Monde

L'Afrique n'est pas épargnée par la crise

Pierre Malet, mis à jour le 28.02.2009 à 14 h 30

L'entrée tardive dans la mondialisation du continent ne le protège pas

Mine d'or près du village de Kobu au Congo REUTERS/Finbarr O'Reilly

Mine d'or près du village de Kobu au Congo REUTERS/Finbarr O'Reilly

Sous prétexte qu'elle est entrée moins rapidement que d'autres continents dans la mondialisation, beaucoup imaginent que l'Afrique peut échapper à la crise. Pourtant, il n'en est rien. Bien au contraire, la crise vient de frapper le continent avec une grande brutalité.

En fait, dès la fin de l'année 2008 elle l'a touché, jusqu'au Katanga, en République démocratique du Congo (RDC). Des milliers d'hommes se sont retrouvés du jour au lendemain sans emploi. Ils travaillaient dans les mines de cuivre, le plus souvent exploitées par les Chinois. Lorsque les cours de ce métal ont brutalement chuté, plus de quarante fonderies ont fermé. Les Chinois les ont abandonné soudainement, sans même verser la moindre indemnité de licenciement. Au point que le gouverneur du Kantaga s'est exclamé : «Le Katanga n'est pas la jungle. Ils ont travaillé comme si le Katanga était la jungle». La situation est d'autant plus grave que cette région vit presque exclusivement de l'extraction minière. Mais le pays tout entier se retrouve à genoux dès lors que les mines tournent au ralenti.

Même la puissante Afrique du Sud, la locomotive économique du continent est en difficulté. Son Produit intérieur brut (Pib) a diminué de 1,8 % au dernier trimestre 2008. Le pays connaît une croissance soutenue (+ de 5 % par an) depuis une dizaine d'années, mais son économie est aussi  très dépendante du cours des matières premières.

La croissance africaine des dix dernières années est fortement liée à des exportations d'hydrocarbures et de minerais ainsi qu'à des investissements étrangers dans ce secteur. Comme les cours fléchissent, les investissements sont souvent renvoyés aux calendes grecques.

Pour l'instant, le Fonds monétaire international (FMI) prévoit encore une croissance de 3,3% du PIB africain pour 2009. Un chiffre encourageant si on le compare à celui des autres continents. Sauf qu'il n'empêchera pas la paupérisation d'une grande partie de l'Afrique. Avec des taux de croissance démographique spectaculaires — à l'image du Nigeria qui devrait doubler sa population et compter 250 millions d'habitants en 2050, il faut une croissance bien supérieure pour que le revenu par habitant ne baisse pas tout simplement.

Il faut aussi savoir que le taux de croissance n'est pas un indicateur très fiable du bien être dans des pays où les revenus sont très mal répartis et les inégalités gigantesques. Au Nigeria, le plus important producteur de pétrole d'Afrique, 80 % de la population vit avec moins d'un dollar par jour. En RDC aussi, 90 % des Congolais vivent avec moins d'un dollar par jour. Alors qu'à Kinshasa, comme dans beaucoup de capitales africaines la vie est très chère : une bière se paie six dollars américains dans les quartiers branchés de la ville. Ce qui est aussi le prix de certains quotidiens locaux.

Même à Dakar, qui a la réputation d'être une ville où il fait bon vivre, des centaines de milliers d'habitants des quartiers populaires n'arrivent plus à faire face aux besoins les plus élémentaires. Dépourvus de salaire, ceux qui se surnomment eux-mêmes les «gorgorlous», les débrouillards en wolof, se lèvent chaque jour sans savoir comment ils vont se payer un repas. Ceux qui n'ont pas les moyens de le faire survivent grâce à la solidarité, celle de la famille élargie et surtout celles des immigrés.

Mais en période de crise, leurs parents qui vivent en France, en Italie, en Espagne ou aux Etats-Unis ne peuvent plus se montrer aussi généreux. Ils travaillent bien souvent dans la construction, la restauration ou le petit commerce, secteurs particulièrement vulnérables. Souvent en situation précaire, ils sont les premiers touchés par la crise. Une catastrophe pour les pays de forte immigration comme le Sénégal ou le Mali. L'aide des immigrés n'a rien d'anecdotique: elle est plus importante que celle que l'Occident prodigue.

Dakar compte près de trois millions d'habitants: le tiers de la population sénégalaise. Même la minorité qui possède un emploi a du mal à survivre. Les loyers du centre ville sont inabordables pour la grande majorité des Sénégalais — 2.000 euros pour un appartement spacieux — soit dix fois le salaire mensuel d'un enseignant du secondaire. Dans ces pays dépourvus de transports collectifs, le déplacement du lieu de travail jusqu'au domicile peut engloutir la moitié du revenu mensuel. A Cotonou, la capitale économique du Bénin, qui compte plus d'un million d'habitants, une serveuse gagne aux alentours de 20 euros par mois. Soit à peine de quoi payer une dizaine de courses en taxi moto.

Lagos et Kinshasa abritent près de dix millions d'habitants chacune. Chaque jour des milliers de villageois débarquent dans ces mégapoles africaines où la solidarité diminue rapidement du fait de la cherté de la vie. Elle s'explique aussi par le fait que bon nombre de produits de consommation courante sont maintenant importés.

Pour savourer son petit-déjeuner, le Sénégalais a pris pour habitude de déguster du beurre, du lait et du café venus d'Europe. Un petit plaisir de plus en plus difficile à s'offrir. L'année dernière, Dakar a été l'une des premières villes africaines à connaître des «révoltes» contre la vie chère, dès novembre 2007. D'ordinaire pacifiques, les manifestations sont devenues violentes : un phénomène nouveau au Sénégal qui témoigne d'une exaspération croissante sur le continent. Si même des départements français comme la Guadeloupe connaissent de grandes bouffées de colère, on voit mal comment l'Afrique pourrait y échapper longtemps.

Pierre Malet

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