Economie

Le méchant géant vert

James E. McWilliams, mis à jour le 13.02.2009 à 9 h 34

Et si la Frankenbouffe était bonne pour l'environnement?

champ de mais, DR.

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OGM signifie « organisme génétiquement modifié. » Un produit agricole génétiquement modifié résulte de l'insertion en laboratoire du gène d'un organisme dans la séquence ADN d'un autre, afin de lui transmettre une caractéristique avantageuse qui lui permettra de résister aux insectes, à la sécheresse ou aux herbicides. Aujourd'hui, presque 90% des récoltes de soja et 80% de celles de maïs aux États-Unis sont issues de semences manipulées génétiquement.  Plus de 18 millions d'hectares de terres dans le monde renferment des récoltes manipulées génétiquement. Du point de vue de l'agriculture commerciale, cette technologie s'est intégrée sans heurts aux habitudes agricoles traditionnelles.

Du point de vue de mon bocal de miso, en revanche, il est évident que tous les consommateurs ne partagent pas cet enthousiasme. Peut-être connaissez-vous le surnom ironique dont sont couramment affublés les OGM : la frankenfood [Frankenbouffe]. Ce sobriquet reflète un vaste éventail d'inquiétudes : certains activistes opposés aux biotechnologies avancent que ces organismes vont contaminer leurs cousins sauvages avec du pollen génétiquement modifié et provoqueront l'extinction des plantes indigènes. D'autres suggèrent qu'ils vont favoriser la croissance de « super mauvaises herbes », des plantes qui développent une résistance aux herbicides que de nombreux OGM sont programmés pour tolérer. D'autres encore craignent que les modifications génétiques ne déclenchent des réactions allergiques chez des consommateurs sans méfiance. Que ces préoccupations justifient, ou pas, une interdiction collective des OGM - souhaitée par beaucoup (voire la plupart ?) des écologistes - est un sujet de débat houleux. La conclusion des réflexions sur ces pièges éventuels se place, cependant, au-delà de toute discussion : pour beaucoup de gens, cette technologie fait froid dans le dos.

Quelle que soit la cause précise de la colère provoquée par les cultures d'OGM, la résistance populaire a pris tout son sens en 2000, quand le National Organic Program [organisme de certification bio du gouvernement américain] a lancé une consultation publique sur leur éventuelle introduction. En réaction, des activistes de l'alimentation durable ont fait pleuvoir sur les responsables un déluge de lettres, au bas mot l'équivalent d'une forêt vierge - 275 000 missives pour être exact, qui ont fait tomber cette mesure dans les oubliettes. Aujourd'hui, dans le même esprit, les écologistes considèrent instinctivement les OGM comme l'antithèse de la responsabilité environnementale.

De nombreux scientifiques, et même quelques agriculteurs bio, pensent aujourd'hui que le rejet hâtif de 2000 était malheureux. Plus récemment, Pamela Ronald, spécialiste en pathologie végétale et présidente du Plant Genomics Program de l'Université de California-Davis, a annoncé la même position. Dans Tomorrow's Table : Organic Farming, Genetics, and the Future of Food, elle explique que nous devrions en fait mélanger manipulation génétique et agriculture biologique si nous voulons assurer un avenir durable à la production alimentaire. Ses recherches, qu'elle mène avec son mari agriculteur biologique, étudient des récoltes génétiquement modifiées qui, au lieu de servir la rapacité de l'agri-business, consolident les bases de la durabilité. Leurs travaux, aussi contraires à l'instinct qu'ils puissent paraître, annoncent une nouvelle frontière verte biotechnique, un royaume caché qui permettrait de nourrir les bientôt 9 milliards d'humains grâce à des récoltes produites de façon écologiquement responsable.

Pour comprendre pourquoi des « modifications génétiques responsables » n'ont rien d'un oxymore, prenons l'exemple du bœuf nourri à l'herbe. Les vaches qui mangent de l'herbe sont généralement considérées comme une alternative durable à celles des parcs d'engraissement, cette forme de production intensive qui gave les bovins et leur impose un régime de céréales complétées d'antibiotiques, d'hormones de croissance, de stéroïdes et de développeurs d'appétit, qui, après être passés par l'animal, se retrouvent dans le sol et dans l'eau. Cependant, l'un des inconvénients rarement évoqué des vaches nourries à l'herbe est qu'elles produisent quatre fois plus de méthane, un gaz à effet de serre au moins 20 fois plus puissant que le dioxyde de carbone, que leurs homologues des parcs d'engraissement. Cela s'explique par la présence de lignine dans l'herbe, une substance qui provoque la sécrétion par le système digestif de la vache d'une enzyme productrice de méthane.

