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La lecture n'est pas élémentaire

Slate.com, mis à jour le 06.02.2009 à 11 h 45

Comment aider son enfant à apprendre à lire.

En tant que parent, vous éprouvez une profonde panique quand vous vous rendez compte que votre enfant — votre enfant, si beau, si intelligent et si drôle, qui vous surprend régulièrement avec ses bons mots précoces, qui est arrivé à construire un arc avec un tube en plastique et des élastiques pour lancer des baguettes chinoises à travers le salon avec une précision remarquable — a de la difficulté à apprendre à lire.

Tous les autres mômes semblent le faire sans mal, expédiant les livres de «Harry Potter», pendant que votre enfant hésite toujours entre «qui» et «quoi». Vous n'avez pas envie de devenir un de ces parents hystériques qui s'affolent à chaque petite difficulté dans son éveil, mais, quand même… Votre gosse ne peut toujours pas lire alors que tous les autres le peuvent. Dans les moments les plus sombres, vous commencez à abaisser vos ambitions pour votre enfant de «baccalauréat, mention très bien» à «baccalauréat» tout court.

De telles craintes sont peut-être exagérées mais elles ne sont pas irrationnelles. La capacité de lire détermine la réussite scolaire et le succès (qui est, bien sûr, aussi lié aux revenus, à la santé entre autres facteurs), et la lecture devient de plus en plus importante après l'école, car de plus en plus de métiers se trouvent maintenant dans les secteurs de l'information et de la technologie.

L'incapacité à lire limite considérablement les aptitudes dans d'autres domaines de la vie. Et beaucoup de personnes n'apprennent jamais à lire correctement: à peu près 40 % des enfants en cours moyen aux Etats-Unis sont dépourvus des bases fondamentales à la lecture; 20% des lycéens sortants avec un diplôme sont illettrés (c'est-à-dire que leurs capacités à lire et écrire ne sont pas suffisantes pour des besoins pratiques); et presque 42 millions d'adultes aux Etats-Unis sont analphabètes [Environ 3 millions en France, NdE).  Donc, il est tout à fait légitime de considérer avec sérieux un problème lié la lecture.

Maintenant quelques éléments de contexte.

D'abord, reconnaissons que par rapport au développement du langage oral, l'acquisition de la lecture n'est pas naturelle. La parole et la compréhension orale peuvent être considérées comme le résultat d'un procédé naturel dans la mesure où les capacités requises émergent sans formation formelle: plusieurs espèces d'animaux emploient des sons comme des claquements, des sifflets, des chants ou des tapements de pied d'une façon qui constitue une forme organisée et ciblée de communication (et des dauphins semblent même avoir des noms pour leurs congénères). 

Avant que les enfants puissent parler couramment, ils passent des sons aux mots, des mots aux phrases, et ainsi de suite, l'acquisition venant du fait de leur exposition à la parole.  Ils font des efforts pour parler, mais avec peu de conseils formels.  En revanche, la lecture s'apprend. 

La bonne nouvelle pour les enfants qui ont du mal à lire est que bien qu'une insuffisance dans la lecture puisse ressembler un échec généralisé, elle est souvent un problème spécifique à une des composantes du processus d'apprentissage. Lire, comme jouer au golf ou de la guitare, n'est pas une capacité globale mais plutôt une agrégation de plusieurs aptitudes. Quand nous lisons couramment, les multiples aptitudes se tissent sans couture au point qu'elles ressemblent à une compétence unique.  

Il est important de connaître ces différentes composantes, car un problème avec une seule d'entre elles peut être la cause de la difficulté d'un enfant à lire. Si nous pouvons trouver la composante défaillante, nous pouvons faire beaucoup pour améliorer la lecture. Ces composantes intimement liées sont néanmoins distinguables:

  • Vocabulaire: connaître le sens des mots.  La compréhension écrite en dépend.  Un plus grand vocabulaire prépare mieux un enfant à la lecture.
  • Compréhension: comprendre et interpréter ce qui est lu, faire des liens entre la page écrite et l'expérience humaine.
  • Conscience phonologique: identifier et manipuler les unités du langage oral, tels que les mots, les syllabes, les allitérations et les rimes. Les enfants qui ont une conscience phonologique peuvent reconnaître que les phrases sont composées par des mots, que les mots sont composés par des phonèmes et des syllabes, que de nouveaux mots peuvent être construits en supprimant certains phonèmes dans un mot, que des mots différents commencent ou se terminent avec le même phonème…
  • Décodage: déconstruire les mots pour trouver les phonèmes qui les constituent et créer des mots avec eux.  Ceci commence avec la combinaison des phonèmes (« a » plus « mi » font « ami ») et se prolonge par la lecture phonétique de  mots que l'enfant n'a jamais vus en reconnaissant les lettres et les syllabes qui les constituent.
  • Facilité: lire facilement, avec de la précision, de la vitesse, et de l'intonation qui montrent le sens de ce qu'on lit.

Même sans compétence professionnelle dans l'apprentissage de l'alphabétisation, les parents peuvent faire beaucoup par le jeu et dans la vie quotidienne pour promouvoir la lecture — sans que cela ne devienne une tâche ou une lutte stressante.

Les parents peuvent commencer à travailler les bases de la lecture quand l'enfant est toujours bébé et puis étendre le procédé tout au long de l'enfance.  Plus l'enfant maîtrise le langage oral, mieux c'est.  Quand il commence à lire, il va se servir de toute une réserve de compétences qu'il a acquises en parlant et en écoutant : le vocabulaire, la compréhension, la conscience phonologique, la capacité à lier le signifiant avec le signifié.

Assonance, phonèmes et rimes

Il faut parler avec un bébé et l'encourager à faire une variété de sons qui ressemblent au langage parlé. Lisez à l'enfant et laissez des livres à sa portée. Faites votre possible pour que la lecture soit amusante, plaisante, apaisante et impliquante. Vous développez ses connaissances phonétiques, son appréciation de la lecture, et lui faites comprendre la valeur et l'importance des livres.

Avec les jeunes enfants (entre 18 mois et 4 ans), il est utile de faire un lien entre la lecture et la routine quotidienne, par exemple l'heure de se coucher, l'heure de la sieste, avant ou après les repas … Choisissez des sujets qui les intéressent ; laissez l'enfant choisir les livres à lire. Jouez avec les phonèmes et les rimes : des chansons, des comptines, des phrases inventées («la belle Isabelle» ou «Julie est polie» pour faire entendre des rimes; «Sam suce sa sucette» pour démontrer l'assonance).

Les comptines sont particulièrement riches en mots, en rimes et autres éléments fondamentaux. Parlez d'un maximum de sujets, même les plus banals : indiquez les différentes parties d'une voiture ou d'un animal dans une illustration et nommez-les. Quand vous lisez, arrêtez-vous de temps en temps pour poser de petites questions comme «qu'est-ce que Babar pense?» ou «qu'est-ce que tu penses qu'il va se passer?».  C'est génial pour la compréhension.  Si la question est trop difficile, guidez-le : «J'imagine que Babar se sent un peu seul.  Qu'est-ce qu'on peut faire pour qu'il se sente mieux?»

De plus, vous pouvez encourager votre enfant à faire l'expérience de l'écriture, ce qui facilite la lecture parce qu'il se sert des phonèmes pour essayer d'écrire les mots.  Il écrira peut-être «sole» pour «soleil» mais c'est un bon début parce que cela montre qu'il comprend que les mots se composent de phonèmes.

Quand votre enfant entre à l'école élémentaire et commence vraiment à travailler la lecture, c'est une bonne idée de continuer à lire avec lui, en incorporant des exercices d'écriture détendus (certains aiment tenir un journal, surtout si l'un de ses parents partage l'activité avec lui) et parlez avec lui de ce qu'il a lu. S'il existe une série de livres au sujet d'une des passions de votre enfant, présentez-lui la série et encouragez-le à s'y plonger. Ainsi, il fera connaissance avec les personnages récurrents et le fil conducteur, et les volumes suivants auront un air familier.

