Monde

Israël à droite: une option contre nature

Jacques Benillouche, mis à jour le 03.03.2009 à 11 h 38

Tipi Livni est le dernier rempart contre la dérive droitière d'Israël.

Tipi Livnil le 10 février à Tel Aviv. Gil Cohen Magen / REUTERS

Tipi Livnil le 10 février à Tel Aviv. Gil Cohen Magen / REUTERS

Le dernier acte politique vient de se jouer durant lequel Tzipi Livni a finalement choisi de diriger l'opposition à la 18e Knesset (le parlement israélien) après avoir refusé les offres alléchantes de Netanyahou. Sa position est d'autant plus courageuse qu'elle prend le contrepied de la majorité des électeurs israéliens qui ont choisi la droite nationaliste. Elle cherche en fait à refuser tout choix opportuniste afin de rester le dernier bastion de la social-démocratie dans son pays.

Israël a toujours été historiquement ancré à gauche par conviction profonde. Les secousses droitières ne sont pas nouvelles puisque la première date de mai 1977, l'année du changement radical qui a vu la gauche issue du parti historique Mapaï de Ben Gourion perdre les élections au profit du leader de droite Begin. Le pouvoir, qui était alors entièrement confisqué depuis 1933 par les figures dominantes des pionniers juifs de Palestine, était confié à l'opposant le plus farouche de la gauche. Mais, à leur arrivée au pouvoir, les dirigeants font toujours preuve d'un pragmatisme politique puisque le leader du Likoud, Bégin décida dès le premier soir de son élection de montrer qu'il avait le sens de la mesure :  «Après que le président de l'État m'ait confié la charge de former le gouvernement, je me tournerai vers Sadate, vers Assad et vers le roi Hussein et je les appellerai à venir négocier la paix.» Il a cependant volontairement omis de citer les Palestiniens et cette position extrême devait mener la droite, à son tour, à l'échec. Après 15 ans de domination Likoud, les travaillistes retrouveront le pouvoir en 1992.

Le résultat des dernières élections ne se justifie pas uniquement par une volonté d'alternance démocratique mais par une crispation de plus en plus forte de l'opinion israélienne qui ne croit plus au dialogue mais au traitement du problème palestinien par la manière forte. Les membres des kibboutzim, villages collectivistes d'orientation communiste, entièrement acquis aux travaillistes et à l'extrême gauche Meretz ont fui leur camp historique pour rejoindre Lieberman à l'extrême droite. Cette situation rappelle étrangement le cas des électeurs communistes français rejoignant le camp de Le Pen.

C'est un choix délibéré sous forme d'avertissement s'adressant certes à la classe israélienne mais aussi aux Palestiniens. Cette dérive droitière, contraire aux sentiments profonds des israéliens, tend à mettre les deux parties face à leurs responsabilités. Elle trouve sa source dans des faits tangibles qui dénotent d'ailleurs une absence totale de réalisme politique chez les dirigeants arabes. Pendant que les fusées Kassam étaient envoyées sur le sud d'Israël, aucune voix palestinienne ne s'est élevée pour condamner des actes qui ne pouvaient que renforcer le clan extrémiste. Les Arabes israéliens ont joué quant à eux un rôle ambigu.

En effet, disposant d'une nationalité leur donnant des droits au sein de l'Etat d'Israël, ils auraient pu être les arbitres d'un conflit entre le Hamas et «leur» pays. Ils auraient pu intercéder pour maintenir un dialogue, le seul à garantir une solution viable à long terme. Ils ont au contraire prôné la politique du pire en défendant la cause d'une organisation qui n'était pas en odeur de sainteté avec l'Occident. Ils ont poussé leurs jeunes à brûler, face aux caméras de télévision, le drapeau israélien dans les villages arabes, dont Oum el Fahm. Ils ont encouragé leurs députés à la Knesset à insulter l'Etat, ses dirigeants et sa population.

La gauche a été ainsi laminée aux élections parce que ses sympathisants ont été choqués face à cette attitude incompréhensible et par dépit, ils ont flirté avec une extrême-droite qui a su exploiter la situation à son profit. Lieberman pouvait alors facilement ratisser large en insistant sur le fait que la cohabitation devenait un leurre et que par sécurité, il valait mieux séparer les deux communautés par un mur infranchissable. Sa logique inéluctable a convaincu que plusieurs villages arabes frontaliers de la ligne verte (frontière de 1967), qui ont été à la pointe du combat contre Israël, devaient être directement rattachés à la Cisjordanie pour qu'ils puissent vivre leur passion palestinienne en toute liberté. Telle n'est pas la volonté des arabes israéliens qui sont jaloux de leur statut et des conditions matérielles dont ils ne sont pas prêts de se passer.

Tzipi Livni a compris que le nationalisme extrémiste ne représentait pas la voie naturelle en Israël et qu'elle devait garantir l'issue d'une solution pacifique. D'ailleurs elle est intimement convaincue que les deux dernières guerres n'ont pas résolu le problème et, qu'en entrant dans un gouvernement de droite, elle aurait eu les bras liés pendant des années durant lesquelles elle aurait cautionné une politique dure axée sur la seule force. Elle avait senti que l'insistance de Benyamin Netanyahou à la garder à ses côtés était une grosse ficelle visant à neutraliser la seule opposante détenant une image positive au sein du monde occidental. D'ailleurs son adjoint a bien exprimé sa position en traitant d'hypocrite le premier ministre désigné : « Il est clair pour tous que les appels à l'unité gouvernementale de Netanyahou sont hypocrites. Il y a quelques mois, le Likoud a refusé de se joindre à un tel gouvernement, dirigé par Livni, et aujourd'hui ils sont là à nous dire combien cela est important».

Elle sait que beaucoup d'électeurs n'ont pas penché à droite par conviction et qu'ils regrettaient déjà d'avoir donné leurs voix aux extrémistes. Elle se devait donc de recapitaliser ce courant historique en restant dans une opposition digne et loin de tout poste ministériel stérile. Sa tâche consistera alors à tisser les liens distendus avec la population arabe israélienne, à condition qu'elle fasse preuve de plus de neutralité, et avec l'autorité palestinienne à condition que celle-ci condamne tout recours à la violence.

Le Hamas doit lui aussi évoluer et tant qu'il «n'acceptera jamais de siéger dans un gouvernement (palestinien) d'union qui reconnaît Israël», selon Ayman Taha, l'un des cadres de l'organisation, l'extrême droite israélienne se fortifiera. L'échec de Livni dans l'opposition conforterait alors l'idée que la cohabitation avec les Arabes est une idée qui n'a plus cours et que seul le principe du transfert des populations arabes vers la Cisjordanie et de la séparation chère à Lieberman restera la seule solution.

Jacques Benillouche

Image de une: Tipi Livnil le 10 février à Tel Aviv. Gil Cohen Magen / REUTERS

Jacques Benillouche, journaliste et abonné à slate.fr, a envoyé cet article à la rédaction de Slate qui a choisi de le publier.

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