Monde

L'automne du patriarche zimbabwéen

Pierre Malet, mis à jour le 19.02.2009 à 14 h 43

Mugabe fête son 85e anniversaire et s'accroche toujours fermement au pouvoir

Robert Mugabe / Reuters

Robert Mugabe / Reuters

Le 21 février, Robert Mugabe va fêter son 85 ème anniversaire en grande pompe. Les affidés de Mugabe auraient passé commande, selon le Times de 2000 bouteilles de champagne, de 8000 homards, de 4000 pots de caviar et de 8000 boîtes de Ferrero Rocher pour fêter ce grand événement.

Contrairement, aux prévisions de nombre de médias occidentaux qui n'en finissent pas d'annoncer sa chute prochaîne - à l'image du site de la BBC qui annonçait en mars 2008 qu'il serait en fuite-, le dictateur zimbabwéen est toujours bel et bien au pouvoir. Même si un poste de Premier ministre a été créé pour Morgan Tsvangirai, le chef de l'opposition, Mugabe reste en poste. Le fait que Mugabe ait été battu lors du scrutin présidentiel de mars 2008 ne l'a pas empêché de conserver la réalité du pouvoir dans cette ancienne colonie britannique qu'il dirige d'une main de fer depuis 1980. Comment expliquer une telle longévité alors que le Zimbabwe est à genoux économiquement ? Plus de 90% de la population est sans emploi. Sept millions de personnes survivent grâce à l'aide internationale. Entre quatre et cinq millions de Zimbabwéens ont fui la pauvreté et la famine. Trois millions d'entre eux sont réfugiés en Afrique du Sud. D'autres pays d'Afrique australe, notamment le Malawi et le Botswana en accueillent aussi des centaines de milliers.

La presse occidentale, surtout britannique n'en finit pas de dénoncer les exactions de ce régime qui n'hésite pas à éliminer physiquement ses opposants. Pourtant, Mugabe jouit encore paradoxalement d'une grande popularité en Afrique. Des intellectuels du continent prennent régulièrement la plume pour défendre ce « libérateur de l'Afrique », victime d'un complot occidental. Un phénomène analysé par l'écrivain mozambicain Mia Couto : « Certaines des hésitations face à Mugabe s'expliquent par ce manque de distance vis-à-vis des « nôtres ». Il était facile d'entreprendre des actions contre le précédent dictateur dans l'ex-Rhodésie du Sud (devenu le Zimbabwe) : Ian Smith, qui a dirigé le pays jusqu'en 1980, était blanc, fils de colon. C'est un « autre ». Mobiliser l'opinion contre Mugabe, qui lui a succédé, est bien plus difficile ».

D'autant que Mugabe a eu l'habileté de s'attaquer à la question très sensible en Afrique de la réforme agraire. Aussi catastrophique qu'elle se soit révélée, elle lui a valu un grand soutien dans les opinions publiques du continent, notamment dans les pays qui n'ont pas encore procédé à ce type de réforme. La question de la répartition des terres reste brûlante, en particulier en Afrique du Sud, en Namibie et au Kenya où des propriétaires blancs possèdent encore les plus vastes et les plus belles plantations.
En critiquant trop ouvertement Mugabe, Thabo Mbeki qui dirigeait l'Afrique du Sud jusqu'à l'année dernière pouvait se voir accusé d'être « vendu » aux capitalistes occidentaux. Une critique qui aurait fait beaucoup de tort au dirigeant du Congrès national africain dont l'aile gauche est très puissante et sans laquelle il est impossible de conserver le pouvoir.

L'Afrique du Sud est d'autant plus mal placée pour condamner Mugabe que les plus défavorisés y attendent toujours les « retombées financières » de la fin de l'apartheid. D'autre part, Thabo Mbeki s'est toujours méfié des appétits anglo-saxons en Afrique australe « qui auraient voulu reprendre le contrôle du Zimbabwe en faisant tomber Robert Mugabe ». Il est vrai que l'opposition zimbabwéenne a bénéficé des soutiens financiers d'agriculteurs blancs.

Pourtant, ces arguments ne parviennent plus à assurer la popularité du régime de Mugabe. Les émigrés zimbabwéens témoignent dans leurs pays d'accueil de l'agonie du Zimbabwe qui était jusqu'en 2000, le « grenier à blé » de l'Afrique australe. D'autre part, l'émigration devient tellement massive qu'elle est de moins en moins acceptée en Afrique du Sud, comme en témoignent les violentes manifestations xénéphobes en 2008.

Même les dirigeants changent de discours, l'ANC, le parti dominant en Afrique du Sud est désormais contrôlé par Jacob Zuma, beaucoup moins conciliant que son prédécesseur à l'égard de Mugabe. En avril prochain, Jacob Zuma a toutes les chances de devenir le nouveau président : il devrait durcir le ton à l'égard du régime de Mugabe. Déjà, l'année dernière les dockers sud-africains avaient refusé de décharger un cargo chinois rempli d'armes à destination du régime de Mugabe. L'influence de l'ANC étant grande sur ces dockers, beaucoup d'observateurs y ont vu la main de Zuma. Si l'Afrique du Sud, la grande puissance régionale, lâche le Zimbabwe, les jours du régime seront comptés. Mais Mugabe n'est pas seul à décider du moment où il va jeter l'éponge. Face à l'ampleur du désastre électoral en mars 2008, il aurait été prêt, selon certaines sources proches du pouvoir à Hararé, à passer la main. Mais les hauts gradés de l'armée l'auraient fermement invité à rester en poste. Ils ont trop à perdre à un brusque changement de régime. A mesure que leur pays s'enfonçait dans la pauvreté, ils se sont considérablement enrichis. Mais surtout, ils ont procédé à une répression féroce qui pourrait les conduire devant la justice internationale. Pour sortir de l'ère Mugabe, il faudra sans doute leur promettre une forme d'immunité ou accepter d'autres bains de sang.

Pierre Malet

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