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Le système universitaire américain n'est pas l'incarnation du néo-libéralisme

Edward Blumenthal, mis à jour le 25.03.2009 à 21 h 27

Des malentendus empêchent la bonne compréhension du système américain mais aussi toute analyse des maux des universités françaises.

Diplômées en médecine de Harvard en 2005. REUTERS/Jessica Rinaldi

Diplômées en médecine de Harvard en 2005. REUTERS/Jessica Rinaldi

Les projets actuels de réforme universitaire ont comme fond - parfois explicitement, parfois implicitement - les comparaisons avec le monde universitaire aux Etats-Unis. Néanmoins, la discussion autour des universités américaines me semble trop souvent marquée par une série de malentendus qui non seulement empêchent la bonne compréhension du système de l'autre côté de l'Atlantique mais aussi toute analyse des maux des universités françaises. En tant que doctorant américain inscrit dans une université parisienne, je ne peux pas m'empêcher de comparer les deux systèmes, mais aussi de rapprocher mes comparaisons avec les discours entendus face aux réformes universitaires en cours.

Tout d'abord, une question : que compare-t-on?. Le plus souvent, la comparaison porte sur les universités publiques françaises et les plus grandes universités privées américaines. Mais cette comparaison peut être trompeuse. Elle ignore la multiplicité des instances de l'éducation supérieure américaine, divisée entre publique et privée, universités de recherche, «liberal arts colleges» (qui donne un diplôme en sciences sociales et humaines équivalent à BAC+4) et «Community Colleges» (BAC+2, plutôt populaires). En effet, en plus des grandes universités de recherches privées connues en France, chaque Etat fédéral a aussi son réseau d'universités publiques, souvent de grande qualité comme l'Université de Californie à Berkeley, ou l'Université de Wisconsin à Madison. Mais les États qui investissent moins dans leurs universités ont aussi des universités plus modestes.

Ensuite, il y a aussi la question des moyens et du financement. On parle beaucoup de donner aux universités les moyens nécessaires, mais d'où provient l'argent aux Etats-Unis? Pour les universités publiques, il provient d'abord des impôts de chaque État. Ensuite des frais d'inscription qui s'élèvent, dans le cas Harvard qui n'est pas la plus chère, jusqu'à $47.215 avec l'hébergement mais sans l'assurance maladie. Même une université publique comme la très réputée Université de Berkeley coûte $4,465.75 par an, sans hébergement, pour les étudiants de Californie, et s'élèvent jusqu'à $14,769.75, pour ceux qui viennent de l'extérieur. Comment un étudiant peut-il payer ces coûts élevés? A travers un système de bourses et de prêts qui traditionnellement a permis qu'un des plus haut pourcentage de jeunes dans le monde puisse obtenir un diplôme supérieur, mais qui laisse les étudiants largement endettés.

Et les universités, surtout les privées, possèdent aussi les fameux «endowments», grands fonds d'investissement non imposables gérés par les universités, d'où provient environ un tiers du financement dans le cas de Harvard, qui possède le plus grand fond, et lui permet d'assurer une éducation gratuite aux étudiants de recours modestes. Ces frais d'inscription, plus les endowments, expliquent en partie les grandes ressources - bibliothèques, labos bien équipés, etc. - que tout chercheur français en visite aux Etats-Unis constate et envie.

Mais on oublie aussi le poids du public dans la recherche américaine; même dans les universités privées. Les sciences naturelles ne seraient pas à leur niveau sans l'aide massive des organismes publics comme la National Science Fondation (NSF), le National Institute of Health (NIH) et, bien sûr, le département de la Défense (pour les sciences humaines, il y a aussi le tout petit National Endowment for the Humanities - NEH). Les contrats fédéraux de recherche de ces organismes paient jusqu'aux charges fixes comme l'électricité, le loyer et les salaires des chercheurs. Sans prendre en compte l'argent privé - tellement loué par les réformateurs - les États Unis dépensent plus pour la recherche que la France, exprimé en pourcentage du PIB.

