Monde

La curée contre le pape

Henri Tincq, mis à jour le 22.03.2009 à 7 h 36

L'affaire des préservatifs, celle des évêques intégristes et l'excommunication d'une fillette brésilienne ont abîmé l'image de Benoït XVI. Mais attention aux amalgames.

 Le pape Benoït XVI lors d’une cérémonie de communion à Yaoundé  Finbarr O'Reilly / Reuters

Le pape Benoït XVI lors d’une cérémonie de communion à Yaoundé Finbarr O'Reilly / Reuters


Pour la première fois, le logo du Sidaction - dont la campagne annuelle a eu lieu du 20 au 22 mars - devait figurer sur les écrans télévisés des émissions religieuses du dimanche 22 au matin, y compris lors du culte protestant et de la messe catholique. C'est sur l'ordre de la direction de France 2 qu'une telle disposition a été prise. Réaction dans La Croix de Mgr Jean-Michel di Falco, président de la commission de communication des évêques de France: «Nous étions d'accord pour les magazines, mais pas pour la messe: c'est une question de bon sens». Interrogé sur l'existence d'un lien entre cette décision de France 2 et la polémique ouverte par les propos de Benoît XVI sur le sida, Mgr di Falco a répondu: «Je n'en serais pas surpris».

Cette anecdote en dit plus long que des sondages contestables, publiés dans le feu de la polémique et montrant le désaveu pour Benoît XVI, qui compterait 55% de mauvaises opinions, contre 25% en septembre 2008 lors de sa première visite à Paris et Lourdes.  La succession de décisions ou paroles malheureuses de ce pape, la crise d'autorité qui a atteint toute l'Eglise, l'ébranlement des esprits dans et hors de la sphère catholique, laissent pantois bien des commentateurs, journalistes ou hommes politiques.

Mais les plus prompts à s'emporter sont ceux qui ignorent tout de l'Eglise, de ses mécanismes de fonctionnement, du substrat de ses décisions, de son histoire et de son droit. Sans doute tout observateur, même sans culture catholique, a t-il le droit de se faire une opinion, et de l'exprimer, sur des personnalités qui - pape ou président - assure un pouvoir politique ou moral.

Mais le désaveu sans nuance et l'exécution sommaire sont des méthodes d'autant plus insupportables que la connaissance des dossiers est médiocre, l'information incomplète, partiale et biaisée, l'interprétation expéditive, la répétition des mêmes mots abusive. C'est le règne de la doxa - c'est-à-dire d'une opinion médiatique dominante contre laquelle, au nom du «politiquement correct», personne n'ose s'insurger - ; celui de l'amalgame qui, pour entretenir les fonds de commerce de la polémique, mélangent des affaires qui n'ont pas toujours à voir entre elles. A cet égard, le pape n'est pas plus épargné que le sont les personnalités politiques civiles ou que l'ont été ses propres prédécesseurs.

L'auteur de cet article ne considère pas le pape soit «infaillible». Benoît XVI a une intelligence hors du commun et une culture théologique que reconnaissent ses pires ennemis, comme son faux frère Hans Küng, autre ancien de la faculté de théologie de Tübingen (Allemagne). Mais ses qualités d'Herr Professor n'en font pas forcément un homme de gouvernement et de communication. Sa faible capacité à bien s'entourer le conduit même à des dérapages désastreux. Mais la curée dont il est, depuis des semaines, la victime ne devrait pas dispenser l'honnête homme d'aller plus loin, d'en passer par l'épreuve du réel, de chercher à comprendre ce qui s'est réellement passé, au delà de ce qu'en rapportent les médias. Voici trois cas d'incompréhension.

1 - Simplification médiatique et complexité catholique
Rapporté à longueur de colonnes et d'antennes, le propos du pape sur le préservatif, le seul qui ait été entendu et retenu par l'opinion - «on ne peut pas résoudre le fléau du sida par la distribution de préservatifs. Au contraire, le risque est d'augmenter le problème»  - ne correspond pas aux nuances de sa pensée. L'honnêteté s'impose - et nous choisissons de le faire sur Slate.fr - de citer intégralement son intervention sur le sujet.

