Economie

L'âge de l'argent stupide

Daniel Gross, mis à jour le 25.02.2009 à 15 h 45

Les responsables de la catastrophe financière ne sont pas des criminels, mais tout simplement des crétins.

Traders du Chicago Mercantile Exchange REUTERS/John Gres

Traders du Chicago Mercantile Exchange REUTERS/John Gres

Ces derniers mois, les exploits de crapules comme Bernard Madoff et Allen Stanford (des personnages que Tom Wolfe aurait dû inventer s'ils n'avaient pas existé) ont exercé sur nous fascination et dégoût. Il est à la fois facile et pratique de les considérer comme les ultimes symboles du boom qui vient de s'achever. C'est une mauvaise idée. S'il y a indéniablement eu des délits commis dans le secteur hypothécaire, ce sont des citoyens comme il faut, probes et respectueux des lois, qui ont provoqué l'écrasante majorité des pertes subies jusqu'à aujourd'hui.

La catastrophe économique n'est pas le fait de gestionnaires financiers louches et de bouilloires fumeuses [les "boiler rooms", ou bouilloires, sont des opérations de marché diffusant par téléphone des informations mensongères sur des titres pour convaincre les acheteurs.] Elle nous a été infligée par des entreprises respectables entrant dans la composition des fameux indices Dow Jones et S&P 500 -des sociétés qui existent depuis le XIXe siècle, gérées par des diplômés de Yale et d'Harvard. Ceux qui ont fait exploser le système ne sont pas des anarchistes. Ce sont des membres du club : banquiers centraux et grands patrons du capital investissement, génies des fonds spéculatifs et docteurs en économie, PDG et banquiers d'affaires. Et l'arnaque (on ne peut plus légale) qu'ils se sont infligée à eux-mêmes, à leurs collègues, leurs actionnaires et leurs créditeurs, et, au final, à nous autres contribuables, fait paraître les péchés de Madoff comme des gamineries.

C'est l'un des principaux arguments de mon livre, "Dumb Money: How Our Greatest Financial Minds Bankrupted the Nation" [L'argent stupide ou comment nos plus grands cerveaux financiers ont mené le pays à la faillite], qui vient d'être publié en e-book (la version numérique pour Kindle ou Sony Reader et la version audio sont en vente. Les lecteurs intéressés par un PDF ou une version papier du premier chapitre peuvent envoyer un mail à [email protected]).
Mon livre explique comment, feu la grande bulle du crédit, "l'âge de l'argent pas cher" s'est transformé en "âge de l'argent stupide" puis en "âge de l'argent encore plus stupide." La culture de Wall Street et l'ampleur prise par le système bancaire de l'ombre ont engendré des prêts, des emprunts et des transactions irresponsables et largement déréglementés, une culture financière qui préférait les rendements à court terme aux gains à long terme, et confondait liquidités (l'accès à l'argent des autres) et liquide.

Avec le recul, les investisseurs qui ont gobé les histoires de Madoff et de Stanford -avançant qu'ils étaient capables de procurer des rendements constants, positifs et imbattables sur le marché dans n'importe quel type de climat, et ce en dépit de l'échec manifeste de tous les autres financiers dans le domaine- étaient de toute évidence des imbéciles. Mais nos meilleurs cerveaux financiers ont eux aussi échafaudé des histoires et des théories avec une belle assurance, donnant à une activité apparemment irrationnelle et sans précédent une apparence de raison. Et nous les avons crus.

Le credo de l'Argent stupide reposait sur quatre piliers : des taux d'intérêt perpétuellement bas, des cours perpétuellement en hausse (surtout dans l'immobilier), des emprunteurs de toutes sortes perpétuellement disponibles et des marchés du crédit perpétuellement solides. Les grands prêtres de ce culte étaient les banquiers centraux. Pendant l'âge de l'argent pas cher (de l'automne 2001 à juin 2004), le président de la Réserve fédérale (Fed) Alan Greenspan nous a convaincus que les taux d'intérêt pouvaient rester bas malgré les pressions inflationnistes et la croissance mondiale. Son successeur, Ben Bernanke, a commencé en 2002 à vouloir nous convaincre que nous avions autant à craindre de la déflation que de l'inflation.

Bernanke a également étayé la croyance selon laquelle l'un de nos plus grands vices -la tendance à consommer à crédit- était une forme de vertu. Il a contribué à populariser la notion d'excédent d'épargne, exposant que les déficits jumeaux budgétaire et commercial des Etats-Unis étaient imputables non à la pénurie d'épargne des Américains mais à un excédent d'épargne étrangère. Comme les étrangers ne dépensaient pas assez d'argent, c'était à nous de le faire pour eux. D'autres notables ont ajouté qu'économiser son argent à l'ancienne était une perte de temps puisque le marché faisait tout le boulot pour nous. Les économistes ont décrété que les formules utilisées par le gouvernement pour calculer les revenus -qui comprend les traitements et salaires, les intérêts des obligations et les dividendes mais excluait les plus-values sur les actions, les profits réalisés en vendant un logement ou les retraits des plans de retraite 401(k)- étaient incroyablement démodées.

