Il était une fois en Chine

Anne Kerlan-Stephens, mis à jour le 27.02.2009 à 9 h 28

«Les Seigneurs de la guerre», le dernier blockbuster chinois, est un concentré du monde chinois actuel.

Le sort de quatre mille soldats rebelles dans une cour de la cité entre les mains de trois hommes. Image du film DR.

Le sort de quatre mille soldats rebelles dans une cour de la cité entre les mains de trois hommes. Image du film DR.

Disclaimer : cet article comporte certaines descriptions du film.

Montparnasse, un samedi soir froid et pluvieux du début du mois de février. Dans la grande salle d'un cinéma légèrement à l'écart de l'agitation du boulevard, on projette le dernier opus en provenance de Chine, «Les Seigneurs de la guerre». Montparnasse, la silhouette massive de sa tour, les enseignes et écrans lumineux pourraient certes évoquer en mode mineur une de ces grandes villes de Chine ou un quartier de Hong Kong.

Mais dans la grande salle quasi déserte où se sont installés dix spectateurs au plus, il faut vraiment faire un effort d'imagination pour imaginer qu'on va voir l'un des plus grand succès du box office chinois de l'année dernière. Le film avait déjà remporté plus de 30 millions de dollars US deux semaines après sa sortie en décembre 2007 à Hong Kong, en Chine, à Singapour, en Malaisie, Thaïlande et à Taïwan. Pour sa première semaine de projection dans ces pays, il avait fait mieux que Transformer ou Spiderman 3. Les seigneurs de la guerre ont remporté également huit prix au festival du film de Hong Kong en 2008 et deux (meilleur film et meilleur réalisateur pour Peter Chan Ho-sun) à Taiwan à l'occasion du Golden Horse Festival cette même année.

La géographie de distribution du film mérite commentaire: c'est bien la diaspora chinoise d'Asie du Sud-Est et de Taiwan, qui est visée. Cette Grande Chine, au sens d'une communauté culturelle, n'est pas une construction nouvelle : dans le domaine strictement cinématographique, elle existe depuis les années 1930 au moins. Cependant les films distribués en Asie du Sud Est l'étaient alors souvent depuis Canton ou Hong Kong, en langue cantonaise essentiellement,  puisque c'est bien souvent cette langue qui est pratiquée dans les communautés de la diaspora.

La langue parlée dans les «Seigneurs», une co-production chinoise et hong-kongaise, est le mandarin. L'imposition de cette langue politique, construite au début du vingtième siècle avec l'avènement de la République chinoise et qui s'est imposée dans la Chine communiste comme langue commune cinématographique, n'est pas anodine, quand on sait l'attachement des populations chinoises à leur parler ancestral, marqueur fort de leur identité. Qu'il s'agisse d'une stratégie commerciale ne fait aucun doute et Les Seigneurs de la guerre n'est ni la première ni la dernière de ces superproductions en langue mandarine qui visent à la domination de la Chine sur le marché cinématographique asiatique.

Mythologie nationale

Les Seigneurs de la guerre, comme une grande proportion de ces blockbusters, est un film de genre: un film de guerre en costume, une épopée dans la lignée des «Hero» (Zhang Yimou, 2002), «La Cité Interdite» (le même, 2006), ou encore «La Falaise Rouge» (John Woo, 2008), mêlant intrigues politiques, arts martiaux et batailles grandioses. Ce genre est au cinéma chinois ce que fut le western au cinéma américain: l'expression filmique d'une mythologie nationale, à ceci près qu'ici le phénomène dépasse le cadre de la nation chinoise et touche toute une communauté de culture (et de langue).

Au-delà de la mise en place d'une communauté linguistique, de la qualité éventuelle du spectacle cinématographique (effets spéciaux, chorégraphies époustouflantes) et de son exotisme parfois plaisant, se cachent un phénomène, une mythologie et une symbolique qu'il convient de comprendre.

Ingrédients des récits traditionnels

«Les Seigneurs de la guerre» offre de ce point de vue une structure apparemment classique: l'histoire se déroule au milieu du XIXe siècle au moment où la dynastie mandchoue des Qing est menacée par la révolte des Taiping. Une partie de la Chine (et non des moindres puisque une ancienne cité impériale, Nankin, devient la capitale du royaume des Taiping), occupée par les troupes du chef des Taiping, bascule dans la guerre civile. Un général des Qing, Pang Qingyun (Jet Li), se lie d'amitié avec deux bandits et néanmoins hommes d'honneur, Jiang Wuyang (Takeshi Kaneshiro) et Zhao Erhu (Andy Lau). De leur serment de fraternité naît une armée d'hommes déterminés, enrôlés par les Mandchous pour combattre les Taiping. Ils voleront de victoire en victoire jusqu'à la libération de Nankin.