A la question d'un journaliste, dans son vol pour l'Afrique, l'interrogeant sur les moyens de luttre contre le sida et, à cet égard, sur «la doctrine de l'Eglise qui se révèle ni réaliste, ni efficace», Benoit XVI a répondu : «Je dirais le contraire: je pense que la réalité la plus efficace, la plus présente sur le front de la lutte contre le sida est précisément l'Eglise, avec ses mouvements et ses différentes réalités (Le pape cite Sant'Egidio et d'autres communautés religieuses à la disposition des malades) (...)
Je dirais qu'on ne peut pas surmonter ce problème du sida uniquement avec des slogans publicitaires. Si on n'y met pas l'âme, si on n'aide pas les Africains, on ne peut pas résoudre ce fléau par la distribution de préservatifs : au contraire, le risque est d'augmenter le problème.
La solution ne peut se trouver que dans un double engagement : le premier, une humanisation de la sexualité, c'est-à-dire un renouveau spirituel et humain qui apporte une nouvelle manière de se comporter l'un avec l'autre, et le deuxième, une amitié pour les personnes qui souffrent, la disponibilité, même au prix de sacrifices, de renoncements, à être proches d'eux. Tels sont les facteurs qui aident et qui conduisent à des progrès visibles.
J'exprimerai donc en Afrique cette double nécessité de renouveler l'homme intérieurement, de lui donner une force spirituelle et humaine pour un juste comportement à l'égard de son propre corps et de celui de l'autre, et de souffrir avec ceux qui souffrent, rester présents dans les situations d'épreuve. C'est la juste réponse, et c'est ce que fait l'Eglise, offrant une contribution très grande et importante.»

On ne dira pas ici que les médias ont fait de la désinformation. Mais on admettra que ce propos sur le sida, retransmis dans son intégralité, est éloigné de cette «brutalité» qui fut prêtée au pape par certains médias. Quand l'Eglise veut diffuser un message qui, pour elle, est toujours long, nuancé, complexe, elle se heurte à l'impitoyable logique de simplification et sélection médiatique, celle qui privilégie les titres courts, les petites phrases, les messages directs, clairs, accessibles. Toute mutilation de son discours apparaît, aux yeux de l'Eglise, comme une trahison. C'est le noeu du divorce entre elle (comme dans les autres institutions croyantes) et les médias.

Du remarquable et long discours de Benoît XVI à Ratisbonne (Allemagne), en septembre 2006, sur les rapports entre la foi et la raison, l'opinion ne sera informée que d'un dialogue qui tient en quelques lignes, remontant au XIVème siècle à Constantinople, entre un chef musulman et le patriarche chrétien de la ville sur la violence intrinsèque à l'islam. Les témoins de ce voyage (comme l'auteur de cet article qui a suivi plus d'une soixantaine de voyages de Jean Paul II et Benoît XVI) peuvent attester que les agences de presse américaines n'ont relayé que ce petit bout de dialogue, très circonscrit dans le temps, mais réduit dans la bouche du pape à un amalgame entre islam et guerre sainte qui a mis le feu aux poudres dans tous les médias arabes. On se souvient de la suite.

Que de fois un pape aimé comme Jean Paul II, évoquant la «culture de mort » qui règne dans le monde contemporain, a t-il été aussi la victime de tels amalgames! Comme celui qui lui était prêté de vouloir comparer  les cimetières d'enfants non-nés» dans les avortements avec les «camps de concentration» nazis.     

2- Suprématie occidentale et spécificité africaine
A la surprise de ceux qui ignorent tout des mentalités africaines, des personnalités du continent noir ont approuvé le propos de Benoît XVI sur le préservatif. Archevêque de Dakar, le cardinal Théodore-Adrien Sarr a déclaré: «Je demande aux Occidentaux de ne pas nous imposer leur unique et seule façon de voir. Dans des pays comme les nôtres, l'abstinence et la fidélité sont encore des valeurs. Elles sont encore vécues et contribuent à la prévention contre le sida».

Mgr Simon Ntamwana, archevêque de Gitega au Burundi, relève «le glissement de pensée» de l'Occident et critique son «hédonisme sexuel». Ajoutant: « Ce n'est pas le seul préservatif qui va diminuer le nombre d'infections du sida, mais aussi une discipline que chacun doit s'imposer»

On dira que ce sont des propos d'ecclésiastiques qui volent au secours du pape. Mais le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, également président du Comité de lutte contre le sida de son pays, a approuvé le pape dans son rappel à l'Afrique que le préservatif n'est pas le seul moyen de protéger contre le virus HIV. Et il observe:  «En France, l'intelligentsia ne comprend pas notre proximité avec les responsables catholiques. Pour nous, l'Eglise est d'abord synonyme d'écoles et de dispensaires. Et pour nous aussi, le débat sur le sida n'est pas théorique, il est urgent et pratique. Si l'abstinence est un moyen de prévention, pourquoi s'en priver! Le Burkina est une société plurielle et plusieurs modes de prévention peuvent cohabiter : l'abstinence, la fidélité, et le préservatif».

