Monde

Le dialogue entre l'Eglise et la Synagogue en danger

Henri Tincq, mis à jour le 14.02.2009 à 9 h 37

L'affaire Williamson fragilise les efforts menés depuis quarante ans

Le dialogue entre juifs et catholiques, mené depuis quarante ans, ressemble à une sorte de paix armée, avec ses avancées hardies ou timides, donnant au monde l'illusion que le pire ne peut pas revenir, et ses phases d'extrême crispation. L'affaire Williamson, du nom de cet évêque «négationniste» réintégré dans le giron officiel de l'épiscopat catholique, fait partie de ces accidents qui n'ont jamais cessé de faire douter de la sincérité d'un tel dialogue. En même temps, on peine à croire que le discrédit dont souffre aujourd'hui l'Eglise catholique jusqu'à son sommet, en raison des gages donnés à sa droite la plus conservatrice, puisse porter un coup fatal à quatre décennies de reconnaissance et d'estime mutuelles.

Bénéficiant de la mansuétude de Benoît XVI, l'évêque intégriste Richard Williamson avait vu son «excommunication» levée le 24 janvier, comme celle de trois de ses confrères. Mais l'interview qu'il avait donnée juste avant à une télévision suédoise, niant l'existence des chambres à gaz et l'ampleur des victimes juives de la shoah, a soulevé un scandale incomparablement plus grave que celui de sa réintégration dans l'Eglise. Plaidant la bonne foi, le Vatican dit avoir ignoré la déclaration de Mgr Williamson avant que soit arrêtée la décision du pape. Mais dans le même temps, son porte-parole, Federico Lombardi, accuse le cardinal colombien Dario Castrillon-Hoyos, en charge à la Curie de la réintégration des intégristes - et très proche d'eux - d'avoir volontairement caché cet interview au pape. Un dysfonctionnement rare à ce niveau.

Double faute politique et morale.

Le geste de «réconciliation» du pape en direction des traditionalistes a fait se soulever contre lui la grande majorité des catholiques. Et, de son côté, la communauté juive estime que la réintégration d'un évêque «négationniste» est un recul sans précédent dans l'histoire de ses relations avec l'Eglise. Depuis, le pape s'efforce de rassurer ses interlocuteurs juifs. Il exige de Mgr Williamson - et c'est le moins qu'il pouvait faire - qu'il retire ses propos. Et recevant, le 12 février, les présidents des plus grandes organisations juives américaines, il les assurés que l'Eglise rejetait «profondément et irrévocablement » toute forme d'antisémitisme. Devant eux, il a confirmé son intention de se rendre prochainement en Israël.

Est-on sûr que l'orage soit passé ? Il y a plus de quarante ans, le concile Vatican II (1962-1965), dans sa déclaration Nostra aetate («A notre époque»), marquait la réprobation par l'Eglise de toute forme d'antisémitisme, le renoncement à tous les stéréotypes sur le peuple juif condamné à l'errance, «infidèle», «déicide», qui avaient perverti, pendant tant de siècles, le discours chrétien. Un concile reconnaissait pour la première fois l'existence du lien historique et spirituel qui unit les juifs et les chrétiens, le peuple de l'Ancienne et celui de la Nouvelle Alliance avec Dieu. Le christianisme reconnaissait enfin ses sources juives, prenait en compte l'existence actuelle du peuple juif, qui n'était autrefois, pour l'Eglise, qu'un peuple fossile, un archaïsme de l'histoire.

Il s'en est suivi un changement complet dans la prédication sur les juifs, la catéchèse et la liturgie des Eglises. A «l'enseignement du mépris» a succédé «l'enseignement de l'estime » des juifs. Des commissions internationales ont entretenu ce dialogue ouvert à Vatican II. Des échanges ont eu lieu pour une vigilance commune face à l'antisémitisme renaissant. L'intérêt pour l'Ancien Testament a crû dans des «groupes bibliques» créés un peu partout dans le monde chrétien. Tous les gestes d'un pape comme Jean Paul II - visite à la synagogue de Rome (1986), reconnaissance par le Saint-Siège de l'Etat d'Israël (1993), «repentance» au mur des Lamentations de Jérusalem (2000) - sont dans la droite ligne de ce concile quarantenaire, dont il avait été l'un des plus jeunes acteurs.

Reconnaissance mutuelle

Le procès, entendu aujourd'hui, de rupture du pape Benoît XVI avec cette ligne du concile et de Jean Paul II est caricatural. Depuis son élection d'avril 2005, le pape Ratzinger n'a renoncé à aucune des grandes intuitions de ce dialogue. Il a suivi les pas de son prédécesseur, faisant deux visites remarquées, en août 2005 à la synagogue de Cologne, la plus vieille d'Allemagne, la plus symbolique de la persécution des juifs de ce pays, et en mai 2008 dans une synagogue de New York. A chaque fois, le pape y a répété que la reconnaissance mutuelle entre l'Eglise et la Synagogue et leur action commune au service de l'humanité entière étaient irréversibles. Ce qu'il a répété aussi en septembre 2008 à Paris en recevant tous les leaders de la communauté juive de France.

