Culture

Le pire chanteur pop de tous les temps

Ron Rosenbaum, mis à jour le 16.02.2009 à 16 h 56

Pourquoi Billy Joel est-t-il si nul?

Billy Joel en concert à New York en 2008 pour la rainforest foundation

Billy Joel en concert à New York en 2008 pour la rainforest foundation

Ca peut sembler étrange de soulever maintenant le sujet de Billy Joel. Mais la mort récente du peintre Andrew Wyeth a réanimé un débat de longue date sur la qualité de son art: est-il respectable ou s'agit-il simplement d'une camelote sentimentale? (Disons-le franchement: bon ou mauvais?)  Cela m'a fait réfléchir à la question de la valeur d'une œuvre d'art et s'il existait des standards absolus pour la juger. La question, toujours d'actualité, n'est pas devenue caduque du fait du relativisme ambiant.

Et puis j'ai pris un exemplaire de The Art Instinct, un livre de Denis Dutton, le responsable du site web Arts & Letters Daily.  Le livre s'acharne vaillamment à trouver une base pour juger la valeur d'une œuvre dans la perspective de la psychologie évolutive; Dutton y soutient qu'une certaine forme de talent artistique est une mutation qui favorise la survie.


Ce qui m'amène à Billy Joel - le Andrew Wyeth de la musique pop contemporaine - et à l'irritation constante que je ressens chaque fois que j'entends une de ses mélodies, aussi bien dans leurs formes originelles que dans une de leurs multiples versions Muzak, la musique de fond qu'on entend dans les ascenseurs. C'est un mystère: pourquoi est-ce que sa musique me tape plus sur les nerfs que n'importe quelle autre mauvaise musique?  Pourquoi est-ce que beaucoup d'entre nous pensons qu'il est possible de dire que Billy Joel est - disons -tout simplement nul, un fléau de la musique pop, une peste sur les ondes sonores plus contagieuse que le virus du Nil occidental, une menace à la paix dans chaque ascenseur, non pas du rock 'n' roll mais du toc 'n' roll?


Je suis peu disposé à m'en prendre à Billy Joel. Les branchés le traitent avec un mépris cinglant depuis si longtemps qu'il ne semble plus valoir l'effort. Cependant, le mystère persiste: comment est-ce qu'il peut être si mauvais mais si populaire depuis si longtemps? Il est toujours là.  Vous ne pouvez pas vous protéger avec des boucliers anti-Joel autour de la tête.  Il prend quand même de l'espace avec son simulacre de rock détestable et insipide ; il reçoit des avances des maisons des disques qui pourraient autrement subventionner des douzaines d'artistes, de chanteurs et de compositeurs méconnus mais véritablement doués.  

D'ailleurs, certaines personnes prennent toujours Billy au sérieux.  L'autre jour je lisais le blog BuzzMachine de mon vieil ami Jeff Jarvis, et Jarvis (le Billy Joel des bloggeurs théoriciens) s'attaquait à David Carr du New York Times. (Alors, ça c'est une bataille perdue d'avance.) Carr s'interrogeait sur la possibilité de survie pour les journaux s'ils adaptaient le modèle économique de iTunes.   Pour s'opposer à cette idée et développer sa thèse sur iTunes, Jarvis a pris en exemple Billy Joel, laissant ainsi entendre qu'il en était fan : «Si je peux acheter Allentown, l'original, je ne vais pas me contenter d'un remake.» Que de B.J. (Billy Joel) hard-core pour Jeff! «Allentown» est un choix particulièrement éhonté de la part de Jarvis, parce que c'est une des chansons «engagées» de B.J., qui met en scène la situation désespérée des ouvriers licenciés, pendant que Jarvis fait quasiment une danse d'autosatisfaction chaque fois qu'il fait un reportage sur le licenciement des journalistes de la presse écrite.  

De plus, nous ne sommes pas à l'abri de voir surgir un de ces essais qui réhabilitent sa carrière comme la section "Arts and Leisure" du New York Times de dimanche qui aime bien publier sur les Barry Manilow du monde.  Cette sorte d'article dans laquelle nous découvrons que Billy «a du cran» et qu'il est «marginalisé injustement» par les branchés; que son oeuvre est une expression profonde de l'aliénation de la fin du XXe siècle («Captain Jack»); que ses hymnes à l'amour rebattus et misogynes sont véritablement l'expression d'une angoisse érotique sophistiquée ; que ses «distillations de désillusion», pour employer le patois de ces articles, sur le rôle de l'artiste ("Piano Man," "The Entertainer," "Say Goodbye to Hollywood," etc.) sont vraiment "exceptionnellement fortes," et non pas seulement des dénonciations de «frimeurs» à la Holden Caulfield, et sont à mettre sur le même plan que les œuvres de grands artistes.  

