Life

La fraude médicale du siècle

Kléber Ducé, mis à jour le 19.03.2009 à 15 h 51

Pendant 15 ans, le docteur Scott S. Reuben a faussé les données de tests cliniques de produits anesthésiques.

Bloc opératoire sur le navire hôpital Mercy  Nguyen Huy Kham / Reuters

Bloc opératoire sur le navire hôpital Mercy Nguyen Huy Kham / Reuters

Bernard Lawrence Madoff  n'était pas le seul, ces dernières années, à tromper son monde. Bien loin du monde de la finance et des spéculations contagieuses et suicidaires un anesthésiste américain a, lui aussi, pris dangereusement plaisir à jouer avec le réel. Moins connue que l'affaire Madoff celle du Dr Reuben n'en est pas moins exemplaire à bien des égards. Et depuis peu les membres de la communauté médicale internationale spécialisée dans cette discipline doivent faire face à l'une des plus formidables affaires de fraude de l'histoire de la médecine ; une affaire qui n'épargne pas plusieurs géants de l'industrie pharmaceutique.

Les premiers éléments du dossier ont été révélés ces derniers jours dans les colonnes d'Anesthesiology News, la revue du groupement professionnel américain d'anesthésiologie. A dire le vrai l'abcès commençait à grossir depuis près un an. On vient de commencer à l'inciser mais il est encore loin d'être vidé. Au centre de la scène, donc : le Dr Scott S. Reuben, collaborateur du célèbre Baystate Medical Center de Springfield (Massachusetts). Cet anesthésiste est désormais  publiquement accusé de s'être rendu coupable de fraudes majeures.

Ces fraudes auraient été commises dans le domaine des essais menés sur des malades et qui conditionnent pour une part les autorisations de mise sur le marché des spécialités pharmaceutiques. En congé maladie depuis des mois, aujourd'hui injoignable, le Dr Reuben, dit-on, reconnaît les faits qui lui sont  reprochés ; des faits pour lesquels il pourrait, curieusement, ne jamais être poursuivi.

Après des études à l'université Columbia et à la Buffalo School of Medicine l'homme avait progressivement acquis une réputation internationale pour ses travaux consacré à « l'analgésie mutimodale ». On désigne ainsi une pratique qui consiste à associer des médicaments anti-douleur  ayant des sites d'action différents et complémentaires . Cette pratique a permis de réduire le recours à la morphine et les souffrances des personnes devant subir certaines interventions chirurgicales lourdes.

Jusqu'à ces derniers jours une recherche sur  les sites informatisés spécialisés (comme Pubmed) montrait que le Dr Scott S. Reuben pouvait s'enorgueillir de 72 publications dans des revues spécialisées en anesthésiologie. Or voici que 21 d'entre elles, parues entre 1996 et 2008, viennent d'être rétractées. En d'autres termes ces publications, pour lesquelles le Dr Reuben était le premier -et donc le principal- signataires n'existent plus car jugées frauduleuses. La plupart de ces  articles avaient été acceptés  par des revues de grande notoriété internationale dans la communauté médicale spécialisée comme Anesthesia & Analgesia, Anesthesiology ou The Journal of Clinical Anesthesia.

L'affaire pourrait être de faible importance si elle avait concerné tel ou tel aspect technique relativement mineur de la pratique de l'anesthésie. Or tel n'est pas le cas ; et bien loin s'en faut. Ces publications frauduleuses ont en effet induit ces dernières années des modifications majeures dans les pratiques et les prescriptions des spécialistes de cette discipline. Elles ont notamment été directement à l'origine de l'utilisation dans cette discipline du celecoxib (Celebrex) et de la  prégabaline (Lyrica) - deux spécialités pharmaceutique de la multinationale Pfizer- dans le traitement des douleurs post-opératoires.

Est-ce l'effet du hasard si le Dr. Reuben a bénéficié de financements (cinq bourses de recherche entre 2002 et 2007) et de de différentes rémunération de Pfizer? Selon  Anesthesiology News la firme avait récemment commencé à prendre ses distances avec cet anesthésiologique. La fraude concernait aussi, dit-on, des spécialités médicamenteuses  commercialisées par les multinationales Wyeth et Merck.

«Ce qui est intéressant dans le cas de Scott c'est que si vous vous intéressez à toutes ses publications depuis quinze ans vous découvrez qu'il n'est jamais parvenu à un résultat négatif, précise l'un de ses confrères sous le couvert de l'anonymat. Il parvenait toujours à des résultats très solides là où les autres échouaient à mettre en évidence ce qu'il obtenait.» Sa dernière publication datée de décembre 2008 est parue  dans le Journal of Cardiothoracic and Vascular Anesthesia. Elle concerne la prévention des douleurs chroniques après chirurgie thoracique.

