France

Le monde d'après la crise

Jean de Kervasdoué, mis à jour le 10.03.2009 à 4 h 36

Préserver le passé à tout prix en prétendant que rien n'a changé nous coûtera cher.

Soupe populaire dans les années 1930 aux Etats-Unis  Reuters

Soupe populaire dans les années 1930 aux Etats-Unis Reuters

Allons-nous changer d'époque, ou la crise économique actuelle n'est-elle que passagère, une après tant d'autres, seulement un mauvais moment à passer? Le capitalisme, depuis deux siècles, s'est toujours relevé indemne, sinon renforcé, de ses krachs. Il le fit certes au prix de drames, mais apporta des bienfaits tangibles à la partie la plus riche, la plus occidentale de l'humanité. Elle n'a en effet jamais ni aussi bien, ni aussi longtemps vécu. Elle n'imagine pas vivre autrement. Si elle craint le réchauffement de la planète, elle ne pense pas que son système de redistribution puisse être remis en cause, ou que l'Etat, faute de moyens, cesse de porter secours à telles ou telles entreprises ou territoires. La crise de 1929 inspire les politiques du moment. Les erreurs économiques d'hier semblent avoir été évitées. Mais, à juste titre, le Monde hésite car nous ne sommes plus en 1929.

La population mondiale a plus que triplé depuis cette date. Seul un infime pourcentage de l'humanité vit encore en autarcie. Si, dans les années 1930, plus de 80% de l'alimentation de Paris, provenait de la région parisienne, ce chiffre est aujourd'hui inférieur à 15%. Nous ne vivons que grâce au maintien des réseaux d'électricité, de transport, de froid. S'ils s'interrompaient, certaines villes françaises auraient moins d'une semaine de stock. La mondialisation n'est pas que capitaliste, elle est aussi technique. Par ailleurs, en moins de dix ans, Internet a maillé la planète. L'autre, l'étranger d'hier, est le voisin d'aujourd'hui.

Si donc l'on peut examiner à la loupe les politiques économiques de la dernière grande crise, le système socio-technique a changé de nature. Il n'y avait pas à l'époque de sécurité sociale et pas de redistribution massive. Les Européens n'étaient pas encore les Saint-Martin qu'ils sont devenus, puisqu'ils reversent aujourd'hui, par le biais des prélèvements obligatoires, non pas la moitié de leur manteau, mais près de la moitié de leurs revenus. Il est frappant d'ailleurs de constater que cette crise s'accompagne d'un espoir de renouveau des solidarités, ce n'est pas son seul acquis.

La croyance dans les bienfaits systématiques du marché perd de son arrogance. Les yeux s'ouvrent. On découvre que la dette des ménages peut être aussi dangereuse que celle des Etats, que les entreprises sont les premières créatrices de richesse et qu'elles n'auraient jamais dû se transformer en machines à fabriquer du cash pour leurs seuls actionnaires, que les financiers ont détourné à leur profit les plus values des classes défavorisées (vieille histoire), mais aussi (phénomène nouveau) des classes moyennes, que l'absence d'attachement à un territoire est dramatique, que les hommes perdent leur âme quand leurs entreprises perdent leur sens et deviennent juste un objet de commerce, une chose à acheter et à vendre ...

On découvre aussi les turpitudes des Etats, y compris européens, qui favorisaient soit dans la légalité, soit dans l'illégalité plus ou moins généralisée, cette fuite en avant.
Les situations difficiles ne se traversent qu'avec un sens partagé de la justice et de l'effort. Elles reposent donc toujours la question de la solidarité entre pays, entre territoires, entre classes sociales et entre générations. Qui est mon autre moi-même, mon allié ? L'euro va-t-il passer ce moment de vérité, au prix de quelle discipline, maintenue comment ? Jusqu'où, par l'intermédiaire de la monnaie unique, serai-je, moi, Français ou Allemand, solidaire de ceux qui ont organisé un paradis fiscal ou laissent perdurer un Etat, sinon maffieux, du moins très corrompu ?

En attendant, la France, comme d'autres pays, s'endette et, ce faisant, estime de facto que la situation économique sera un jour suffisamment bonne pour que ses dettes soient remboursées. Certains pays européens, à l'instar de nombreux pays du Sud, sont déjà en quasi-cessation de paiement, y compris dans l'Eurogroupe. Ce n'est pas encore le cas de la France, mais sera-t-elle assez productive pour rembourser ses dettes, alors que la situation démographique n'a pas changé ? On peut en douter.

Rappelons en effet que les premières cohortes de la génération du baby-boom prennent leur retraite et que leur financement n'était déjà pas acquis en période de croissance. L'assurance maladie est en déficit structurel, même avec un taux de croissance de plus de 2% par an. De surcroît, ces derniers mois, le droit du travail, et pas seulement aux Antilles, ne s'est guère simplifié et risque encore de peser sur la compétitivité française. Comment pourra-t-on demain être rigoureux, alors que tous les critères de saine gestion publique ont, du jour au lendemain, volé en éclat et qu'il paraît si facile de s'endetter ? Aucun pays ne semble plus être à vingt milliards près (1% du PIB français).

La méfiance s'est installée. Je ne vois pas les Français se discipliner et les égoïsmes corporatistes se taire. Je ne vois que les barrières, les ruptures, les isolements et l'inflation pour effacer les dettes. A quel prix préserve-t-on le Monde d'aujourd'hui ? N'hypothèque-t-on pas déjà le Monde de demain, en prétendant que rien n'a changé et en alourdissant encore la lourde charge qui pesait déjà sur les moins de cinquante ans ?

Jean de Kervasdoué

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