Société

«On sait que c’est la fin de quelque chose, et le début d’une autre»

Temps de lecture : 9 min

[Épisode 3] Le corps de Patricia Bouchon est découvert le 30 mars 2011. Deux ans et demi d'investigations infructueuses s'écouleront avant qu'un suspect ne soit formellement désigné.

Carlyne et Christian Bouchon lors d'une marche blanche en l'honneur de leur mère et épouse Patricia, le 14 février 2012 à Bouloc | 
Rémy Gabalda / AFP
Carlyne et Christian Bouchon lors d'une marche blanche en l'honneur de leur mère et épouse Patricia, le 14 février 2012 à Bouloc | Rémy Gabalda / AFP

Patricia Bouchon avait disparu depuis quarante-trois jours quand son mari, Christian, a reçu un appel sur son portable. Il était loin de chez lui, en déplacement. Les enquêteurs lui ont demandé de rentrer au plus vite, sans autre précision. Mais au fond de lui, Christian Bouchon savait.

Il a acheté un billet pour le premier vol du lendemain. Sachant qu’il ne pourrait trouver le sommeil, il est parti directement à l’aéroport et a déambulé dans la salle d’embarquement –blanche comme sa nuit– jusqu’à voir l’aube se lever.

À l'arrivée, le 30 mars 2011, Christian Bouchon et sa fille Carlyne se retrouvent en rase campagne dans un endroit inconnu, à douze kilomètres de Bouloc: Villematier. Des tentes blanches ont été montées durant la nuit, la police technique et scientifique s’affaire à droite et à gauche. Ils se tiennent à l'écart du remue-ménage: «On était à 300, 400 mètres, raconte Christian Bouchon, parce qu’il y avait des téléobjectifs, des grosses caméras déjà là.»

La directrice d’enquête Véronique Chaudriller s’avance vers lui. Elle lui tend une alliance de forme carrée, en or blanc. Christian Bouchon regarde à l’intérieur et aperçoit les deux petits cœurs entrelacés.

Même si c’est son métier –ou peut-être justement parce que ça l’est–, l’enquêtrice en garde un souvenir bouleversant: «J’ai vu monsieur Bouchon s’effondrer.»

«C’est une catastrophe. Je commence à réaliser. Je vois mon père et je souffre, parce que c’est notre vie, notre histoire. Ce n'est pas un film», insiste Carlyne.

«Il connaissait le chemin»

Huit ans se sont écoulés depuis cet instant. Christian Bouchon lève le regard: «Ce moment, c’est une finalité. On sait que c’est la fin de quelque chose, et le début d’une autre. Tant qu’on ne l’avait pas trouvée, dans mon esprit, elle pouvait…» Il laisse sa phrase en suspens, puis reprend: «J’ai un trou noir sur ce qui s’est passé après.»

Il se souvient du médecin qui lui a donné tout un tas de choses pour essayer de contenir ses émotions, «des trucs très forts, qui mettent dans des états pas possibles». Quant au reste: «Je ne sais même pas où j’ai couché le soir.» Il baisse un peu les yeux sur ses chaussures: «Enfin bon, c’est pas très important.»

«Le fait de déplacer le corps est un cas de figure peu fréquent. Souvent, la victime est laissée sur place.»

Rapport des officiers de la gendarmerie spécialisés en sciences comportementales

«Pour nous, autant le chemin de l’agression dépend des circonstances et n’a pas été choisi, autant le chemin de la découverte du corps est propre à l’auteur des faits. Il le connaissait», constate Véronique Chaudriller.

C’est quelqu’un du coin.

Le corps de Patricia Bouchon retrouvé, les officiers de la gendarmerie spécialisés en sciences comportementales sont à nouveau saisis pour filer un coup de main dans l’enquête. Leur mission, entre autres, est de «refaire» le crime pour comprendre la motivation et la personnalité de l’auteur.

«Le fait de déplacer le corps demande une certaine intelligence pratique, une capacité à se ressaisir émotionnellement, notent-ils. C’est un cas de figure peu fréquent. Souvent, la victime est laissée sur place.»

D’après eux, le lieu de découverte du corps montre «l’importance pour l’auteur de dissocier son lieu de vie avec la victime». Déplacer la dépouille évite de faire le lien entre le crime et lui, efface les indices et/ou retarde la découverte du corps. La technique permet aussi de cacher la nature du crime.

Quel est le mobile? Les gendarmes classent les pistes selon leur degré de probabilité, jusqu’à n'en privilégier qu'une seule.