Tout cela doit être interdit ! Par pitié, pas de réhabilitation de sa carrière! Pas de réévaluations usurpées ! Il était terrible, il est terrible, il sera toujours terrible. Anodin, nunuche, superficiel, banal, faussement rebelle. Sa chanson célèbre «It's Still Rock and Roll to Me»? De qui se moque-t-on ? Il n'a jamais été rock 'n' roll.  La musique de Billy Joel traduit un apitoiement sur soi et un mépris des autres et développe un genre qui n'appartient qu'à lui : «le Toc-Rock.»

Et la nullité des très mauvaises œuvres d'art est, je crois, quelque chose qu'il faut toujours dénoncer, parce que cela nous permet d'apprécier - et d'examiner pourquoi nous apprécions - les oeuvres «bonnes» ou «excellentes.»

Ainsi, j'ai décidé de faire un sérieux effort pour identifier les caractéristiques constantes à travers « l'œuvre » de Joel (il me fait presque mal de l'écrire) qui la rendent si factice, si frauduleuse, si pathétique. Donc, risquant l'humiliation personnelle, je suis allé dans le rayon musique d'un magasin de produits culturels et j'ai acheté les quatre disques des « Greatest Hits » de Billy Joel, dont un contenait ses réflexions sur l'art et la musique.  Je confesse que j'ai aussi acheté un disque que j'avais déjà -Return of the Grievous Angel, des remakes des chansons de Gram Parsons par des groupes comme Cowboy Junkies et Gillian Welch, dont «Hickory Wind» qui est tout simplement ravissante - pour que la caissière puisse penser que le coffret de B.J. était un cadeau, sans doute pour quelqu'un qui manquait de goût musical.   Oui, cher lecteur.  Je ne pouvais pas supporter le ricanement, même pas pour vous. 

Et je pense avoir réussi!  Je pense avoir identifié les fondamentaux de la musique de B.J. qui distinguent sa nullité d'autres sortes de nullité : elle montre du mépris non mérité. Aussi bien le mépris suffisant d'autrui que l'approbation de soi et l'autosatisfaction qui sont l'autre face du mépris, pour ainsi dire.  Le plus souvent, un mépris pour la fausseté ou l'inauthenticité supposée des autres, à l'opposé de l'authenticité sans faille de notre B.J. 

Je ne dis pas que l'on ne peut pas faire de grandes œuvres avec le mépris.  «Positively 4th Street» de Bob Dylan, par exemple, est une des chansons les plus méprisantes jamais écrites,  mais elle se rattrape par la vivacité de son éloquence et son humour noir.  Et Springsteen a perdu quelque chose quand il a arrêté de mépriser et a commencé à «aimer M. Tout-le-monde» comme une sorte de Woody Guthrie.

Mais considérons les "best of " par ordre chronologique et voyons si cette "thèse du mépris" est tenable.

-D'abord, le "Piano Man».  Vous pouvez entendre le mépris de Joel, aussi bien pour les pauvres gens qu'il a laissés au bar maintenant qu'il est une superstar du « toc rock» que pour le pauvre « joueur de piano » (le proto-B.J.) qui joue pour eux.  Même cette autodérision sonne faux.

-"Captain Jack": Un pauvre type qui s'habille comme un poseur, se masturbe et se shoote à l'héroïne est, dans les yeux de ce compositeur tellement supérieur, complètement inauthentique.

-"The Entertainer":  Les musiciens sont des imposteurs! Sauf les musiciens totalement conscients d'eux-même, comme B.J., qui vous a révélé le secret. (Comparez l'hommage beau et subtile de "The Band" aux angoisses de Dylan dans  "Stage Fright" (le trac).  J'adore le vers dans cette chanson, "he got caught in the spotlight" ("il était sous le feu des projecteurs" ) : c'est une image tellement obsédante du musicien timide).

-"Say Goodbye to Hollywood". Hollywood est inauthentique!  Qui le savait ? Mon Dieu, B.J. ne fatigue-il jamais de nous montrer comment sont factices les imposteurs de ce monde inauthentique ?  Est-ce que quelqu'un peut prévenir B.J. qu'il commence à exagérer avec cette insistance sur l'inauthenticité ?  Vous ne trouvez pas qu'il y a quelque chose de bidon dans cette hystérie de l'inauthenticité ?

-Il ne peut même pas célébrer son "New York State of Mind" sans démontrer son mépris tellement rebelle pour "the movie stars in their fancy cars and their limousines" (« les vedettes du cinéma dans leurs voitures de luxe et leurs limousines. »)  Vous croyez que Billy Joel ne s'est jamais déplacé en limousine ?

-"The Stranger": C'est ici que B.J. pique le vers sublime des Beatles dans "Eleanor Rigby" : "the face that she keeps by the door" ("le visage qu'elle garde à côté de la porte").  Vous devriez voir le masque lourdingue qui figure sur la réimpression en deux disques collector hors de prix de "The Stranger."  Comme c'est profond ! Oui, B.J., tu as tout compris : nous sommes tous des imposteurs qui cachent nos vrais visages!  Tout le monde porte un masque !  Qui l'aurait su si B.J. n'était pas là pour nous le dire ?