L'affaire, de l'avis même des spécialistes, est d'importance.  « Le traitement de la douleur postopératoire a été énormément influencé par les recherches de Reuben. Nous parlons ici de millions de patients dans le monde» reconnaît  Steven L. Shafer, rédacteur en chef d'Anesthesia & Analgesia, revue de la société internationale de recherche en anesthésiologie. Tout en ne remettant pas en cause la « philosophie » du  concept de « l'analgésie multimodale »  M. Shafer redoute que les futures recherches à conduire dans ce domaine ne puissent confirmer les « résultats » précédents. Et il ne craint pas de qualifier l'affaire de « tragédie »  pour la profession médicale et pour les patients tout comme pour le Dr Reuben.    

«En mai 2008 nous avions organisé, comme nous le faisons chaque année, des journées portes ouvertes, une occasion pour nos chercheurs de partager avec le public leurs travaux. Le Dr Reuben a alors proposé deux posters, dont le contenu a été analysé par un comité de lecture, explique Jane Al¬bert, porte-parole du Baystate Medical Center. Les membres de ce comité ont alors découvert qu'il manquait des formulaires de consentement des malades, cela nous a mis la puce à l'oreille. Deux enquêtes in¬dépendantes, auxquelles le Dr Reuben a pleinement collaboré ont permis de dé¬couvrir qu'il avait inventé des données scientifiques, des fiches de patients, forgé de faux documents et formulaires. À ce jour, nous avons identifié vingt-et-une  études frauduleuses. Il s'agit d'une des plus longues histoires de fabrication de fausses données de la science médicale moderne.»

Toute la lumière est-elle faite ? On peut raisonnablement en douter. Comment comprendre, par exemple, que les responsables du Baystate Medical Center  puissent affirmer sans pouvoir être contredit que les co-auteurs des vingt-et une études rétractées  ne soint en rien responsables ? . « L'enquête de l'hôpital a conclu que les études contenant les données inventées ont été le fait du seul Dr Reuben et aucun autre chercheur  n'est impliqué ou n'a eu connaissance de ces fraudes», a souligné Jane Albert qui a tenu a précisé que  le Dr Reuben collaborait bien avec le Baystate Medical Center il n'était pas pour autant l'un de ses salariés. Pour sa part Pfizer a indiqué que les essais cliniques conduits par la firme  pour obtenir l'autorisation de mise sur le marché du Celebrex et du Lyrica par la Food and Drug Administration  américaine ne comprenaient pas les publications du Dr Reuben.

L'affaire du Dr Reuben doit être rapprochée avec celle, récente, du Pr Hwang Woo-suk. Le 12 mars 2004 ce dernier annonçait sur le site de la prestigieuse revue américaine Science  avoir réussi deux premières mondiales : d'une part avoir créé des embryons humains par clonage et d'autre part être parvenu, en  détruisant ces derniers, à créer une lignée de cellules souches embryonnaires. C'était annoncer au monde la découverte d'un véritable eldorado médical. La communauté scientifique applaudit à tout rompre le vétérinaire et universitaire sud-coréen. Elle en fit même un Prix Nobel potentiel quand celui-ci révéla, le 19 mai 2005, toujours sur le site de Science, avoir franchi tous les obstacles qui s'opposaient encore à l'utilisation médicale de sa prouesse. Puis tout s'écroula.

Le Pr avait, lui aussi, joué avec le réel et créé de toute pièce ce dont il rêvait. «Il s'agit là d'une bien triste affaire qui, au-delà de ses premiers auteurs, touche l'ensemble de la communauté scientifique, expliquait au Monde en janvier 2006 Donald Kennedy, rédacteur en chef de Science.  Au vu des dernières données officielles disponibles, il semble ne plus faire de doute quant à la matérialité de la fraude de l'équipe dirigée par Hwang Woo-suk dans ses publications de Science sur le clonage humain à visée thérapeutique. Nous sommes là directement confrontés à une forme de désastre qui dépasse de loin la seule revue Science mais qui atteint désormais l'ensemble de la communauté scientifique et tout particulièrement les chercheurs spécialisés dans ce nouveau domaine prometteur qu'est celui de l'usage qui pourra être fait des cellules souches embryonnaires humaines.»

Mais comme presque toujours dans les affaires de fraudes les questions dépassent de beaucoup la seule responsabilité des fraudeurs. On pourrait presque soutenir que ces derniers - Madoff, Hwang ou Reuben-  ne font que mettre brutalement en lumière les incohérences des systèmes dans lequels ils évoluent.  Ainsi pour ce qui est des agissements de l'anesthésiologiste américain  comment comprendre qu'il ait pu, seul, non pas falsifier des données existantes, mais bien les inventer durant des années et ce sans jamais être soupçonné ? Comment les co-auteurs des publications frauduleuses peuvent-ils justifier l'usage qui durant des années a été fait de leur nom ? Si leur responsabilité n'a pas été retenu devrait-on en conclure qu'il ont co-signé sans jamais avoir, de près ou de loin, eu connaissance du travail en question ? Pire : qu'en est-il de la fiabilité du fameux système de relecture par les pairs des travaux soumis pour publication aux plus prestigieuses revues médicales et scientifiques internationales ?

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