"La structure du portefeuille des ménages a changé avec le temps," affirmait David Malpass, économiste en chef de Bear Stearns, l'un des principaux défenseurs de ce que l'on pourrait appeler la théorie de "l'épargne magique." En 2004, Malpass a découvert que, grâce à la flambée de la Bourse et de l'immobilier, la valeur nette du patrimoine des ménages américains -leurs biens moins leurs dettes- se montait à l'incroyable somme de 48,54 mille milliards de dollars, soit 9,6% de plus qu'en 2003 malgré une croissance des revenus léthargique. Pourquoi mettre de l'argent de côté en prévision du mauvais temps quand votre maison et le marché le font à votre place ?

La théorie de l'épargne magique n'avait un sens que tant que les cours allaient dans une seule direction: la hausse. Cette fois encore, les élites ont avancé des arguments en faveur d'une progression perpétuelle. En février 2005, David Lereah, économiste en chef de la National Association of Realtors, a publié: "Are You Missing the Real Estate Boom?: The Boom Will Not Bust and Why Property Values Will Continue To Climb Through the End of the Decade-and How To Profit From Them" [Etes-vous en train de rater le boom immobilier ? La bulle n'explosera pas, pourquoi la valeur des propriétés continuera de grimper jusqu'à la fin de la décennie - et comment en profiter.] L'immobilier, affirmait-il, se trouvait alors au milieu d'un boom permanent, alimenté par la démographie et des changements dans le marketing et le financement des logements. En 2005, Robert Toll, PDG de Toll Bros, producteur géant de "McMansion," expliquait de façon convaincante que l'Amérique se tenait au bord d'un monde meilleur dans lequel les yuppies consacreraient la moitié de leurs revenus à rembourser leurs hypothèques.

Wall Street a adopté le même état d'esprit, en y ajoutant une touche à sa façon. Les PDG de Wall Street avaient une foi inébranlable dans la capacité des toutes nouvelles technologies -titrisation et dérivés- à contrôler et à étaler les risques. Si on pouvait gérer un risque, alors il fallait le prendre -hypothèques sans apport, obligations de sociétés rémunérées en obligations, prêts à conditions allégées, opérations de capital investissement de 50 milliards de dollars dans des entreprises cycliques- tout et n'importe quoi. La technologie -modèles informatiques plein d'allant et agences de crédit- était capable d'évaluer le degré de risque et la valeur des nouveaux types de titres et dérivés. Puisque les établissements financiers savaient quantifier avec précision combien ils perdraient si les choses tournaient vinaigre, conserver des réserves conséquentes n'était plus nécessaire. La VAR -valeur sous risque, la quantité d'argent risquée par les établissements pour un jour donné - est alors devenue un élément de base des rapports trimestriels et annuels. Lehman Brothers a assuré ses investisseurs en 2006 que la banque, dont des centaines de milliards de dollars étaient engagées principalement dans des dettes à court terme impayées, ne pouvait perdre plus de 42 millions de dollars un jour de petite forme. Oups !

En 2007 et 2008, les piliers de l'argent stupide ont commencé à s'effriter. Les lois de la physique s'appliquaient encore à la finance. On découvrit que les taux d'intérêt pouvaient augmenter. Et que oui, les cours des actions pouvaient chuter. Les emprunteurs, dont les revenus n'avaient pas augmenté depuis dix ans, commencèrent à accuser des arriérés de paiement. Tout cela contribua à provoquer la rupture des marchés de titrisation des créances et des dérivés.

L'histoire ne se limite pas à cela, naturellement : il faut aussi tenir compte de la montée fulgurante, suivie du lent retour à une position plus humble, de la communauté des fonds spéculatifs, l'acteur le plus futé de l'argent intelligent ; des marchés absurdes conclus par les titans du capital investissement, qui, l'ego gonflé par l'argent bon marché, se catapultaient experts dans toutes sortes de secteurs, des journaux aux voitures ; des régulateurs ineptes ; des plans de sauvetage bâclés ; de la constante et inexplicable arrogance de Wall Street devant un monumental échec ; et enfin du refus, de la part des incendiaires, d'endosser une quelconque responsabilité dans l'enfer qu'ils avaient créé.

En octobre dernier, quand Alan Greenspan a paru devant le Congrès, il a esquissé un vague mea culpa. Greenspan avait été le prosélyte en chef de la sainte trinité du credo de l'argent stupide : bas taux d'intérêt, marchés déréglementés et capacité de l'innovation financière à préserver les marchés des calamités. Mais Greenspan traversait une déchirante épreuve morale. "J'ai découvert une faille" dans les théories, a-t-il confessé. "Ce fut un choc pour moi, car je vivais depuis plus de 40 ans avec des preuves très considérables que cela marchait exceptionnellement bien." Une faille ? La persistance des taux d'intérêt bas, qui, nous assurait-il, était absolument fondée, a déclenché une orgie spéculative des titres et des dérivés. Ces instruments, nous avait-il affirmé, aideraient les gens à gérer les risques ; en fait, ils ont créé des risques systémiques.

Et les marchés déréglementés, libres et ouverts se sont tellement détraqués qu'ils ont nécessité une intervention massive des gouvernements. En bref, pratiquement tout ce que Greenspan avait raconté sur la manière dont ce système était supposé fonctionner s'est révélé faux. Et pourtant, il est toujours là, à proposer des remèdes à la maladie qu'il n'a pas su diagnostiquer. Après tout, nous ne sommes peut-être pas encore sortis de l'âge de l'argent stupide.

Daniel Gross

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

 

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