Monde

La guerre des tunnels

William Saletan, mis à jour le 30.10.2013 à 14 h 45

Comment fermer les tunnels de Gaza.

Au-dessus de Gaza, dans les airs, Israël fait sa loi. Ses avions, ses hélicoptères et ses drones patrouillent et font feu à volonté. Au sol, l'armée israélienne progresse, tandis que le Hamas est à l'affût. Mais l'ultime champ de bataille n'est pas visible du ciel ni au JT. Il est souterrain.

Gaza est criblé de tunnels. Certains servent à la contrebande, d'autres au transport d'armes et d'autres encore permettent de se cacher ou de tendre des embuscades aux soldats israéliens. Selon des estimations récentes, les passages clés (il y en aurait entre 400 et 600 [PDF]) s'étendent de Gaza à l'Egypte en évitant la frontière fermée. C'est ainsi que le Hamas se procure des pièces et des matériaux pour les missiles lancés sur Israël. Selon le Premier ministre israélien Ehoud Olmert, tout accord visant à mettre fin aux combats actuels doit inclure «un blocus efficace» de cette frontière, « avec un contrôle et des suivis ». Pour faire cesser définitivement la guerre, il faut trouver un moyen de fermer les tunnels.

Comment faire? Voici quelques possibilités.

1. Zone tampon. Israël contrôlait une bande de territoire de 300 mètres entre Gaza et l'Egypte. C'était insuffisant pour empêcher les Gazaouis de creuser dessous des tunnels menant à l'Egypte. Et si cette bande était plus large? Cela augmenterait-il suffisamment le coût des excavations ou la probabilité d'un effondrement du passage pour dissuader les creuseurs? Les faucons israéliens souhaitent établir une zone tampon de trois kilomètres de large entre Gaza et l'Egypte, ce qui rendrait l'ouverture de tunnels bien plus difficile, plus coûteuse et plus longue. Récemment, les Forces de défense israéliennes (Tsahal) ont largué des dépliants exhortant les Gazaouis vivant le long de la frontière à quitter leur maison. Certains experts pensent qu'il s'agit-là d'une tentative de se servir de la guerre pour élargir la zone tampon. Mais on n'est pas près de faire accepter au Hamas, à l'Autorité palestinienne ou aux médiateurs européens, la cession de 3 kilomètres dans le sud de Gaza. Et encore moins à faire partir de leur foyer les habitants gênants.

2. Mur. Au lieu d'élargir l'ancienne zone tampon, pourquoi ne pas l'approfondir ? Il y a plusieurs années, Israël a tenté de mettre en place un mur en béton et en fer qui descendait à trois mètres sous terre. L'idée était bonne, mais ce mur s'est avéré peu efficace, dans la mesure où les tunnels font au moins six mètres de profondeur. Puis, il y a un peu plus d'un an, deux hauts responsables américains des départements d'État et de la Défense se sont rendus en Egypte avec une proposition : construire une nouvelle barrière composée de «pilotis plantés bien en profondeur» [Lien vers PDF]. Mais quand bien même on bâtirait un mur dont la base serait située à une grande profondeur, les tunneliers sont capables de le transpercer.

3. Douves. Une barrière en dur installée sous terre risque d'être perforée. Une autre solution pourrait consister à creuser un obstacle que l'on remplirait d'eau. Ainsi, celui ou celle qui essaierait de le traverser se... (Disons juste qu'on préférerait être ailleurs à ce moment-là). L'idée semblait si ingénieuse que l'Etat hébreu a tenté de la mettre en œuvre il a plusieurs années. Il avait lancé un appel d'offres pour la construction de douves de 4 kilomètres de long, 100 mètres de large et plus de 24 mètres de profondeur. Coût estimé : près de 200 millions d'euros (250 millions de dollars). Israël avait abandonné ce projet car l'eau devait provenir de la mer et elle risquait de contaminer la nappe phréatique [Lien PDF] de Gaza. Mais l'idée ne cesse de refaire surface. Il y a deux ans, Israël l'a remise sur le tapis et l'Egypte l'a envisagée. Les responsables américains qui se sont rendus en Egypte il y a un an l'ont de nouveau proposée. Même le président de l'Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, fait pression sur l'Egypte dans ce sens.

