanistan, la vision de Vosaï est bien plus alarmante que n'importe quelle route de montagne frontalière en piteux état. Tout commence avec ces hommes désœuvrés.

Depuis le début de la guerre en Afghanistan, sa frontière nord avec le Tadjikistan, faite de montagnes, est celle qui importe le moins. Certes, le petit Tadjikistan (moins de 7 millions d'habitants) est devenu un intermédiaire significatif pour le trafic de drogue, et un nouveau pont construit par les Etats-Unis fournit à l'Afghanistan un important lien commercial vers le nord, mais en général, le pays a plutôt joué un rôle de figuration dans la conflagration afghane. L'action, la vraie, se déroulait plus loin, interprétée par les grands acteurs extérieurs du conflit : le Pakistan et l'Iran.

Et pourtant, ces dernières semaines, le Tadjikistan a commencé à jouer un rôle bien plus décisif.

Le problème commence sur les chantiers de construction russes. Selon les statistiques du Fonds monétaire international (FMI), le Tadjikistan tire une bonne moitié de son PIB d'envois de fonds. La majorité de cet argent est gagnée par des Tadjiks qui ont trouvé du travail grâce à la flambée de constructions en Russie. Mais la crise financière s'apprête à mettre un terme à tout cela, renvoyant potentiellement plus d'un million de jeunes Tadjiks remuants, fauchés, et pour la plupart masculins, chez eux, dans un pays sans électricité et sans emplois, pauvre et mal géré, où la moitié de la population a moins de 18 ans. Tels des requins retournant vers une barrière de corail irrémédiablement abîmée, ces anciens migrants agités se dirigent vers un pays dans un état de décrépitude avancé.

Dans chaque village, chaque bourg et chaque ville que j'ai visités au Tadjikistan, il y avait des hommes qui ne faisaient rien. Ils étaient revenus de Russie pour voir leurs familles et attendre le début des constructions de printemps.

Beaucoup d'entre eux m'ont confié avoir l'intention de retourner en Russie -ils n'avaient pas d'autre choix -mais déjà, un certain nombre avait des histoires troublantes à raconter. Parmi la douzaine d'hommes de Vosaï, la moitié raconte qu'ils ont été volés par leurs patrons en Russie. Ils n'ont reçu qu'une partie de l'argent qu'on leur devait. Un homme a avoué que sa famille avait dû lui envoyer de l'argent pour qu'il puisse rentrer chez lui en train. D'autres ont dû emprunter de l'argent à des compatriotes tadjiks en Russie. «Je préfèrerais faire des affaires avec les skinheads en Russie si ça me faisait gagner de l'argent», m'a dit un migrant de 30 ans, accroupi à côté d'un bout de tôle au rebus. «Qu'est-ce que je peux faire au Tadjikistan?»

Les réseaux criminels et le radicalisme pourraient très rapidement combler le vide. Dans un rapport récent de diplomates occidentaux largement diffusé, l'International Crisis Group conclut que le Tadjikistan risque de grands troubles sociaux et n'est plus un «rempart contre la diffusion de l'extrémisme et de la violence d'Afghanistan.» Il en serait plutôt une source potentielle.

Des statistiques alarmantes viennent étayer ce rapport. Le gouvernement tadjik annonce que la criminalité est en hausse de 6,5 % cette année (et c'est probablement une estimation délibérément minimisée), tandis qu'à en croire le FMI, les envois de fonds ont déjà baissé de 24 %. Pratiquement aucune campagne tadjik ne reçoit d'électricité ni d'eau en hiver, et trois quarts des ruraux vivent dans ce que l'International Crisis Group appelle une «pauvreté noire». «La faim s'étend maintenant aux villes», ajoute le rapport. Les deux grandes industries du pays, le coton et l'aluminium, se sont écroulées.

Il n'y a pas si longtemps, l'Asie centrale  — tous ces pays opaques qui finissaient en "-stan" et appartenaient à l'Union soviétique — n'était que survolée par la diplomatie. A part pour ses rôles de source de pétrole et de site d'une ou deux bases militaires américaines, l'Asie centrale n'a jamais été une priorité pour les mandarins de la sécurité qui commandaient la politique étrangère des Etats-Unis. Voilà qui pourrait devoir changer bientôt. Cette région principalement musulmane, baignée dans le pétrole, l'uranium et tout un tableau périodique d'autres matières premières primordiales, est en position de saper les énergiques aspirations au succès en Afghanistan de l'administration Obama. Des banques en faillite du Kazakhstan aux hommes en colère et au chômage qui traînent à l'ombre des villages tadjiks, la crise financière menace de perturber la fragile stabilité politique et sociale de l'Asie centrale.

Après avoir échoué à atteindre la frontière du Tadjikistan avec l'Afghanistan au sud, j'ai décidé de tenter les frontières du nord du pays, avec le Kirghizstan et l'Ouzbékistan. Je me suis rendu en avion dans une ville du nord appelée Khojand, dont l'histoire remonte à la conquête d'Alexandre. Sur les trottoirs, des groupes électrogènes à essence sales, de fabrication chinoise, alimentaient les boutiques et les bureaux en électricité. Dans les rues, des voitures importées d'Europe de l'Est et achetées avec de l'argent gagné en Russie, manœuvraient pour prendre l'avantage aux carrefours rendus chaotiques par l'absence de feux tricolores en état de fonctionnement.

En ville, j'ai loué une voiture et engagé un interprète, et je suis parti pour la frontière avec le Kirghizstan. Autre échec total. Cette fois, j'ai été arrêté par deux policiers. Evoquant une mine d'uranium désaffectée voisine et à l'aide de la méthode d'interrogatoire standard d'Asie centrale (méchant flic/flic encore pire), les policiers ont prétendu que j'étais entré dans une ville «fermée». Je n'ai pas tardé à être soulagé de mes documents de presse.

Totalement vaincu, je suis revenu à Khojand, où j'ai déjeuné avec Aziz, un étudiant dont les parents sont tous deux médecins dans un village près de l'Ouzbékistan. Aziz, en costume, transportait un porte-documents démodé. Il parlait anglais, ce qui lui avait permis de trouver un emploi de vigile à temps partiel dans un hôtel.

Je racontai à Aziz mes problèmes pour atteindre les frontières de son pays.

«Ces frontières sont un problème pour tout le monde. Mais je peux te dire qu'elles n'ont aucune importance.» Aziz picora sa grillade et poursuivit. «De chaque côté de nos frontières, tu trouveras la même chose : des gens en colère, qui n'ont rien à faire.»

Ilan Greenberg, auteur free-lance basé à New York, a vécu en Asie centrale de 2002 à 2007. Une bourse du Pulitzer Center for Crisis Reporting a permis de financer le reportage pour cet article.

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

Image de une: Village de Gargara, au sud de Douchambe, la capitale tadjik, en mai 2008. REUTERS


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