Une dynastie menacée, des bandits, des hommes d'honneur, des frères de sang: ce sont là les ingrédients typiques des récits chinois traditionnels, que l'on retrouve par exemple dans les deux plus grands romans populaires que sont Au bord de l'eau et Les Trois Royaumes. C'est à partir de ces invariants que bien souvent passe un certain message. Concernant Les Seigneurs de la guerre, il faut d'ailleurs noter que la révolte des Taiping, pourtant habituellement considérée dans l'historiographie communiste chinoise comme un événement positif préfigurant la révolution communiste, devient ici anecdotique; elle est le cadre de l'action mais la parole des rebelles n'est pas reprise. Ceci semblerait confirmer le fait que le film s'adresse sciemment à des populations autres que les Chinois de la RPC et ne s'embarrasse donc pas d'idéologie.

Et pourtant. Deux scènes du film méritent réflexion. Dans l'une, notre armée remporte sa première victoire en reprenant une cité aux forces Taiping malgré un désavantage numérique et technique patent. Les soldats vainqueurs se livrent à un pillage autorisé dans la ville conquise mais deux d'entre eux sont accusés de viol. Le général Pang décide immédiatement de leur exécution. A ses frères jurés qui protestent, plaidant pour la vie de ces jeunes bandits, devenus d'héroïques soldats, il répond que jamais sous son règne il ne permettra aucune forme d'oppression. Les deux soldats ont la tête tranchée.

L'idéal politique du général Pang est encore plus clairement exprimé lors d'une scène pivot du film.

Après de longs mois de siège, Suzhou, affamée, s'est rendue. Cela n'a été possible que parce que le frère juré Zhao Erhu est allé «négocier» avec le chef Taiping. Il a promis la vie sauve aux rebelles. Mais Pang l'entend autrement. Il refuse d'abord aux prisonniers la nourriture promise, et qui leur serait distribuée, selon lui, au détriment de ses propres troupes, tout aussi affamées. Puis, ayant fait enfermer les quatre mille soldats rebelles dans une cour de la cité, il poste des archers sur les murailles les surplombant.

Quels modèles sociaux et politiques

A Erhu, protestant au nom de sa promesse et de son honneur, il oppose sa règle de la guerre (même désarmés, ce sont des soldats, des ennemis) et surtout, sa vision politique, celle d'un état où le bien-être du peuple, l'absence de toute forme d'oppression à son encontre passe avant tout. Les quatre milles rebelles sont ainsi massacrés par des archers pleurant de devoir tuer des compatriotes. La scène se veut poignante et cependant, malgré l'émotion des archers et la fureur de Erhu, le massacre apparaît comme un mal nécessaire en vue d'un bien commun à venir.

En conclusion du film, deux formes de modèles sociaux se sont opposées. L'un est celui de la confraternité, modèle fondé sur le serment de sang où le rite initial scelle une fidélité indéfectible qui transcende différences de classe et désaccords. Ce modèle est mis en échec par celui de Pang, modèle reposant sur un idéal politique absolutiste qui justifie toute forme d'action, y compris la pire comme le massacre de quatre mille hommes désarmés (s'agit-il d'une réminiscence des massacres de la place Tiananmen de juin 1989?). Ce modèle est également mis en échec à la fois par les intrigues de la Cour et par la force du serment de fidélité : lorsque Pang, manipulé par les politiciens mandchous, trahit et fait assassiner son frère juré Erhu, il signe son arrêt de mort comme le lui rappelle Wuyang en venant le tuer à son tour.

Faut-il tirer une morale à cette histoire? Difficile à dire. En revanche, on ne peut que constater à quel point les deux modèles proposés se construisent hors de toute référence à la loi ou à la justice (humaine ou divine). Et à quel point ils structurent bien des films à grand succès produits récemment en Chine et diffusés dans l'aire asiatique. Ce qui, sans doute, en dit long sur une certaine anomie régnant aujourd'hui dans le monde chinois.

Anne Kerlan-Stephens

Slate.fr publie chaque semaine la contribution d'un historien de l'Insitut d'Histoire du temps présent. L'IHTP veut donner un point de vue distancié d'historiens spécialistes du passé récent, une mise en perspective des questions d'actualité, des contributions sur la recherche, l'Université, la place de l'histoire et des sciences sociales dans l'espace public. Vous pouvez retrouver toutes ces chroniques en suivant ce label.

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