Le fossé religieux entre l'Occident et l'Afrique sur les questions de sexualité n'étonnera pas ceux qui suivent la crise interne à la religion anglicane (80 millions de fidèles dans le monde) et le schisme en cours. Quand, en 2003 aux Etats-Unis (New-Hampshire), un évêque notoirement homosexuel a été élu à ce poste pour la première fois, ce sont toutes les communautés anglicanes d'Afrique qui se sont révoltées en bloc. Dans ce continent, le fondamentalisme biblique (qui interdit l'homosexualité) rejoint de plus en plus des structures sociales qui reposent sur la «famille», au sens large et dans sa seule forme hétérosexuelle. Ce fait peut susciter de légitimes critiques sur l'intolérance des Eglises africaines (protestantes, anglicane, évangélique autant que catholique) qui progressent à vive allure. Mais il ne devrait pas nous aveugler complètement sur nos certitudes occudentales.

3- Amalgame et crise d'autorité dans l'Eglise
La troisième leçon à méditer porte sur la dérive intellectuelle qui consiste à rapprocher des affaires qui relèvent d'ordre différent et les interpréter selon une grille unique définie à l'avance. A cet égard, la dégradation vertigineuse de l'image de Benoît XVI vient de la succession, dans un laps de temps rapproché, de décisions, qui traduisent sans doute une orientation générale conservatrice, mais sont aussi d'origine différente et susceptibles d'interprétation plurielle.

On dit ce pape «intégriste», parce qu'il a levé l'excommunication de quatre évêques de droite consacrés en 1988 sans mandat pontifical (alors Jean Paul II) par Mgr Marcel Lefebvre, évêque dissident du dernier concile Vatican II (1962-1965). Mais on dit moins que cette étape (attendue) fait partie d'un processus de réconciliation avec une minorité intransigeante de catholiques traditionalistes qui n'a jamais fait son deuil du type d'Eglise autoritaire qui était hégémonique avant Vatican II. Et on ne dit pas du tout que ces évêques réhabilités ne sont pas rétablis «dans la pleine communion de l'Eglise» (ce que le Vatican a souligné dès le lendemain de la levée de l'excommunication), et que, selon le pape même, les réformes du concile ne sont pas non-négociables.

On le dit aussi, sinon «révisionniste», au moins en retrait dans le dialogue avec les juifs inauguré par ses prédécesseurs, sous prétexte que, parmi les évêques excommuniés, l'un d'entre eux, Richard Williamson, a mis en cause l'existence des chambres à gaz. Mais on laisse peu d'espace à l'argument de l'ignorance et de la bonne foi. Le manque de vigilance du pape est coupable, le silence de ses conseillers scandaleux. Mais on ne dit pas assez qu'après des jours de stupeur, le monde juif a repris des relations normales avec ses interlocuteurs catholiques. Et que, dans une longue lettre aux évêques du monde entier, le pape s'est livré à une autocritique que l'on ne trouverait jamais (ou très exceptionnellement) dans la bouche ou les écrits d'un haut responsable politique.

Autre interprétation hâtive dans une autre affaire dramatique, suivant celle des évêques intégristes et puisant au même climat hostile créé par la complicité du pape avec les milieux les plus conservateurs : celui-ci est rendu co-responsable de l'excommunication, prononcée par un évêque brésilien contre une fille de 9 ans, enceinte de jumeaux à la suite d'un viol (par son propre beau-père), et qui s'est fait avorter. Cette excommunication a soulevé l'indignation partout dans le monde. Mais a t-on dit avec assez de force qu'elle a fait l'objet de nombreux désaveux cinglants: par Mgr Renato Fisichella, l'une des plus hautes autorités du Vatican sur les questions morales; par la conférence de tous les évêques de son pays, le Brésil, qui a levé cette excommunication de la filette; enfin par maints responsables d'Eglise, notamment des évêques de France qui ont rappelé l'évidence : avant la lutte contre l'avortement que prohibe l'Eglise, le devoir numéro un de tout chrétien est la miséricorde et la compassion.

Les crispations qui atteignent ainsi, comme dans une spirale infernale, la personne du pape et divisent l'Eglise jusqu'à son sommet traduisent d'incroyables erreurs de cap. Mais l'objectivité commande d'aller au delà des stéréotypes, d'éviter les assimilations hâtives, de vérifier autant que possible son information, enfin de ne pas céder au piège des petites phrases et de la pensée unique.
Henri Tincq

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Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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