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Avigdor Lieberman est un homme dangereux

Avigdor Lieberman le 8 février 2009. Damir Sagolj / REUTERS

Avigdor Lieberman le 8 février 2009. Damir Sagolj / REUTERS

Le droit du retour ne donne pas le droit d'expulser.

En 2009, l'essayiste américain Christopher Hitchens, depuis disparu, avait publié cet article sur l'ultranationaliste israélien Avigdor Lieberman, alors ministre des Affaires étrangères. Ce dernier est devenu, le 25 mai 2016, ministre de la Défense du cabinet Netanyahou.

Un ami et collègue de confiance m'a juré avoir assisté, il y a quelques années dans les territoires occupés par Israël, à l'incident suivant: un médecin palestinien, qui avait besoin de voyager d'urgence, était coincé à un barrage routier. Il s'efforçait de convaincre un soldat de le laisser se rendre au plus vite dans la ville voisine. Il avait d'abord essayé de s'attaquer à l'impassibilité du garde en hébreu, une langue que beaucoup d'Arabes maîtrisent parfaitement. Pas de réponse. Alors il avait tenté le coup en anglais, sorte de lingua franca locale. Sans plus de succès. Au bout de quelques minutes désagréables de non communication, il était clair que le seul mot que le soldat israélien connaissait, c'était «non», et que la seule langue qu'il pouvait parler, c'était le russe.

On parle tout le temps d'«occupation» et de «dépossession», mais essayez un peu de vous imaginer une vie sous occupation avec des flics de quartier qui ne parlent même pas la langue du pays qu'ils servent, ni même aucune langue que vous connaissez. Ce soldat n'était d'ailleurs certainement même pas juif. C'est un secret de polichinelle en Israël: des dizaines de milliers d'immigrants russes ont falsifié leurs papiers pour sortir de leur pays, prétendant exercer un «droit au retour». Une insulte de plus pour ceux dont les arrière-arrière-grands-parents sont nés en Palestine et qui, malgré tout, ne sont, ici, que tolérés.

N'empêche que si vous êtes un ancien videur né dans l'ex-Moldavie soviétique, comme Avigdor Lieberman, vous avez le droit de venir vivre sur la Terre sacrée. Vous avez le droit aussi de diriger un parti qui veut imposer un «serment de loyauté» non seulement aux citoyens arabes de l'Etat d'Israël mais aussi à tous les juifs orthodoxes non sionistes. Et ce parti grotesque, qui s'appelle «Israël Beiteinu» (Israël est notre maison), a désormais une influence considérable: son chef est l'arbitre du processus électoral israélien.

Alors qu'il venait d'arriver en Israël, Lieberman a brièvement adhéré au parti Kach. Ce groupe d'hystériques, dirigé par le rabbin Meir Kahane, était maladivement obsédé par la vie sexuelle des Arabes et réclamait leur expulsion massive ou – pour utiliser un euphémisme courant – leur «transfert». Il a désormais quelque peu peaufiné ses positions: il appelle à un échange de territoires et de populations qui ressemble approximativement à la partition ou à la solution des deux Etats. Mais les propositions de ce style laissent toujours un grand nombre d'Arabes sous souveraineté israélienne, en Cisjordanie et en Israël en tant que tel.

Je ne pense pas que Lieberman soit vraiment sérieux quand il parle de négociations «terre contre paix». Il s'était même disputé avec Ariel Sharon à propos du désengagement de Gaza. Alors, si c'était de son ressort, il y a fort à parier qu'il y aurait toujours des colons israéliens dans la bande de Gaza. Il a bouleversé le débat en décidant de remettre en cause la présence de ces Arabes israéliens qui, contrairement à leurs cousins des territoires occupés, ont non seulement le privilège de vivre sous le drapeau israélien mais jouissent aussi de la citoyenneté et du droit de vote.

Le meilleur livre sur cette communauté passionnante mais ignorée a été écrit par le romancier israélien David Grossman en 1993: Sleeping on a Wire. C'est un mélange de micro-éclairs d'illuminations (par exemple le fait qu'il y a probablement plus d'Arabes israéliens que de juifs américains qui parlent hébreu) et de réflexions mémorables sur la langue et ses relations avec la littérature et la culture. On se souvient tous que Maïmonide écrivait dans un arabe parfait, mais c'est peut-être moins connu que les conversations quotidiennes des Israéliens palestiniens regorgent d'expressions de la Bible et du Talmud, de Juda Halevi, d'Agnon, et de Bialik. «Savez-vous ce que ça signifie pour moi d'écrire en hébreu? Savez-vous ce que c'est d'écrire dans la langue par laquelle le monde a été créé?», se réjouissait le poète Naim Araidi.

Il y a aussi le cas de l'Arabe israélien marxiste Emile Habibi, auteur du roman Le Peptimiste (parfois appelé L'Optissimiste), qui a jadis reçu le prix Israël de littérature pour ses écrits en hébreu.

On pourrait ajouter que les roquettes du Hamas et du Hezbollah tombent aussi sur ces gens, à Jaffa comme dans d'autres villes, tout comme elles tombent sur les Druzes israéliens et les Arméniens. Les fils qui lient les deux parties du conflit à cette terre de Palestine sont solides, mais aussi subtiles, et tout autant anciens que modernes. C'est pourquoi Grossman était si abattu quand il a découvert, à la fin de son livre, que les souvenirs de 1948 étaient toujours très présents même chez les Arabes israéliens les plus riches et les mieux installés, que tous se sentaient en insécurité et craignaient en secret que ne soit rouvert le débat sur leur expulsion. En 1993, il a pu, dans une certaine mesure, les rassurer sur ce point.

Mais maintenant, on assiste à l'ascension d'un voyou et d'un démagogue qui a appelé, avec un plaisir évident, à l'exécution d'élus arabes du Parlement israélien en cas de rencontre avec le Hamas, qui a demandé que soient noyés dans la mer Morte des prisonniers israéliens, dont les partisans scandent «Mort aux Arabes!» pendant leurs rassemblements et qui incarne les pires peurs de ces Arabes qui ont réussi à vivre depuis longtemps dans l'Etat hébreu.

Le style essentiellement totalitaire et inquisitorial d'Avigdor Lieberman est peut-être toutefois encore plus évident lorsqu'il insiste pour que les haredims non sionistes, des juifs très religieux, prêtent aussi serment de loyauté s'ils ne veulent pas perdre leur citoyenneté. Voilà qui va à l'encontre de l'idée que les juifs sont présents à Jérusalem depuis les temps immémoriaux et qu'en conséquence, leurs droits ne dépendent d'aucun Etat ou d'aucune idéologie. Honte sur Benjamin Netanyahu s'il fait, même temporairement, alliance avec Lieberman. Aussi discutable que soit déjà le «droit de retour», il ne donne certainement pas le droit d'expulsion.

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