4. Tranchée. Si des douves mettent en péril la nappe phréatique de Gaza, pourquoi ne creuserait-on pas une tranchée vide ? Cela mettrait en danger toute personne qui tenterait de la traverser. Israël a également envisagé cette option, lançant un appel d'offres pour la construction d'une tranchée de 5 kilomètres de long et d'une profondeur de 15 à 24 mètres. Les Forces de défense israéliennes ont même acheté une excavatrice de 100 tonnes venue du Texas. La largeur de la tranchée était censée mesurer seulement 25 mètres. Mais Israël a là aussi renoncé à ce projet car il aurait requis la démolition d'au moins 200 maisons palestiniennes. C'est problématique, mais moins que ce qu'impliquerait, en termes de démolitions, un élargissement de la zone tampon. Et étant donné l'alternative actuelle - contrebande, bombardements sur Israël et guerre à Gaza - tout le monde (excepté le Hamas) pourrait décider que ces démolitions représentent un prix acceptable pour mettre fin aux combats.

5. Radar pénétrant (GPR). Si la construction d'une barrière est trop compliquée ou si cette dernière est inefficace, des capteurs pourraient peut-être faire l'affaire. C'est comme ça que les États-Unis détectent les tunnels et les excavations le long de leur frontière avec le Mexique. Dans une présentation, le mois dernier, le Centre d'ingénierie, de recherche et de développement de l'armée américaine a évoqué plusieurs méthodes utilisées : dispositifs magnétiques, résistivité électrique, radars pénétrants, technique électromagnétique et sismique. Toutes ces méthodes consistent à envoyer des ondes dans le sol et à identifier les éventuelles anomalies au « rebond ».

Certaines de ces méthodes ne semblent pas adaptée à Gaza. Cependant, les radars pénétrants pourraient l'être. Cet outil a été privilégié sur la frontière mexicaine jusqu'à ce que les creuseurs de tunnels aient découvert ses limites : il est incapable de détecter quoi que ce soit à plus d'un mètre de profondeur dans de la boue ou à plus de 15 mètres dans du sable, un sol sec ou de la roche. Dès lors, les tunneliers n'avaient qu'à trouver le terrain adapté et forer sous la portée du GPR, le mettant ainsi en échec. Point positif : le sol qui entoure Gaza est sec et sablonneux. Point négatif : les tunnels de Gaza se trouvent à une profondeur qui dépasse 15 mètres et peut atteindre 18 mètres. Les GPR risquent donc de ne pas être à la « hauteur ».

6. Gradiométrie électromagnétique. Ce système pourrait résoudre le problème de la profondeur. Initialement mis au point pour la zone démilitarisée qui sépare la Corée du Nord de la Corée du Sud, il permet de détecter les vides souterrains en identifiant les anomalies légères des champs électromagnétiques ou gravitationnels. Les entreprises qui vendent des gradiomètres électromagnétiques essaient de ne pas en révéler la portée, afin que ces appareils ne deviennent pas, à l'instar des radars GPR, obsolètes. Un rapport, qui a été publié, estime leur portée extérieure à environ 46 mètres. C'est une profondeur supérieure à celle de tous les tunnels connus du Hamas. Mais ce système n'enlève rien au problème de l'administration. Tsahal a abandonné, il y a quatre ans, sa bande de territoire à la frontière entre Gaza et l'Egypte, car il posait de sérieux problèmes en matière de défense. Par conséquent, qui sera chargé de faire fonctionner ces appareils?

7. Gradiométrie gérée par drones. L'idée est la suivante : installer des capteurs sur des véhicules aériens non habités. Il semblerait qu'elle ait été mise à l'épreuve avec succès au moins une fois sur la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Il y a un an, le département américain de la Sécurité intérieure (DHS) a fait savoir au Congrès qu'il «testait des gradiomètres électromagnétiques numériques, embarqués sur des avions sans pilotes». Une présentation préparée par la direction des Sciences et technologies du DHS montre une escadrille de drones (Lien vers PDF, cf. diapositive n° 27) qui utilise la gradiométrie pour repérer les tunnels. Les drones sélectionnés pour cette mission sont déjà disponibles (lien vers PDF), «entièrement autonomes», peuvent voler pendant 10 heures et «échanger des données dans un rayon de 22 milles marins».