Mon intention n'est pas de faire des éloges du système américain, qui a ses défauts et ses atouts, mais de signaler les comparaisons hasardeuses qui sont souvent répétées sans analyse. Parmi ces défauts, on peut mentionner une inflation galopante des frais qui remet en question l'ascenseur social. Autre problème, une précarisation des postes d'enseignants qui n'ont pas de «tenure», c'est-à-dire l'équivalent de la titularisation. C'est d'ailleurs la cause de la grève les doctorants qui assurent les cours basiques à New York UniversityColumbia University (NYC) et Yale (New Haven, Connecticut), entre autres. On peut aussi relever les critiques sur les fonds des universités privées qui, dans le cas de Harvard, est accusé de payer des compensations excessives aux gestionnaires des fonds, de continuer d'augmenter les frais d'inscription et plus généralement de ne pas bien utiliser ces ressources importantes. Tout ça avant la crise actuelle, qui a fait que les endowments ont récemment perdupas mal d'argent (peut-être plus de 30% dans le cas de Harvard).

Le fractionnement du système français rend également difficile les comparaisons, l'éducation supérieure française étant divisée entre Universités, écoles privées et Grandes Écoles, qui d'ailleurs siphonnent les financements, ainsi que les meilleurs élèves du secondaire sans produire de la recherche, à part quelques notables exceptions (EHESS, Sciences Po). Est-il tout à fait approprié de comparer Harvard à Paris I sans prendre en compte ce contexte? Et comment les comparer (le classement de Shanghai étant inconnu aux USA)? Et si la France change son modèle pour se rapprocher du modèle américain, comment cela va-t-il être financé?

Les rumeurs autour d'une augmentation des frais étant rapidement écartées par le gouvernement, cette piste semble condamnée à moyen terme. On parle aussi des endowments — pourquoi pas? — mais il faudrait prendre en compte le fait que cet argent vienne des donations des particuliers, et le fait que les Américains donnent plus que d'autres pays occidentaux. Ceci en partie à cause des structures fiscales d'imposition et au-delà, pour des raisons culturelles. Bref, ce n'est pas impossible, mais semble difficile à réformer immédiatement. Argent du privé? Encore, pourquoi pas, mais il faut insister sur le fait qu'aux Etats-Unis - malgré l'importance de l'argent privé - celui-ci est complémentaire et ne remplace pas l'argent public, surtout dans la recherche basique.

Il nous reste l'Etat. Et effectivement, une des plaintes traditionnelles des chercheurs français porte justement sur le manque constant d'investissement public, en dessous de la moyenne des pays de l'OCDE, et dirigé en grande partie vers les grandes écoles. D'ailleurs, une des raisons principales de la méfiance vis à vis des réformes actuelles est la crainte que cela implique un désinvestissement de l'Etat, malgré les affirmations contraires du gouvernement.

On peut éventuellement copier des éléments des Etats Unis — chercher plus d'investissement privé, participation de la société civile, etc. — mais pas aux dépens de l'argent public. Pour l'instant, ces objectifs ne sont pas du tout clairs, surtout pour la communauté universitaire. Certains trouvent que le manque de cohérence des réformes est dû à un projet caché ultra-libéral, d'autres à l'incompréhension et au mépris du président pour le monde de la recherche et des intellectuels. Malgré ses faiblesses, le système universitaire américain n'est pas ni l'incarnation du néo-libéralisme sauvage du marché ni la panacée. Mais la vision du système universitaire américain comme un modèle libéral est commun non seulement à beaucoup des partisans des réformes, mais aussi à ses opposants.

Plus fondamentalement, l'éducation supérieure et la recherche sont chères, inefficaces, pas immédiatement rentables et, en même temps, tout à fait essentielles à la démocratie et à la croissance économique. Il faut trouver comment les financer, et bien qu'il y ait autant de systèmes que de pays, il est difficile de l'imaginer sans une participation importante de l'argent public.

Edward Blumenthal

Photo de une: diplômées en médecine de Harvard en 2005. REUTERS/Jessica Rinaldi.

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