Dictionnaire et jeux de mots

Assurez-vous qu'il y a un dictionnaire accessible dans la maison et servez-vous-en avec votre enfant. Un dictionnaire aide non seulement à développer son vocabulaire et sa compréhension, mais il aide aussi au décodage, parce qu'il montre à l'enfant que les mots sont composés de syllabes qui peuvent être prononcées une par une.

Inventez des jeux de mots auxquels vous pouvez jouer dans la voiture ou dans un magasin.  «Quels mots partagent les mêmes sons que le mot neige?» est un bon début pour un enfant en CP, et cela peut devenir de plus en plus complexe. Si vous avez l'esprit de compétition, résistez à la tentation de battre votre enfant au jeu et de faire une danse de la victoire. Et, bien sûr, montrez par vos actes et non seulement par vos mots que la lecture est impliquante, pertinente, et constitue un chemin vers de nouvelles expériences. Mettez des livres dans les endroits où votre enfant peut en feuilleter dans le cours normal de sa vie. Il faut que vous soyez vous-même en intimité avec les livres, il ne suffit pas de lui faire la leçon.

Vous ne pouvez pas devenir professeur particulier de lecture à temps plein ; vous avez par ailleurs toutes vos autres responsabilités parentales, et tous les enfants n'ont pas les mêmes intérêts, capacités et facultés de concentration. Vous allez donc être obligé de choisir seulement quelques unes des différentes activités qui promeuvent l'apprentissage de la lecture.

En règle générale, il faut chercher la régularité, faites-en un peu chaque jour en liant la lecture à un moment calme de la journée, plutôt que faire un marathon de Sartre le troisième samedi du mois. Et quand vous dressez les priorités, gardez en tête qu'il y a deux activités particulièrement essentielles:

  • Lecture à voix haute. Cela montre que la lecture est importante, une partie de la vie quotidienne, et amusante, et cela vous permet de développer chez votre enfant les aptitudes de base.  Il est tout à fait acceptable de relire les mêmes livres, comme beaucoup d'enfants aiment faire. La recherche a démontré que les lectures répétées aident un enfant à mieux intégrer les mots, à les comprendre, et à lier les sons, les mots et leurs sens. Même en lisant une histoire pour la 50e fois, impliquez votre enfant dans le texte : «Qu'est-ce que fait Winnie?  Qu'est-ce qui est dans sa marmite ?»
  • Travaillez la prononciation. Aidez l'enfant à comprendre que les mots sont liés aux sons et que les mots se composent de sons. En fin de compte, ce qui fait avancer un enfant c'est sa capacité à prononcer des mots nouveaux, pas de mémoriser des mots. Il y a des abécédaires qui vous aideront à travailler avec votre enfant sur le lien entre les lettres et les sons.  Quand vous lisez, arrêtez-vous parfois pour prononcer un mot avec votre enfant.

La lecture est peut-être intimidante, complexe et effrayante quand votre enfant a du mal avec elle, mais les parents devraient se rassurer en gardant à l'esprit qu'un entraînement simple et détendu que vous faites par le jeu et par d'autres activités quotidiennes peut faire la différence. Même une petite augmentation dans sa sensibilité aux sons ou à la rime, même un tout petit peu plus de familiarité avec les livres et de motivation à les connaître peuvent faire une grande différence à l'école. La préparation à la lecture est en tête des facteurs qui déterminent l'épanouissement à l'école. Cette préparation n'a pas besoin — et ne doit pas — être menaçante, sévère, ou fastidieuse. Aidez plutôt votre enfant à lire en faisant ce que vous faites déjà — jouez avec lui, parlez avec lui — mais avec plus de méthode.

Alan E. Kazdin, actuel président de l'Association Américaine de Psychologie, est professeur de psychologie et de psychologie de l'enfant à l'Université Yale et directeur du «Parenting Center and Child Conduct Clinic » de Yale. Carlo Rotella est directeur des études américaines au Boston College. Ils sont auteurs de "The Kazdin Method for Parenting the Defiant Child.»

Cet article, traduit par Holly Pouquet a été publié sur Slate.com le 2 janvier 2009.

Photo Flickr de Mountainbread

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