Economie

La fin du diktat de la rentabilité des fonds propres

Dominique Mariette, mis à jour le 06.03.2009 à 16 h 05

L'entreprise n'a pas pour seule finalité de générer une valeur toujours croissante pour ses actionnaires

Le parquet du New York Stock Exchange Brendan McDermid / Reuters

Le parquet du New York Stock Exchange Brendan McDermid / Reuters

Il était temps. Un grand patron vient d'envoyer au tapis la course à la rentabilité que mènent les entreprises pour satisfaire leurs actionnaires. Dans une analyse publiée dans Le Monde du 3 mars, Franck Riboud, le président de Danone n'y va pas par quatre chemins : «  Pendant de nombreuses années (.....), il était admis qu'une entreprise cotée avait pour seule finalité de générer une valeur maximale et toujours croissante pour ses actionnaires. Cette conception étroite du rôle de l'entreprise nous a conduits dans l'impasse, et c'est pour moi une des leçons majeures de la crise ». Et d'ajouter que des taux de rendement de 10,15, puis 20 et même 25% ne sont mécaniquement pas durables. La preuve, poursuit-il, le château de carte s'est écroulé. Des propos frappés au coin du bon sens pourrait-on dire, mais pour l'heure Franck Riboud est seul à mener la croisade parmi les dirigeants d'entreprise en activité.

Depuis la fin des années quatre-vingt dix, la rentabilité des fonds propres ou "return on equity" (ROE) est devenu un emblème de réussite. En rapportant le résultat net aux capitaux propres, le ROE mesure la capacité d'une entreprise à générer du profit pour chaque dollar, euro ou toute autre devise investi par les actionnaires. Très anglo-saxon à l'origine, cet indicateur a traversé l'océan atlantique et la Manche pour devenir la référence absolue. A tel point qu'en France, présidents d'entreprises, directeur financiers, analystes et journalistes, préfèrent aux termes rendement des fonds propres ceux de "return on equity", comme si le jargon anglo-saxon conférait davantage de sérieux à la chose.

Une fois sacralisée, la rentabilité des fonds propres est entrée dans l'ère du toujours plus. La norme a été d'abord été fixée à 15%, mais elle n'était qu'indicative, plus les années passaient plus il fallait faire mieux pour obtenir les satisfécits des acteurs des marchés, des analystes financiers et des actionnaires. Même si toutes les sociétés cotées ne parvenaient pas à atteindre ce score, toutes s'y employaient.

Il y avait pourtant  une question qui restait sans réponse. Comment obtenir une rentabilité de 15% ou 20% lorsque la croissance économique atteint à 3% à 4% dans les meilleures années ?
De rares économistes ont dénoncé les effets pervers du diktat du ROE, mais ils sont passés au mieux pour de doux dingues au pire pour des déviants qui voulaient casser le système. En 2005, dans son livre intitulé « Le capitalisme total », Jean Peyrelevade, ancien président du Crédit Lyonnais, a pointé du doigt la contradiction qui naît d'une rémunération du capital supérieure au taux de croissance de l'économie, mais il n'a guère fait d'adeptes. A cette époque et jusqu'au début de la crise financière en juillet 2007, les marchés financiers étaient florissants, les entreprises accumulaient les bénéfices, les ROE grimpaient. Pourquoi donc jeter un froid alors que le capitalisme financier baignait en pleine euphorie ?

Depuis la crise a balayé les certitudes. Ce qui était considéré comme une vérité révélée ne l'est plus forcément. Mais le ROE excessif a encore la vie dure. Il est pour le moins surprenant qu'un patron de groupe agroalimentaire lui porte le premier l'estocade. Les banquiers restent silencieux alors qu'on aimerait les entendre sur le sujet. Ils se sont lancés plus que tous les autres dans la course aux rendements, à coup d'endettement, de prises de risques inconsidérées, obnubilés par les meilleures rémunérations possibles de leurs investissements. Il leur fallait offrir à leurs actionnaires une rentabilité des fonds propres toujours plus élevée. Les stars déchues de la finance mondiale telles que Citigroup ou Royal Bank of Scotland,  affichaient en 2006 un ROE de 18,6% pour la première et de 19% pour la seconde. Un an plus tard celui de la banque américaine tombait à 2,9% tandis que la banque écossaise exhibait encore une rentabilité des fonds propres de plus de 20%. Désormais les deux établissements vivent sous perfusions de capitaux publics pour éviter la faillite.

Certes beaucoup moins affectées par la crise, les banques françaises ont-elles aussi voulu jouer dans la cour des grands. La Société Générale caracolait en tête du ROE hexagonal, en affichant 25,8% en 2006 contre 21,2% pour BNP Paribas. L'année dernière elles ont du se contenter respectivement de 6,6% et 6,4%.

Reste à savoir si les banquiers vont prendre conscience qu'il leur faut revisiter la notion de rentabilité des fonds propres. Laisser tomber le « bling bling » de l'argent facile au profit du bon sens. Il serait à cet égard intéressant d'entendre les actionnaires. Où va leur préférence ? Les banquiers leur ont chanté «qu'il est beau mon ROE»  avant que les cours de leurs actions ne s'effondrent en Bourse. Une rémunération du capital plus raisonnable aurait évité les prises de risques incontrôlés avec effet de levier, les faillites et la descente aux enfers des valeurs bancaires.

Dominique Marriette

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