Culture

Ken vivra toujours dans l'ombre de Barbie

Troy Patterson , mis à jour le 11.03.2009 à 22 h 37

Au dos de la boîte «The new Look of Ken». www.manbehindthedoll.com/

Au dos de la boîte «The new Look of Ken». www.manbehindthedoll.com/

C'est le 9 mars qu'ont été célébrés les 50 ans de la brillante icône, la poupée Barbie, présentée au monde lors du Salon international du jouet de 1959. C'est l'occasion de faire l'éloge de ses charmes éternelles mais aussi de condamner son anti-féminisme, et pour ceux qui en sont capables: de faire les deux.

Des deux livres sortis pour marquer l'événement, «Barbie and Ruth: The Story of the World's Most Famous Doll and the Woman Who Created Her» (Barbie et Ruth: l'histoire de la poupée la plus célèbre du monde et de la dame qui l'a créée) est le plus raisonnable. Son auteur, Robin Gerber, raconte la carrière de la co-fondatrice de Mattel, Ruth Handler — qui a donné au célèbre jouet le prénom de sa fille unique — avec la précision d'un cas d'école de commerce.  Bien moins judicieux, «Toy Monster: The Big, Bad World of Mattel» (Jouet monstrueux: le grand méchant monde de Mattel), rédigé par le trafiquant d'histoires sordides Jerry Oppenheimer, soutient que le véritable créateur de Barbie était un cadre en recherche et développement de Mattel, Jack Ryan, qui était obsédé par les dames avec la silhouette de Barbie, dont une apparaît dans la première phrase du livre, comme sa complice dans «une nouvelle soirée de sexe compulsif.»

Par ailleurs, à part les faits bruts, la seule caractéristique que les deux Barbiographies partagent est le peu de cas qu'elles font de l'homme de sa vie. C'est l'éternel destin de Ken Carson, son admirateur de longue date et son chevalier servant. Si l'histoire se répète, Ken — un accessoire, un ornement, une planète glaciale qui orbite autour d'une énorme étoile — ne sera pas un VIP au gala du 50e anniversaire de Barbie. Mais son rôle, bien que secondaire, reste capital: Barbie ne serait pas Barbie si elle n'avait pas de compagnon.

A la fin des années 1950, Handler a observé sa fille jouer à la grande personne avec ses poupées de papier, et elle y a vu l'occasion de remodeler le jeu en trois dimensions. Bien que Mattel ait copié la physionomie d'une poupée allemande olé olé et intéressée, Barbie est née avec un esprit indépendant. Ainsi selon la source définitive sur le sujet, «Forever Barbie: The Unauthorized Biography of a Real Doll» (Barbie pour toujours, la biographie non autorisée d'une vraie poupée) de M.G. Lord, l'agence de pub de Mattel a présenté la figurine en plastique sous les traits d'un mannequin en chair et en os: «C'était une jeune mannequin de mode, et le monde était son podium.» Barbie ne cherchait pas un copain, mais les petites filles qui l'ont achetée avaient d'autres rêves. Ainsi, Ken est entré en scène en 1961, affublé du prénom du fils de Handler.

«Tout a commencé au bal», selon le mythe instauré par la publicité télévisée qui a annoncé la sortie de Ken. Voilà Barbie en robe de soirée qui tourne la tête vers un jeune homme en tenue de soirée. La pub continue: «Quelque chose lui dit qu'elle allait bien avec Ken.» C'est peut-être l'expression de son visage banalement beau, qui est à la fois attentif et soumis. Après quelques images du couple — toujours habillé comme il faut — à un pique-nique, à une soirée entre amis, passant l'après-midi à la plage, la publicité arrive à son point culminant avec Ken en smoking et Barbie en robe de mariage.