En revanche, par sa défense intransigeante du dogme, par son goût pour l'ancienne tradition et liturgie catholiques, par sa volonté de réintégrer des fidèles schismatiques qui n'ont jamais admis les retrouvailles avec le peuple juif, Benoît XVI a jeté un trouble profond dans ses propres rangs et dans cette partie du judaïsme qui était la mieux disposée à son égard, la plus convaincue du changement de discours et d'attitude de l'Eglise.

Avant même la réintégration de l'évêque «négationniste», certains actes avaient choqué le monde juif. Comme le décret de juillet 2007 qui facilite le retour à l'ancien rite de l'Eglise, dit «tridentin» (du concile de Trente au seizième siècle), une décision propre à rallier les fidèles nostalgiques de la messe en latin et des prêtres en soutane, mais très suspecte pour tous les juifs. Car ce rite ancien, remplacé après le concile par le rite moderne, comprend chaque Vendredi-saint, jour de la passion et de la mort du Christ, la prière pour la «conversion» des juifs, inadaptée à la nouvelle situation des relations entre la Synagogue et l'Eglise. Dès 1959, cette prière avait été réformée par Jean XXIII (1958-1963), qui avait supprimé l'emploi de l'adjectif «perfides» pour désigner les juifs.

Benoît XVI a rectifié à nouveau cette prière, mais encore partiellement. Les passages demandant à Dieu de «soustraire le peuple juif de ses ténèbres» et de «l'aveuglement» ont disparu. Mais la suite, qui invite les fidèles à prier «pour que Dieu illumine le coeur des juifs et connaissent Jésus-Christ, sauveur de tous les hommes », a été maintenue. Elle prie Dieu de permettre «que tout Israël soit sauvé en faisant entrer la foule des gens dans [son] Eglise» ! Soit un exemple flagrant de contradiction entre une pratique catholique de type traditionaliste, puissamment encouragé par ce pape, et son discours officiel sur le judaïsme.

Le pape Ratzinger a également rallumé la vieille polémique sur Pie XII (1939-1958). En octobre 2008, pour le cinquantième anniversaire de la mort du pape de la deuxième guerre mondiale, il a souhaité qu'arrive à son terme le procès de béatification - voie ouverte à la canonisation - de Pie XII, inlassablement accusé de n'avoir pas protesté avec force et clarté contre l'extermination des juifs à partir de 1942, quand toutes les sources diplomatiques alliées et celles du Vatican convergeaient pour certifier qu'un crime inouï se perpétrait au cœur même de l'Europe. L'éventuelle béatification de Pie XII soulève depuis des décennies la colère du monde juif et d'une grande partie des rangs catholiques. Elle oppose ceux qui pensent que, par son «silence», le pape Pacelli a manqué à son devoir magistériel et moral et ceux pour qui il a ainsi évité des représailles, soit un crime plus grand.

A vouloir rallier, par un désir légitime d'apaisement, ses forces les plus conservatrices, Benoît XVI a réouvert une phase de soupçon et de scepticisme dans une communauté juive qui peine à reconnaître en lui le successeur de papes inspirés comme le «bon» Jean XXIII qui, en convoquant Vatican II, avait ouvert la voie au dialogue et à la réconciliation. Ou comme Jean Paul II (1978-2005), qui faisait des juifs ses «frères aînés», avait été le premier à franchir le seuil d'une synagogue, à admettre que l'Alliance de Dieu avec le peuple juif était «irrévocable», à reconnaître Israël, à demander pardon pour tous les fautes commises dans l'histoire chrétienne contre le peuple juif. Et si Jean Paul II ne fut pas le premier pape à se rendre à Jérusalem (mars 2000), Paul VI ne l'avait fait, en 1964, que pour y rencontrer les seuls chrétiens de Terre sainte. Il n'avait pas cité une seule fois le nom d'Etat d'Israël qui n'avait alors pour le Saint-Siège aucune existence reconnue.

Depuis quarante ans, le dialogue judéo-chrétien a connu des tempêtes plus graves encore, comme la polémique des années 1980 autour de l'installation par des religieuses polonaises d'un carmel dans le camp d'Auschwitz ou la béatification, en 1987, d'Edith Stein, juive convertie au catholicisme et morte en 1942 à Auschwitz. Mais un scandale comme celui qui vient d'être provoqué par l'évêque Williamson montre combien ce dialogue reste fagile, combien les vieux réflexes antisémites sont toujours prêts à ressurgir, y compris au sein de l'Eglise catholique, contredisant sa propre histoire récente et ses meilleures intentions. Combien enfin le travail à faire sur les mémoires et les identités collectives est toujours à reprendre.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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