La thèse du vol est écartée en raison des conditions spatio-temporelles de l’agression: Patricia Bouchon n’avait pas d’argent sur elle, pas de téléphone, simplement ses clés de maison accrochées à un porte-clés nounours que l’on ne retrouvera jamais –mais un vol de clés impliquerait de toute façon que l’auteur suive sa victime jusqu’à chez elle.

La thèse du règlement de comptes est également laissée de côté: les trois scènes de l’agression dans l’impasse démontrent une certaine difficulté à maîtriser la victime, une escalade de violences «longue sur la distance et brève dans le temps», aboutissant en tout état de cause à un meurtre non intentionnel. «Généralement, quand on prévoit de s’en prendre à quelqu’un, c’est mieux préparé et plus efficace.»

Ne reste qu’une piste: le meurtre à connotation sexuelle.

«On enchaîne les déceptions»

Les hommes des environs inscrits au Fijais, le fichier judiciaire des auteurs d’infractions sexuelles, sont très vite entendus. «Ils seront tous écartés après audition», relate l’enquêtrice Chaudriller.

Les gendarmes examinent les relevés de toutes les personnes ayant retiré de l’argent au distributeur de Bouloc. L'ensemble des activités téléphoniques ayant eu lieu sur le secteur ce matin-là sont analysées: 120 individus sont entendus, leur emploi du temps vérifié et l'ADN des hommes prélevé.

Le personnel du supermarché de Bouloc, les jeunes de l’association communale aidant à la réinsertion professionnelle, les chasseurs, les employés du syndicat intercommunal travaillant au ramassage des déchets et encombrants... Tout le monde est auditionné.

Un fétichiste fouillant les poubelles et collectionnant les articles de presse sur «la joggeuse de Bouloc» est placé en garde à vue. «Mais cela n’a rien donné», reconnaît Véronique Chaudriller.

Les pistes ne manquent pas. Sylvie, la livreuse de La Dépêche du Midi, le quotidien local, est une femme plein d’allant, qui se lève elle aussi très tôt le matin. La première personne qu’elle croise d’ordinaire, c’est Patricia Bouchon; elles ne se connaissent pas mais se saluent toujours. Par la force des choses, une sorte de complicité succincte s’est créée entre elles.

Sylvie dit à Patricia de faire attention, car la deuxième personne que Sylvie croise le matin pendant sa tournée est ce monsieur à la retraite. Bien des années après, un avocat le surnommera «le papy pervers» –ce qui ne manque pas de faire légèrement sourire Sylvie.

Elle précise: «Ce monsieur est décédé, maintenant.» Mais à l’époque, il la suivait partout dans sa Punto noire, ralentissait à chaque boîte aux lettres où Sylvie s’arrêtait et la klaxonnait. Elle avait fini par noter le numéro de sa plaque d’immatriculation sur un papier. «En garde à vue, il a dit qu’il était tombé amoureux de moi», confie-t-elle.

«Les gardes à vues, ce sont les montagnes russes, se souvient Carlyne. On enchaîne les déceptions.» Elle aurait pu garder une distance –non pas un éloignement, mais au moins un espace qui lui aurait permis de se protéger. Cela ne lui a jamais traversé l’esprit. «Le seul moyen d’être proche de ma mère, c’était de suivre l’enquête», concède-t-elle.

Nicolas Gélis, le seul témoin, a parlé d’une Clio anthracite sur l’itinéraire de Patricia Bouchon. Les enquêteurs épluchent les cartes grises des départements de la Haute-Garonne (31), du Tarn (81) et du Tarn-et-Garonne (82) à la recherche des propriétaires de Clio grises.

Les références de quelque 59.436 véhicules arrivent dans la base de données. La cellule «Disparition 31» concentre son attention sur Bouloc et ses environs. Le nombre de propriétaires de Clio diminue, mais à chaque fois, les enquêteurs doivent recenser l’ensemble des personnes ayant conduit la voiture, régulièrement ou occasionnellement. Un fils, un cousin, un beau-frère qui l'emprunte, et le total de prélèvements ADN à effectuer augmente.

Les quatre mégots découverts dans l’impasse de l’agression de Patricia Bouchon révèlent le profil de quatre individus différents, de sexe masculin. Aucun n’est répertorié au Fnaeg, le fichier national automatisé des empreintes génétiques.

«Je la voyais partout»

Géraldine, une habitante de Bouloc, se remémore sa promenade la veille de la disparition de Patricia Bouchon. C’était le dimanche matin, elle sortait son chien. Elle avait vu un homme faire son jogging. Il l’avait saluée de façon étrange et langoureuse, assez pour qu’elle ne lui réponde pas, et puis il était parti.

