France

Il joue gros

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 19.03.2009 à 7 h 02

Il est rare de voir un mouvement social soutenu aussi massivement par l'opinion - Par Jean-Marie Colombani.

Nicolas Sarkozy   Reuters

Nicolas Sarkozy Reuters

Avant même de pouvoir évaluer le succès de la journée du jeudi 19 mars, les 8 syndicats qui mobilisent et appellent à la grève et à la manifestation promettent de poursuivre la mobilisation. Comme de coutume avant ce genre de démonstrations de forces, le gouvernement prend une position raide ; il indique qu'il n'y a plus rien à obtenir, sinon à mettre en place rapidement les mesures qui avaient été évoquées lors du sommet social de l'Elysée convoqué après la première journée d'action du 29 janvier.

Pourtant la situation que nous vivons est tout sauf habituelle. Il est rare, en effet, de voir un mouvement soutenu par 3 Français sur 4 : c'est une jauge du mécontentement exceptionnellement élevée, reflet bien sûr de l'angoisse qu'a fait naitre le retour accéléré du chômage ; mais aussi signe d'une perception très vive d'un sentiment d'injustice : pour la plupart des Français le gouvernement, qui avait commencé avec le «paquet fiscal», donc avec une politique réputée favorable aux plus riches,  gère la crise en donnant beaucoup aux banques ; et rien ou peu aux autres. Cette perception n'est certainement pas conforme à la réalité : les mesures programmées après le sommet de l'Elysée sont faites pour aider prioritairement les victimes de la crise, c'est-à-dire les chômeurs et les plus faibles des classes moyennes.  Et ne pas aider les banques eut été irresponsable.

Mais, comme chacun sait, la perception dominante  devient un élément de la réalité politique. Et il faut remonter à plus de 20 ans en arrière, lors de la grande vague de restructuration de la sidérurgie conduite par Laurent Fabius alors Premier ministre, avec l'installation du chômage de masse, pour revoir des patrons séquestrés par leurs employés ! La tension est palpable, au point que certains rêvent ouvertement d'une transposition en métropole des événements qui ont agité et bloqué l'Outremer ; pour finir par l'acceptation des revendications de ceux qui s'étaient mis en mouvement (notamment 200 euros uniformément pour les bas salaires).

Dans un contexte qui peut rapidement devenir dangereux, parce que la colère se nourrit largement de l'incompréhension, le président et le gouvernement ont de la chance. Ecoutons Bernard Thibault : « Le schéma guadeloupéen n'est pas transposable « ; écoutons François Chérèque, expliquer que le rôle des syndicats est de «canaliser» la colère sociale afin de la transformer en revendication constructive. Eviter la contagion ou l'embrasement, canaliser : l'attitude des deux principales centrales syndicales du pays est on ne peut plus claire. Elle est le fruit d'un dialogue permanent avec le chef de l'Etat lui-même, notamment celui qu'il entretient avec  Bernard Thibault.

Ainsi Nicolas Sarkozy, l'homme qui adore être en première ligne au point de se priver des remparts que sont normalement, pour le chef de l'Etat, un gouvernement qui gouverne, et des ministres qui administrent, devra peut-être, de tenir le choc dans la tempête, au rôle d'amortisseur que s'attribuent les syndicats. CFDT et CGT ont peut-être une conscience plus aigüe du danger que le chef de l'Etat lui-même.

Mais il faut aussi reconnaître que pour Nicolas Sarkozy l'équation n'est pas simple. Il a comme d'ailleurs la plupart de ses prédécesseurs été pris à contrepied par le cours des événements. Comme il le dit « je n'ai pas été élu pour augmenter les impôts ». Il a en effet été élu pour redonner du tonus au pays et lui permettre de retrouver le chemin de la croissance dans un contexte où l'on croyait celle-ci assurée par les locomotives asiatiques. Or, il doit faire face, comme il le dit, à la crise du siècle. La logique serait donc qu'il opère un retournement ; et qu'il le fasse de façon cohérente. La plupart des mesures prises sont d'ailleurs d'inspiration social-démocrate ; elles tendent à renforcer le rôle de l'Etat et à accentuer l'effort pour les plus faibles. L'esprit public est en outre influencé par le contexte international. Que voit-on ? Un Barack Obama qui s'apprête à taxer les plus hauts revenus (au dessus de 200 000 euros par an) et des gouvernements comme ceux de Grande-Bretagne et même d'Italie ou d'Espagne qui ne négligent pas la consommation.

Il n'est donc pas anormal que des voix au sein de la majorité (il est vrai de sensibilité centriste comme Pierre Méhaignerie) se soient élevées pour réclamer qui l'abandon provisoire du bouclier fiscal, qui une hausse de l'impôt sur les plus hauts revenus. Ceux-là ont compris qu'au cœur de la mobilisation actuelle, qui n'a pas à proprement parler une revendication fédératrice,  sinon peut-être l'anti-sarkozysme, se trouve la perception d'une politique injuste.

D'autres voix du coup, comme celle de Laurence Parisot, engagent le fer contre la CGT et sa «démagogie» ; relayant en fait ceux qui à l'Elysée plaident pour une dissociation entre la CFDT et la CGT, souhaitant se tourner vers la première pour isoler la seconde qui serait trop en pointe dans le mouvement de mobilisation. Ce serait pour le coup ajouter à la crise une maladresse tactique. Après tout, le mouvement lui-même n'est pas exempt de contradictions ; entre les salariés du public, protégés par leur statut et la hausse prévisible de leur pouvoir d'achat en 2009, et ceux du privé, où grandit le nombre des victimes de la crise. L'opinion ne suivra pas toujours les premiers...

La réaction de Nicolas Sarkozy — outre les colères qu'il pique régulièrement contre ceux qui à droite s'écartent du discours officiel — est plutôt pour le moment de se raidir. Céder sur le bouclier fiscal, sur les impôts des plus riches ou sur des mesures plus fortes de relance de la consommation reviendraient en effet pour lui à crédibiliser le discours de la gauche. Et d'une certaine façon à s'avouer vaincu. La question est de savoir si ce manque apparent de souplesse ne lui coûtera pas plus cher, à terme.

Dans l'idéal, il lui faudrait changer de terrain, ouvrir par exemple un front sur celui des rémunérations, pour limiter les plus hautes. Mais encore faut-il pouvoir reprendre la main. Et ne pas renoncer sous la contrainte. De ce point de vue, le degré de succès de la journée du 19 mars sera décisif.

Jean-Marie Colombani

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