Tsahal pourrait aussi modifier ses propres drones à cet effet. Ainsi donc, Israël n'aurait plus besoin de forces terrestres, qui sont des cibles faciles, pour contrôler les tunnels et les tunneliers. Il pourra les traquer depuis les airs.

8. Capteurs automatiques. Si on ne souhaite pas faire voler des drones le long de la frontière, on peut recourir à des capteurs «acoustiques» ou «sismiques». Ils fonctionnent sans opérateur et, selon un article [lien vers PDF] qui accompagnait la présentation [Lien vers PDF] de l'armée américaine datant du mois dernier, ces capteurs peuvent détecter des actions de creusement ou des mouvements dans un tunnel même dans des conditions où les «GPR et techniques électromagnétiques ont été déjoués». L'armée a testé sur le terrain un réseau de capteurs acoustiques enfouis en Irak. Ces essais ont été un «immense succès», indique l'article.

Ce réseau, que l'armée appelle désormais «Système de détection des activités dans les tunnels», est composé de capteurs enfouis (des «géophones»), lesquels sont reliés par un câble souterrain et transmettent des données à un centre d'opérations «via une liaison montante par satellite». Théoriquement, on pourrait enfouir les géophones le long de la frontière entre Gaza et l'Egypte, et le centre d'opérations pourrait être basé à Tel-Aviv.

Malheureusement, Israël ne fait pas confiance à l'Egypte s'agissant de la surveillance des tunnels. L'industrie de défense de l'État hébreu pourrait-elle mettre au point un système similaire ? C'est déjà fait. Sonic Lynx, une société dont le siège est situé près de Tel-Aviv, vante les mérites d'«une panoplie de capteurs sismiques et acoustiques déployés sous terre » qui retransmettent des données « à un poste de télécommande et d'affichage, où des personnels de sécurité peuvent visualiser le niveau de la menace ainsi que sa localisation exacte».

Parallèlement, Electro-Optics Research and Development, une entreprise spécialisée en acoustique et sismologie, basée à Haïfa, a développé des antennes sismiques capables d'identifier les menaces souterraines. Sonic Lynx a récemment exercé des pressions sur Tsahal pour qu'elle place ses capteurs sous la frontière entre Israël et Gaza. De fait, Israël a déjà une certaine expérience en ce qui concerne l'utilisation de capteurs acoustiques pour traquer les Palestiniens qui se déplacent dans les tunnels creusés sous la frontière.


9. Bombardements statistiques. N'ayant pas réussi à bloquer les tunnels qui relient Gaza à l'Egypte, Israël les détruit désormais en les soumettant à des bombardements aériens et en les pilonnant depuis la mer. Certains tunnels avaient été choisis à l'avance - l'armée de l'air israélienne en a atteint 40 en une seule nuit,  mais dans d'autres cas, selon le journal Yedioth Ahronoth, la Force aérienne israélienne « a largué, à 10 mètres d'intervalle, des bombes de 600 kg équipées d'une minuterie, qui ont détruit "statistiquement" les tunnels cachés ». Si le gouvernement israélien ne parvient pas à conclure un accord qui lui permet de bloquer les tunnels au moyen de capteurs ou d'une barrière, il devra peut-être effectuer de nouveaux bombardements « statistiques ». Ce qui pourrait impliquer une campagne de bombardements le long de la frontière tous les trois à six mois, c'est-à-dire la durée nécessaire aux creuseurs pour terminer de nouveaux tunnels. Une bien sinistre perspective, mais moins sinistre que ce qui s'est passé récemment à Gaza.

William Saletan.

Cet article, traduit par Micha Cziffra, a été publié le 16 janvier 2009.

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