Gramina, entreprise australienne de biotechnologie, a récemment produit une herbe génétiquement modifiée aux taux de lignine moins élevés.  Moins de lignine signifie moins de méthane, moins de méthane moins d'émissions de gaz à effet de serre, et moins d'émissions signifie que les écologistes peuvent manger du bœuf sans renoncer à leurs verts idéaux.

Les engrais azotés représentent un autre secteur où agriculture durable et modification génétique pourraient utilement se croiser. Quand une plante ne parvient pas à absorber tous les nutriments d'un engrais, l'azote, aux effets néfastes, s'accumule dans le sol. Il filtre jusqu'aux rivières et aux océans et provoque la création de zones mortes où la concentration d'algues est telle que les autres formes de vie marine disparaissent. Pour répondre à ce problème, Syngenta et d'autres entreprises de biotechnologie sont en train de produire des cultures génétiquement modifiées de pommes de terre, de riz et de blé à la meilleure capacité d'absorption de l'azote, afin de réduire les effets néfastes des engrais azotés. Les premiers résultats suggèrent que les riziculteurs du Sud-est asiatique et les cultivateurs de pommes de terre d'Afrique auront un jour la possibilité de planter des récoltes réduisant les effets nocifs de cette source de pollution agricole longtemps décriée.

Les animaux sont bien entendu tout aussi manipulables que les plantes. Cela fait des siècles que les éleveurs bricolent le patrimoine génétique de leurs bêtes au petit bonheur la chance en les sélectionnant. Ils le font pour améliorer la santé de leurs animaux, augmenter leur poids et réduire leur taux de graisse. Les techniques maladroites de l'élevage traditionnel n'ont jamais permis de réduire l'impact des animaux sur l'environnement. Ce qui n'est pas le cas de la manipulation génétique.

Un exemple : les scientifiques canadiens ont récemment créé un « enviropig » [marque déposée, un écocochon en quelque sorte], goret génétiquement modifié pour produire des déjections au taux de phosphore réduit de 60 %. Comme pour l'azote, l'excès de phosphore, notoire dans les déjections porcines, est un facteur de pollution grave qui entraîne des réactions de grande ampleur en aval. Or, grâce à l'insertion relativement simple d'un gène (celui de la bactérie Escherichia coli) produisant une enzyme digestive appelée phytase, les chercheurs ont fourni aux éleveurs un nouvel outil leur permettant d'alléger leur impact si lourd sur l'environnement.

Quand les agriculteurs entendent parler d'herbe génétiquement modifiée, de meilleure assimilation de l'azote et de cochons plus propres, ils grimpent aux rideaux. Quand on évoque d'autres produits en cours de recherche, comme des betteraves sucrières qui nécessitent moins d'eau et ont un meilleur rendement que la canne à sucre, d'une poudre fabriquée à partir de fougères génétiquement modifiées permettant de décontaminer les sols pollués par des métaux lourds, de graines de coton génétiquement modifiées et comestibles qui ne nécessitent qu'un recours limité aux pesticides, ils sautent au plafond. Et ce qui les enthousiasme tant, c'est non seulement que ces produits rationalisent la production, mais aussi que la technologie des OGM leur permet de jouer un rôle significatif dans la réduction de leurs émissions de carbone.

Cependant, à l'exception des betteraves sucrières modifiées, les OGM mentionnés dans cet article ne sont pas encore mis sur le marché. Les poubelles des laboratoires de recherche du monde entier regorgent d'exemples réussis de produits génétiquement modifiés susceptibles de nous rapprocher d'une agriculture durable.  La demande de tels produits reste élevée parmi les agriculteurs - c'est presque toujours le cas - mais les fabricants de produits alimentaires craignent la mauvaise presse que pourraient leur faire des invectives anti-OGM.

Vu le potentiel de réduction de l'impact écologique de ces produits, il est ironique de constater que les traditionnels défenseurs de l'agriculture durable ont mené une campagne fructueuse pour proscrire les OGM, quelles que soient leurs applications. Ils pourraient au moins les traiter comme une matière éthique et scientifique légitime, méritant une audience publique équitable. Une telle audience, me semble-t-il, serait non seulement agréable aux agriculteurs réellement soucieux de durabilité, mais fournirait au reste d'entre nous, ceux qui ne cultivent pas de quoi nourrir la planète mais se contentent d'y réfléchir, une source d'informations scientifiques plus précise que l'étiquette d'un bocal de miso.

James E. McWilliams.

Cet article, traduit par Bérengère Viennot, a été publié sur Slate.com le 28 janvier 2009.

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