C'est à vous de décider s'ils arrivent à la mairie ou s'ils en sortent, mais de toute manière vous ne verrez pas la lune de miel. Est-ce qu'il y a un coin de l'univers de Barbie — entre les jeux, les gommettes et les livres — où les deux vivent en couple? Tout est possible dans le jeu : Ken n'existe pas pour que Barbie l'épouse mais pour qu'elle ait cette option. Il suffit qu'il soit mariable. Aujourd'hui, le prototype de Ken le plus populaire - un des seuls qui soit vendu en magasin tout seul — est le «Wedding Day Sparkle Groom Ken» (Ken «le jour du mariage»). Patient et loyal comme un petit caniche, il attendra Barbie devant l'autel jusqu'à la décomposition de son corps en plastique.

Ces matières synthétiques — la poupée est actuellement fabriquée en acrylonitrile butadiène styrène — ont changé de forme au fil des années. Ken a commencé mince et élégant, comme il convient au gendre idéal dont parlent les descriptions de ses premières tenues. Selon le site incroyablement complet de collectionneurs Keeping Ken (Garder Ken) — sur lequel il ne faut pas cliquer si vous n'êtes pas préparé psychologiquement — Mattel a refait le moule à la fin des années soixante pour qu'il devienne «l'image de la masculinité rude» selon le goût de l'époque. De nos jours, il est bien musclé. Quand la petite Marion, 3 ans et demi, a entendu que j'écrivais un article sur Ken, elle a insisté pour que je fasse référence à ses bras puissants.

Les habits qu'il a portés témoignent que Ken a été la plus grande victime de la mode depuis la guerre, tantôt excentrique, rocker, jazzman, roi du disco, et cetera, ad nauseum, tout pour exprimer sa dévotion à Barbie en portant des tenues assorties. Elle est elle-même esclave de la mode, et il est son esclave. Donc, quand elle s'est présentée au début des années 90 comme Earring Magic Barbie («la boucle d'oreille de Barbie magique»), il est devenu l'icône gay Earring Magic Ken («la boucle d'oreille de Ken magique»). On a eu des Ken noirs et des Ken latinos, des Ken moustachus et des Ken qui disent des choses comme «Je vais chercher la nourriture pour la fête!» et «Qu'est-ce que tu fais le week-end prochain?»

La seule partie de son anatomie qui n'a pas changé, c'est la partie qui a toujours manqué. Handler et les autres femmes chez Mattel hésitaient moins que leurs collègues masculins à donner à Ken une bosse prononcée entre les jambes, mais personne n'a pensé à l'outiller correctement. Il s'occupe d'une femme dont la beauté dépasse celle de Cléopâtre, mais lui est moins qu'un eunuque.  Pour compenser ses parties manquantes, ses tenues ont toutes sortes d'accessoires phalliques - une baguette de tambour-major par ci, un fusil à long canon par là. «La référence la plus cruelle à ses carences génitales ... a eu lieu en 1964», écrit Lord, «avec Chef charmant, une tenue de barbecue avec une longue fourchette qui mettait en broche une petite saucisse rose.» Mais même avec ses parties mâles, Ken ne sera jamais vraiment un homme.

Quand j'ai emmené mon «Ken été tropical» chez Marion pour jouer, j'ai découvert qu'elle avait six Barbies — qui n'étaient pas achetées par une maman inconséquente — en ménage avec un seul Ken. Marion et sa mère ont développé un jeu dans lequel deux sœurs méchantes (représentées par Cruella de Vil et la sorcière de la Belle au bois dormante) kidnappaient sans cesse les deux Ken et les attachaient dans leur tanière où ils attendaient impuissants d'être secourus par Barbie. Des anecdotes rapportées suggèrent que de tels récits sont courants, et qu'à la crèche ce sont les reines qui dominent les mâles. Un des slogans originels de Mattel pour Ken proclamait «C'est une poupée!»  Mais honnêtement, il est seulement le jouet de Barbie.

Troy Patterson

Cet article, traduit par Holly Pouquet, a été publié dans Slate.com le lundi 9 mars.

Image de une: Au dos de la boîte «The new Look of Ken». www.manbehindthedoll.com/

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