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Jacob Weisberg, mis à jour le 12.03.2009 à 7 h 04

Pourquoi la social-démocratie européenne ne s'implantera jamais aux Etats-Unis.

Drapeau américain sur la façade du New York Stock Exchange dans Wall Street   Eric Thayer/Reuters

Drapeau américain sur la façade du New York Stock Exchange dans Wall Street Eric Thayer/Reuters

Il veut faire de nous des Français. Ce reproche a un goût de déjà vu, mais c'est ce que les conservateurs ont finalement trouvé à critiquer dans le programme d'Obama. Le discours du président au Congrès le mois dernier était "le plus téméraire des manifestes pour la social-démocratie jamais prononcé par un président américain", selon l'éditorialiste Charles Krauthammer. Pour le républicain Newt Gingrich, Obama veut apporter aux Américains le "socialisme européen".

"Socialisme" : voilà un mot qui fait peur aux Etats-Unis et qui décrit fort mal à la fois ce qui se passe en Suède et ce qu'Obama a en tête. Mais ce n'est pas idiot de dire que les Etats-Unis s'éloignent du capitalisme de marché et se rapprochent d'un modèle social à l'européenne, dans lequel l'Etat joue un rôle bien plus important dans l'économie et dans la vie de ses citoyens.

L'administration Obama répond à la crise en nationalisant les institutions financières, en subventionnant les secteurs défaillants de l'économie, tout en réglementant l'industrie pour lutter contre le changement climatique. L'un de ses objectifs explicites est de parvenir à plus de justice sociale. Si Obama réussit à faire de l'assurance maladie et du financement des études supérieures des droits universels, alors il aura élargi les obligations de l'Etat fédéral autant que l'ont fait avant lui les présidents Johnson et Roosevelt. Cette année, les dépenses du gouvernement vont passer à 40% du PIB (Produit Intérieur Brut). Avec les propositions d'Obama, ce chiffre pourrait se rapprocher plus des 47% - la moyenne européenne.

Qu'y a-t-il donc de si atroce dans la social-démocratie européenne ? La France, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Norvège et le Danemark figurent parmi les endroits où il fait bon vivre, avec des prestations sociales et des services publics excellents - sans compter les trains à très grande vitesse. Une école maternelle gratuite pour tous : et pourquoi pas après tout ? Des études suggèrent que dans ces pays, davantage d'égalité sociale rime avec vies plus longues et plus heureuses pour les citoyens. Dans l'ensemble, les jeunes démocraties d'Europe de l'Est optent pour la manière de faire nord et ouest-européenne plutôt qu'américaine.

Le principal inconvénient du modèle européen, c'est le manque de flexibilité économique et de dynamisme social. Les pays d'Europe de l'Ouest ont plus d'impôts et de chômage, moins de croissance et de mobilité sociale. Des syndicats puissants, des bureaucraties rigides et des réglementations pesantes font que l'Europe est un terrain moins propice à l'entreprenariat et qu'elle adopte moins vite les évolutions technologiques. L'Etat providence tout au long de la vie diminue l'esprit d'initiative individuelle et peut causer une sclérose généralisée. En outre, dans certains endroits, il finit par engendrer de la pauvreté, du même style que celle que l'on trouve aux Etats-Unis.

En d'autres termes, nos modèles sociaux respectifs ont chacun leurs avantages mais sont trop ancrés dans nos cultures et traditions pour imaginer un échange. L'Amérique, c'est avant tout une histoire d'immigrants en quête de liberté et d'opportunités. Nous sommes plus individualistes que ne le pensent la plupart des Européens, mais aussi plus entreprenants et protecteurs de nos libertés (c'est important ici de pouvoir posséder une arme à feu, travailler 70 heures par semaine ou apprécier les charmes de la nature à 100 km/h sur une motoneige...).

Notre pays a été fondé en réaction contre la tyrannie colonialiste, il est donc naturellement suspicieux face à toute ingérence du gouvernement. Au contraire, les systèmes européens se sont forgés sur un Etat assurant des prestations sociales aux travailleurs, une tradition qui remonte à Bismarck, dans l'Allemagnes des années 1880. En simplifiant à l'extrême, on peut dire que les Européens se méfient moins de la bureaucratie, ne considèrent pas comme sacro-saint le doit de devenir riche et exigent plus de sécurité en matière sociale. Leurs sociétés, plus homogènes et moins dynamiques, accordent davantage d'importance à l'égalité, la sécurité et la stabilité.

De telles différences, basées sur l'histoire, expliquent pourquoi le modèle européen de social-démocratie a peu de chances de s'implanter ici, même s'il a la faveur du président. Mais en fait Obama, comme la plupart des Américains, est instinctivement contre un secteur public paternaliste et trop étendu. Même si sa conception du gouvernement demeure un peu floue, sa façon de résoudre les problèmes reflète cette aspiration typiquement américaine à limiter le champ d'action du gouvernement, même quand il est occupé à l'étendre.

La réponse d'Obama à la crise financière est pour l'instant marquée par cette aversion pour le contrôle étatique. Interviewé par la chaîne ABC sur la raison pour laquelle il n'a pas encore nationalisé les banques en difficulté, Obama a expliqué combien nos "traditions" différaient de celles des Européens. "En toute évidence, la Suède a une culture différente en termes de régulation des marchés par le gouvernement", a-t-il dit. Et d'ajouter : "Nous tenons à conserver ce sens fort de l'investissement privé, qui couvre la majorité des besoins d'investissement de ce pays". Notez que le plan de lutte contre le réchauffement d'Obama est un système de "cap and trade", un marché du crédit de carbone, plutôt qu'une taxe carbone, plus directe, ou qu'une réglementation.

Même dans les domaines pour lesquels Obama semble privilégier plus d'intervention de l'Etat, il y a des différences cruciales avec l'Europe. Comme la plupart des Américains, il pense que le gouvernement devrait garantir une assurance maladie. Et comme la plupart des Américains, il pense que le système devrait être géré de façon privée. Comme nous, il se ment peut-être à lui-même quand il croit qu'il est possible d'avoir un accès universel et un contrôle des coûts sans étouffer l'innovation ni limiter le choix individuel. Mais Obama va essayer de relever le défi.

Pour les universités, il veut instaurer un accès universel aux prêts, pas la quasi-gratuité dont bénéficient la plupart des étudiants de l'Union européenne. Et pour limiter les dépenses globales du gouvernement, il a l'air prêt, en plus d'augmenter les impôts, à rogner sur les aides sociales et sur Medicare (l'assurance santé pour les plus de 65 ans). Pour décrire le programme d'Obama, on pourrait dire qu'il s'agit d'un pas vers un système garantissant des opportunités tout au long de la vie, alors que dans le système européen, c'est la sécurité qu'il s'agit de garantir tout au long de la vie.

Ces reproches à l'encontre d'Obama, accusé de tenter d'importer des modèles étrangers, nous rappellent Roosevelt, qui était lui soupçonné de vouloir imposer, sous couvert de New Deal, le socialisme. Comme à l'époque, il s'agit d'une mauvaise interprétation des opinions d'un président idéologiquement modéré, de sa complexité politique et de ce qu'il est possible de faire dans notre pays. Obama comprend que les Américains veulent que le gouvernement vienne en aide au marché, pas qu'il prenne sa place.

Jacob Weisberg

Traduit par Aurélie...

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