Culture

Le cinéma pour refuge

Jonathan Schel, mis à jour le 14.03.2009 à 15 h 36

"La Vie passera comme un rêve" de Gilles Jacob.

Gilles Jacob annonce la sélection du 60éme festival de Cannes   John Schults / Reuters

Gilles Jacob annonce la sélection du 60éme festival de Cannes John Schults / Reuters

C'est l'histoire d'un enfant qui grandit dans la peur et transforme le cinéma en refuge, en vocation, en sacerdoce. Avant d'être le critique influent des Nouvelles littéraires et de L'Express et puis bien sûr le président du Festival de Cannes, Gilles Jacob fut un petit garçon juif des années 1940, caché, avec son frère Jean-Claude, chez les séminaristes du Saint-Rosaire, du côté de Grenoble.

Pages saisissantes, où l'auteur raconte sobrement l'odeur de cire et d'encens, la solitude, l'absence cruelle d'une mère tant aimée, et puis cette scène de cauchemar, le séminaire fouillé de fond en comble par la Gestapo, les deux frères cachés derrière un harmonium : "beaucoup plus tard, je reconnaîtrai ce silence d'après le silence à la fin d'un tremblement de terre à Los Angeles". Un tremblement de terre que notre héros partage dans un restaurant, avec le grand Clint Eastwood... Le moment est tragi-comique : "mourir avec Clint me ferait une belle jambe", pense Gilles Jacob quand les parois se mettent à trembler et les clients à paniquer... Mais Eastwood reste aussi impassible que le veut la légende, un léger sourire flotte sur ses lèvres, et à peine la secousse achevée, il demande au garçon, l'air de rien : "L'addition, s'il vous plaît!"

Tout le livre de Gilles Jacob est là, dans ce va-et-vient permanent entre la vie et le cinéma, ce sens du portrait et de l'anecdote, cette ombre de la mort qui plane sans cesse. Bien sûr, "La vie passera comme un rêve" réserve aux passionnés de Cannes et de ses intrigues une mine d'informations. Sur le choix des films, d'abord, une affaire hautement politique, notamment à l'époque de la guerre froide : arrivé en URSS, le sélectionneur se voit confisquer son passeport le temps du visionnage et se demande si on le laissera repartir s'il n'aime pas les films qu'on lui montre... Le suspense vaut tous les James Bond! Sur les stars, aussi : les colères d'Alain Delon, les exigences d'Isabelle Adjani, les revirements d'Isabella Rossellini... et, côté paillettes, la blondeur triomphante de Sharon Stone, et les beaux yeux de Jane Fonda. Le narrateur nous fait pénétrer dans le saint des saints : la villa où se réunit le jury le jour de la délibération. La palme du président de jury le plus difficile revient sans conteste à Roman Polanski qui détesta tous les films de la sélection (y compris Van Gogh de Pialat!) à l'exception de "Barton Fink", beau film des frères Coen qui se trouve être, tiens donc, un hommage avoué à "Rosemary's Baby" et à "Répulsion"...

Pourtant, l'essentiel du livre est ailleurs. Il tient au regard subtil, distancié et profond, porté sur les choses de la vie. Les silhouettes des amis chers - Toscan du Plantier, Pialat, Fellini - s'animent au fil des pages, on sent la chaleur des conversations, la passion partagée du cinéma et des livres, et on n'oubliera pas de sitôt la vision déchirante d'un Truffaut affable et souriant au seuil de la mort : "il s'appuyait au mur, respirait au mur, visait l'autre côté et reprenait son hésitante marche en crabe (...). Il se retourna et me sourit. J'étais bouleversé. Je me forçai à lui rendre son sourire mais je sentais bien que je ne le reverrais pas". Plus encore que les films, Gilles Jacob aime les metteurs en scène, leurs fragilités et leur poésie, leur intense goût de la création. Il révèle avec ce livre qu'il appartient à leur famille.

Jonathan Schell

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