Alors qu’elle remontait par le chemin de Saint-Jean, un sentier plat menant à une forêt, l’homme avait surgi de nulle part. Géraldine ne l’avait pas entendu, les feuilles mortes n’avaient fait aucun bruit et son chien n’avait pas aboyé. Elle avait eu très peur.

«Et au lieu de me rassurer, raconte-t-elle, il m’a dit: “On se croit toujours seul dans la forêt.”» Plus personne ne l’a jamais revu.

Un jour que l’affaire battait son plein, un loufoque a appelé la gendarmerie pour se dénoncer. Il n’avait rien à voir avec tout ça. Voilà ce que la médiatisation peut engendrer de plus désolant: des hommes fragiles comme du papier calque prêts à endosser le rôle d’un meurtrier.

Arrestation de l'homme qui s'est lui-même livré aux gendarmes, le 30 juin 2012 à Vielmur-sur-Agoût | Éric Cabanis / AFP

Le plus terrible dans toute cette histoire, ce fut la paranoïa latente: tout le monde se soupçonnait, sans vraiment y croire. Cela se transformait parfois en blague: «Si ça se trouve, c'est toi.» On riait en s'observant du coin de l'œil, mais au fond, personne ne voulait penser une chose pareille.

Des lampadaires furent installés à l'entrée du chemin de l'agression. Il ne resterait plus d'endroit sombre à Bouloc: tout serait éclairé, et lumière enfin faite.

Pas chez tout le monde. Dans la maison de Christian et Patricia, tout s’est perdu dans l’obscurité. «Très rapidement, je n’ai plus pu entrer dans la maison, se désole Christian Bouchon. Je la voyais partout.»

Ça n’a pas trop de sens, semble-t-il penser, de fermer pour toujours les volets d’une maison tant désirée avec Patricia. À la réflexion, il se dit que c’est peut-être pour ça: ils l’avaient tant voulu, ce foyer, qu’il ne pouvait plus y rentrer.

Il loue un petit meublé à Toulouse et vide la maison: «J’ai tout vendu ou donné. Je crois que je n'ai rien gardé.» Les papiers importants, les assurances et le reste, il les a de toute façon donnés aux enquêteurs lors de la deuxième perquisition.

Il ne se rend pas compte que l’enquête se dirige vers lui.

Dans ces moments-là, «on ne tient que grâce aux médicaments»: c'est le seul brouillard qui permet d'avancer. Pour les gendarmes, il s’agissait sûrement d’un interrogatoire, mais lui ne s’est aperçu de rien. Quand on lui posait une question, il y répondait, ça ne le dérangeait en rien.

«Mais plus tard, oui… Je me souviens d’un enquêteur qui m’a dit: “Vous êtes une porte, et il faut qu’on la referme.” J’ai compris. Et puis un jour, je me souviens de ça, il m’a dit: “On a refermé la porte.”»

«Faites appeler le procureur»

L’enquête s’enlise, la place de Bouloc est vide des médias et de leurs camions à antenne parabolique depuis longtemps. Les portes se referment une à une sans qu’aucune ne s’ouvre.

Il existe pourtant un portrait-robot, celui établi d’après le témoignage du jeune Nicolas Gélis. À quoi bon passer trois heures dans un bureau à dresser le portrait le plus fidèle possible à partir des déclarations du seul témoin oculaire qui ne se manifestera jamais, si c'est pour ne le diffuser qu’en interne? Christian et Carlyne Bouchon ne comprennent pas, ils ne sont pas professionnels. Mais à vrai dire, les professionnels ne comprennent pas non plus.

Officiellement, compte tenu du nombre d’informations à traiter, le procureur a choisi de ne transmettre le portrait-robot qu'aux gendarmeries et aux commissariats. La directrice de l’enquête l’assure: le portrait-robot n’était pas confidentiel, il était diffusé «à toutes nos unités au niveau national».

Portrait-robot établi grâce au témoignage de Nicolas Gélis | Dépêche du midi / AFP Photo

Entendue huit ans plus tard devant la cour d’assises de la Haute-Garonne, elle soupirera: «Parfois, les décisions prises font avancer l’enquête et parfois, elles la pénalisent. C’est une décision qui a pénalisé l’enquête. Je ne sais pas pourquoi elle a été prise. Faites appeler le procureur, et il vous répondra.»

Le 13 octobre 2013, deux ans et demi après sa création, le portrait-robot est envoyé à toute la presse.

Moins d'un mois plus tard, le 4 décembre 2013, la gendarmerie de Fronton reçoit un appel anonyme. Quelqu’un pense avoir reconnu l’homme sur le portrait-robot. Il s’appelle Laurent Dejean, et il était propriétaire d'une Clio première génération dont il se serait débarrassé deux ou trois jours après le meurtre.

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

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