Economie

Gérer la colère

John Dickerson, mis à jour le 21.03.2009 à 7 h 12

Dans l'affaire AIG, l'administration Obama peut-elle entretenir la flamme de l'indignation publique sans se brûler ?

Manifestants devant des bureaux d'AIG  Jim Young / Reuters

Manifestants devant des bureaux d'AIG Jim Young / Reuters

L'affaire AIG provoque l'indignation générale. Le président Obama est indigné. Le porte-parole de la Maison Blanche a employé le terme (ou un équivalent) 13 fois lors de sa conférence de presse du 17 mars. De nature pondérée, le directeur du budget Peter Orszag a affirmé aux journalistes que l'équipe présidentielle était «profondément indignée». Parmi les membres du Congrès, c'est à qui sera le plus indigné. A tel point que la Chambre des Représentants a voté jeudi 19 mars un texte taxant à 90% les 165 millions de dollars de bonus que ce sont octroyés les cadres dirigeants de la Compagnie d'assurance. Cette fièvre d'indignation en deviendrait presque stimulante pour l'économie : imaginez l'activité générée si les 418 bénéficiaires des primes d'AIG équipaient leur maison d'un système de sécurité pour se protéger de la plèbe en colère.

Les conseillers de la Maison Blanche savent que le jeu peut mal tourner. Si Obama alimente trop l'indignation collective, il aura plus de mal à faire accepter d'autres plans de sauvetage financés par les deniers publics. Cependant, comme me l'expliquait un conseiller du gouvernement, le président ne peut pas ne pas se montrer indigné. Sa crédibilité en serait fortement entamée, en même temps que sa capacité à négocier de futurs sauvetages et son budget.

Il est déjà compliqué d'évaluer les actifs toxiques possédés par les banques, il l'est plus encore de jauger l'indignation publique. C'est pourtant la tâche qui attend Obama quand l'affaire AIG sera réglée : deviner quel degré d'injustice les Américains peuvent tolérer, même si le président entend dans l'ensemble promouvoir l'équité.

Depuis le tout début, sa politique économique est tiraillée entre ces deux pôles. Les orientations de son budget en matière de dépenses publiques et de fiscalité ont pour vocation de rendre le système plus juste : les ressources publiques doivent être redistribuées de manière à remédier à l'inégalité croissante de revenus et de richesses observée ces trente dernières années. Mais dans le même temps, Obama est obligé de proposer des mesures de relance fatalement injustes. Il ne s'agit pas d'expliquer isolément les récompenses de 165 millions de dollars accordées à ceux-là mêmes qui nous ont plongés dans ce pétrin, ni les sommes versées aux banques d'investissements de Wall Street qui ont leurré leurs clients sur leur santé financière. Il faut justifier pourquoi certains sont aidés et d'autres pas.

À en croire les sondages, Obama ne s'en est jusqu'ici pas trop mal tiré. La population a pleinement conscience des problèmes économiques du pays et elle ne s'attend pas à un remède miracle. Elle ne reproche pas à Obama les politiques mises en place avant sa prise de fonctions et elle lui fait confiance pour imposer des réglementations qui mettront un terme aux mauvaises pratiques. Concernant les mesures de relance de l'immobilier, par exemple, les Américains jugent le plan injuste en ce qu'il est venu en aide aux imprudents, mais ils sont prêts à le tolérer car ils pensent qu'à terme, il bénéficiera à l'économie dans son ensemble.

L'établissement de règles fermes était indispensable pour que la population encaisse l'injustice. Obama n'a eu de cesse de souligner que si l'argent des contribuables servait massivement aux plans de sauvetage et de relance, les comptes étaient scrupuleusement tenus. Dans l'administration en place, nous dit-on, la mauvaise gestion et le gaspillage n'ont plus cours, pas plus que l'affairisme. Obama a fustigé les salaires des hauts dirigeants, déclaré la guerre aux dépenses inutiles et exposé comment l'argent destiné au plan de relance serait suivi de très près. Si la population se voyait contrainte d'avaler quelques pilules d'injustice, le gouvernement voulait être sûr que le dosage était le moins fort possible.

Toutes ces initiatives ont pour but de susciter la confiance, cette confiance dont Obama a un besoin crucial pour faire accepter son budget. Comme il le dit lui-même, celui-ci repose sur un «accord majeur» par lequel les Américains acceptent individuellement de faire certains sacrifices pour le bien-être de tous. Or, personne ne fera ces sacrifices s'il apparaît que les nouvelles règles du jeu sont aussi truquées que celles qui ont conduit l'économie à la déroute que l'on sait.

Les primes d'AIG menacent de saboter tous les efforts entrepris par l'équipe d'Obama. Que le gouvernement ait eu vent de ces bonus et ne s'en soit indigné qu'une fois la nouvelle rendue publique, ou qu'il n'ait pas eu les moyens légaux d'empêcher les versements, peu importe. Ignorance ou impuissance, cette affaire est particulièrement empoisonnée car elle instille le doute quant à la capacité du candidat du changement à changer le système. On savait que l'injustice existerait encore, mais pas que ce serait la bonne vieille injustice d'antan. (Et comme le souligne Eliot Spitzer, ces primes ne sont que la partie émergée de l'iceberg d'injustice qu'on nous demande de croquer.)

Cela ne va pas sans poser problème, alors qu'Obama tente de jongler entre la pagaille laissée par les banques et les organismes de crédit immobilier et la refonte du budget fédéral. Car de plus en plus de voix demanderont pourquoi il faut faire des sacrifices alors que les personnes bien placées n'ont pas eu à en faire. Plus que jamais, le président des États-Unis devra convaincre que son équipe saura gérer l'argent public de manière avisée. C'est ainsi qu'il déclarait mercredi 18 mars devant les caméras que l'affaire AIG serait l'occasion de mettre en place de nouvelles règles : «Nous allons agir vite. Nous inscrirons notre action dans le cadre plus large des mesures de réglementation financière que nous entendons prendre afin d'assurer qu'à l'avenir, nous ne connaîtrons plus de situation aussi catastrophique.»

Tout en temporisant, Obama convenait, quelques minutes plus tôt, qu'il ne voulait pas «faire taire la colère.» C'était reparti pour le numéro d'équilibriste. En même temps qu'il doit embrasser l'indignation populaire, il doit l'apaiser suffisamment pour pouvoir demander encore un peu de patience.

John Dickerson

Article traduit par Chloé Leleu

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