-"Scenes From an Italian Restaurant":  Je ne la supporte pas, mais au moins c'est un de ses hommages au peuple qui - bien qu'il soit agaçant et plein de clichés-ne traite pas ces personnages avec mépris. 

-"Anthony's Song"- du mépris pur et simple pour les aspirations des classes moyennes. B.J.
est tout à fait à l'aise quand il s'agit des choses authentiques de la vie.  C'est cette chanson qui contient le vers sur  "heart attack-ack-ack" ("crise cardi -aque -aque -aque ») où il s'attaque -aque -aque aux gens qui prennent deux boulots pour qu'ils puissent échanger leur Chevy pour une Cadillac - ack -ack, quelque chose que B.J. ne ferait jamais.  Pas d'avancée dans l'échelle sociale qui ne soit une méprisable comédie pour lui !

-"Only the Good Die Young": du mépris pour la religion catholique.   Je sais : il y a de l'esprit même si c'est contre l'Esprit, mais, quand même ... j'ai entendu des jeunes filles catholiques parlant de son vers le plus connu, "Catholic girls start much too late," (« les filles catholiques commencent beaucoup trop tard »), et elles n'y croyaient pas pour une seconde. B.J. n'est pas James Joyce.

-"She's Always a Woman": D'abord, il n'y a jamais eu un cas plus flagrant -ou plus manifestement inepte- de vol artistique que "She's Always a Woman."   C'est une imitation tellement pathétique de "Just Like a Woman" de Bob Dylan.  (La femme de B.J. "hides like a child" ("se cache comme une enfant") pendant que celle de Dylan "breaks just like a little girl" (« se casse comme une petite fille ».) De plus, la femme de B.J. a tendance à raconter de petits mensonges ("casual lies"), voler comme une voleuse ( "steals like a thief"), s'occuper d'elle-même ("takes care of herself") et elle le coupe sans faire attention et elle rigole ("carelessly cuts you and laughs ..."). Le pauvre B.J., il recycle tous les clichés misogynes.



A ce point, cher lecteur, vous avez peut-être quelques questions pour moi au sujet de cette tirade?  C'est à vous ...

De quel droit attaquez-vous à un artiste si populaire ?  N'êtes vous pas tout simplement élitiste?
Non, vous ne comprenez pas : Billy vient de "chez moi," du centre de Long Island-Hicksville, donc je suis sensible à sa moquerie de nos racines partagées. Une fois j'ai écrit quelque chose au sujet de la malédiction d'être de Guyland.  Là, j'ai dit quelque chose qui venait du coeur : le New Jersey peut bien avoir la réputation d'une décharge où pourrissent les victimes du mob, mais au moins il a créé Bruce Springsteen.  L'humiliation ultime d'être de Guyland est d'être représenté dans le monde entier par Billy Joel.  Donc je pense avoir le droit d'être cruel-puis-je continuer ?

D'accord.  Mais est-ce qu'il y a quelque chose que vous aimez chez lui ?
Bonne question.  J'ai toujours aimé "The Longest Time" et "An Innocent Man."

Puis-je retourner à toute la merde méprisable ?

D'accord, mais soyez bref.
Alors, je ne peux vraiment pas comprendre toute cette histoire sur « l'homme du peuple. » Comme "Allentown" et "The Downeaster 'Alexa.' " D'accord, c'est un homme qui travaille, ce B.J. D'accord, d'autres artistes adoptent la même posture, mais avec B.J. la prétention est tout simplement insupportable.

Quoi d'autre ? Si vous aviez à choisir une chanson qui est le comble de la nullité de B.J.?
Je pense que ce serait forcement "It's Still Rock and Roll to Me."

Pourquoi ?
Elle montre jusqu'à quel point il ne comprend rien de rien.  Elle suggère qu'il l'a écrit parce que les gens le regardaient comme une relique démodée parce qu'il n'avait pas d'habits branchés.  Qu'il s'agisse de ses cravates trop larges à la différence des cravates minces du « New Wave » , des pneus de sa voiture, du fait qu'il ne s'habille pas comme Beau Brummell ou Elvis Costello ou qu'il ne fréquente pas les branchés.

Il pense que les gens ne le supportent pas parce qu'il ne s'habille pas correctement ou qu'il n'a pas le bon look.  Billy Joel, on ne vous supporte pas à cause de votre musique ; à cause de votre attitude stupide et suffisante ; parce que vous avez volé des musiciens qui sont bien supérieurs à vous pour en faire de la musique qui n'est même pas médiocre.  Vous pourriez vous habiller d'une façon complètement à la mode et on détesterait quand même vos paroles pathétiques.  Ce n'est pas ce qui est à l'extérieur qu'on n'aime pas. On vous déteste pour ce que vous êtes à l'intérieur.  On vous déteste pour ce que vous êtes.  A un certain point, la nullité agressive et constante justifie une hostilité profonde.  On vous déteste exactement comme vous êtes.

Ron Rosenbaum

Cet article, traduit par Holly Pouquet, a été publié sur Slate.com le 23 janvier 2009.

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