Monde

Le régime des mollahs joue la montre

Christopher Hitchens, mis à jour le 20.03.2009 à 11 h 30

Barack Obama s'est adressé directement au peuple iranien pour convaincre Téhéran de renoncer à l'arme atomique

Le centre de contrôle de la centrale nucléaire iranienne de Bushehr Raheb Homavandi / Reuters

Le centre de contrôle de la centrale nucléaire iranienne de Bushehr Raheb Homavandi / Reuters

Barack Obama s'est adressé directement jeudi 19 mars au peuple iranien en proposant un «nouveau départ» dans leurs relations diplomatiques entre les deux pays.

Christopher Hitchens a publié il y a un mois un article sur la stratégie de l'administration d'Obama avec le régime des mollahs. Nous  ressortons cette analyse de nos archives.

Étrange, cette façon qu'ont certains dirigeants de pays totalitaires de s'adonner tout à coup à l'art de la franchise, voire de la confession. J'en veux pour preuve la déclaration d'un membre de la clique rapprochée de Robert Mugabe, cité dans le New York Times du 11 février, à propos du simulacre d'intronisation de Morgan Tsvangirai au poste de premier ministre du Zimbabwe. Ainsi lisait-on dans l'article de Celia W. Dugger : Sous le couvert de l'anonymat, [un] cadre de l'organe de direction de la Zanu-PF [Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique] a dit de M. Tsvangirai : "Il ne durera pas. Croyez-moi. Nous voulons juste gagner du temps."

La chose ne m'a pas étonné, j'ai pu constater que mes soupçons étaient bel et bien fondés.
Alors y a-t-il une seule personne capable de croire que l'appétence du gouvernement iranien pour le "dialogue" relève d'autre chose que d'un jeu contre la montre similaire pour gagner (ou plutôt, faire perdre) du temps pendant que les centrifugeuses besognent, jusqu'à ce que le pays ait assez de matière fissile pour laisser tomber le masque.

Les avis divergent, mais il est fort probable que l'Iran aura une grande annonce à faire d'ici à la fin de l'année. Ce qui signifierait que tous les accords internationaux, toutes les négociations avec l'Union européenne et toutes les "inspections" de l'Agence internationale de l'énergie atomique n'étaient qu'une vaste supercherie. Nous serons la risée des mollahs, et nous serons dorénavant obligés de les traiter avec une grande déférence. Quel monde formidable en perspective !

Depuis des décennies, nous nous demandons ce qu'il arriverait si une arme apocalyptique venait à tomber entre les mains d'un groupe messianique ou d'un régime irrationnel. Nous voilà près de le savoir. Je ne crois pas que l'Iran essaierait immédiatement d'enfouir l'État juif sous les cendres, et ce pour plusieurs raisons. D'une part, le pouvoir théocratique, repu et corrompu, dirige ce pays potentiellement prospère dans le seul but de s'enrichir. Un conflit nucléaire avec Israël serait, au sens propre, la dernière chose qu'il entreprendrait. D'autre part, malgré la rhétorique messianique et djihadiste officiellement affichée par le régime, une arme thermonucléaire lâchée sur l'ennemi sioniste détruirait dans son sillage les Palestiniens et la mosquée Al-Aqsa. (Même au faîte de ses délires, Saddam Hussein en restait conscient et promettait, avec une modestie qu'on ne lui connaissait pas, "qu'il n'éliminerait que la moitié d'Israël" avec les armes de destruction massive qu'il prétendait alors détenir.)

Je ne pense pas non plus que les mollahs livreraient leur arme nucléaire si difficilement acquise à un parti satellite comme le Hezbollah, ni qu'ils s'engageraient dans un conflit nucléaire avec les États-Unis ou l'Europe. Ce qu'ils feraient très certainement, en revanche, c'est utiliser la bombe pour procéder à une espèce de chantage nucléaire à l'encontre des États du Golfe, largement arabes et sunnites plutôt que perses et chiites, à l'exception de Bahreïn, à majorité chiite et géographiquement proche de l'Iran. Dans les cercles les plus extrêmes de Téhéran, certains considèrent déjà que ce petit État devrait revenir dans le giron de la mère patrie perse.Imaginez donc si Saddam Hussein avait possédé l'ogive avant d'envahir le Koweït. (Cela explique le soutien très modéré des gouvernements et de la presse arabes aux alliés de l'Iran que sont le Hamas et le Hezbollah lors des conflits récents avec Israël.)

Face à l'effrayante éventualité d'une intimidation nucléaire déguisée en « ambigüité stratégique » dans cette région du monde, l'administration Bush a excellé dans la politique du pire dont elle avait le secret. Interrogés sur les ambitions nucléaires iraniennes, les ministres de Bush avaient coutume d'assurer, l'air sombre et entendu : "Nous ne lèguerons pas ce problème à la prochaine administration." Et pourtant... Espérons que l'administration Obama ne fera pas l'erreur inverse, en substituant une approche "mielleuse" à une politique qui n'a su manier ni la carotte ni le bâton. Car es réacteurs et les centrifugeuses ont continué de tourner tandis qu'en coulisses, des missiles étaient acquis ou testés (et que des faits très étranges se déroulaient sur un site nucléaire syrien doté d'un réacteur nord-coréen).

Sur le principe, l'idée de négociations franches et transparentes avec l'Iran n'est pas mauvaise, mais tout dépend des interlocuteurs choisis. S'il le veut, le Président peut s'adresser directement au peuple iranien, depuis la tribune de l'ONU (comme j'avais déjà exhorté Bush à le faire). Il peut dire que les États-Unis aideront les Iraniens à construire des réacteurs nucléaires civils, mais qu'ils ne laisseront pas l'Iran fouler aux pieds tous les accords passés avec les instances internationales sans réagir. Il peut dire que le soutien des mollahs au Hezbollah et au Hamas explique en partie l'isolement perpétuel du pays. Et il peut ajouter, comme je l'ai déjà suggéré, que dans leur course effrénée à l'armement, les théocrates oublient de préparer l'Iran et les Iraniens au risque de séisme violent qui menace le pays dans les années à venir, et que les États-Unis sont prêts à partager leur savoir-faire anti-sismique.

En d'autres termes, il existe plusieurs options et plusieurs étapes entre une confrontation directe avec l'Iran et une passivité muette face aux affronts que les dirigeants religieux infligent aux lois internationales. Mais le temps pour employer cette « marge de manœuvre » se réduit de jour en jour, et il faut dire et rappeler que si un conflit venait à éclater, on ne pourra pas en tenir Obama pour responsable.

Christopher Hitchens
Article traduit par Chloé Leleu

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