Culture

Le «fake», plus vrai que nature

Cyril Chabrier, mis à jour le 20.02.2009 à 13 h 59

Cette face sombre du Net est vraiment réjouissante.

REAL FAKE 01 / miniroom549

Il est partout. Le «fake», faux en français, qui caractérise à la fois des seins siliconés, des photomontages, un film porno téléchargé à la place d'un blockbuster tout public et des profils non officiels sur Facebook (liste non exhaustive), est a priori l'ennemi du parler vrai et de l'authenticité. Et pourtant, le fake, c'est LOL. Démonstration.

1. Le fake, nouvel anonymat?

Dans un monde où l'on s'est habitué à jongler entre personnalités réelle et virtuelle, difficile de savoir, sur un profil Facebook ou une page MySpace, ce qui est vrai. C'est la commedia dell'arte du XXIe siècle. Sauf que badinages et faux semblants ont lieu sur un terrain de jeu sans limite: le Net. Que l'unité de lieu y explose et que les masques ne tombent pas. Sur Twitter, où les millions de membres écrivent l'objet de ses pensées en 140 caractères, l'authenticité des comptes crées aux noms - réels - de personnalités, comme le cinéaste David Lynch ou le Daila Lama fait débat.

Si Britney Spears et Barack Obama avouent animer le leur grâce à une équipe de communication rompue à l'exercice, d'autres comptes Twitter, affichés comme étant ceux de stars, laissent planer le doute. Qui écrit? Est-ce la vraie Demi Moore? Le vrai milliardaire Richard Branson? Ou un type qui s'amuse à mettre des phrases qui pourraient être crédibles dans la bouche de celui ou celle qu'il a choisi d'incarner?

L'engouement pour les masques est peut-être une réponse à cette impression de traque permanente que vit l'internaute, taguée sur Facebook, pistée via les cartes de transport, cernée sur StreetView. Et qui, pour reconquérir cet anonymat perdu et l'obligation de transparence, s'amuserait à fabriquer des «fakes» sur la toile. En tout cas, Facebook, le réseau aux 175 millions d'inscrits, n'y échappe pas.

Selon une étude publiée en octobre 2008 par Cloudmark, 20 à 40% des nouveaux profils crées sur Facebook serait des «fakes». Au lieu d'appartenir à de réelles Mesdames Michu, beaucoup servent à distiller des liens vers des sites à virus ou à spams. Facebook, comme Twitter, a promis d'y veiller en 2009. Le petit jeu de dupes est tellement en vogue ces temps-ci que les fondateurs de Twitter ont rappelé les règles: «utiliser Twitter pour se mettre dans la peau d'un autre d'une manière qui veut tromper, dérouter ou décevoir les autres» membres est interdit.

2. Le fake, valeur hautement risible
Pour les stars, l'usurpation d'identités virtuelles sera peut-être un fléau dans les mois à venir, aussi pénible à gérer que les papazzis. Mais pour les badauds, c'est une récréation à peu de frais. Pour trouver de quoi se mettre des anecdotes sous la dent, il faut aller sur le «fake» compte Twitter de Lindsay Lohan, qui assure que «si, c'est vraiment moi». Politiquement incorrecte — mais plus vraie que nature, elle y dit manger de «délicieux gâteaux à la cocaïne» et se vanter de la grosseur de ses seins avant d'annoncer qu'ils sont «tombés par terre».

Le compte de Yoko Ono est tout aussi drôle. On y trouve des messages définitifs d'amour et de paix, à base de phraséologie du type «On est tous eau. Voilà pourquoi c'est si facile de se rencontrer. Un jour, on s'évaporera tous ensemble». Pour parfaire l'ambiance caricaturale de la génération Peace and love, le savoureux Twitter de la musicienne glisse, à intervalles réguliers, deux phrases — gimmicks: «Yoko danse» et «Yoko i ii iii». Le détenteur du compte de Yoko Ono n'a pas souhaité me répondre. Peur d'être découvert? Envie de laisser vivre la magie? Une partie de la farce réside aussi dans cet art de laisser planer le mystère à tout prix. Ce qui avait fait le succès du blog François-Mitterrand2007.

3. Le fake, signe d'intelligence?
Les internautes ne sont pas égaux devant le fake. Face à un compte usurpé, une photo ou une vidéo truquée, il y a, d'un côté, ceux qui captent que c'est un faux, et de l'autre, ceux qui le gobent. Exemple avec cette séquence où quatre téléphones portables, disposés en carré, sonnent en même temps et font exploser en pop-corn les grains de maïs déposés au centre du carré. Cette vidéo, vue des millions de fois en ligne, a aussitôt fait trembler un paquet d'utilisateurs de téléphone portable, réveillant en eux la peur des ondes. En réalité, cette vidéo est une publicité pour un fabricant d'oreillettes. Pour le savoir, il suffit d'un tour sur HoaxBuster.com, qui répertorie tous les «fakes», rumeurs et spams qui circulent sur le Net.

Encore faut-il connaître l'existence de ce site et avoir le réflexe de s'y rendre, ce qui montre bien que le fake est quasi un symbole de discrimination entre ceux qui sont dans la matrice, les outils sous la main, et ceux qui en sont victimes, spectateurs impuissants et incapables de brancher le décodeur. Autant dire que la fracture numérique n'est pas que dans les inégalités de connexion au haut débit.

S'interroger sur la véracité d'un article qu'on lit, de la photo qu'on regarde, oblige le lecteur à se poser en permanence la question de la fiabilité de la source émettrice, à être actif et à vérifier soi-même. Une des grandes forces du réseau est justement la rapidité du «fact-checking»: on ne compte plus les erreurs et les montages démasqués (ici un faux document, là une tornade, une photo truquée, etc). Tout ce qui surprend entraîne désormais la question du info ou intox? Quitte à tomber dans la paranoïa, voire la théorie du complot. Mais c'est une autre histoire.

Etre de la génération des «digital natives» ne suffit pourtant pas à ne pas tomber dans le «fake». A Shanghaï, des milliers de jeunes adultes ont acheté des billets pour un concert de Daft Punk en février. Concert qui n'a en fait jamais été programmé. «Fake» page Facebook montée pour annoncer l'événement, «fake» site sur ce concert soi-disant sauvage, et «fake» billets imprimés aux couleurs de la maison de disque du duo électro. Seule l'arnaque, estimée à plus de 200.000 euros, n'avait rien de «fake». Mais il faut reconnaître que l'arnaque fut fûtée.

4. Le fake, la fin de la langue de bois
Quoi de plus rasoir que la page Web d'une célébrité qui ne sert qu'à promouvoir l'album/le programme politique/le film de l'intéressé? Or, à de rares exceptions près, c'est ce que l'on trouve sur les comptes officiels. Pour le côté décalé, il faudra repasser. Ou compter sur les nouveaux usurpateurs. Comme Joaquin Phoenix, l'acteur qui ne veut plus l'être, ayant annoncé sa reconversion au hip-hop. Sauf que personne n'est capable de jurer que ce changement de cap est «fake» ou réel. Il n'y a qu'à voir son interview sur le plateau du «Late Show». Au lieu de faire la promo du dernier film dans lequel il joue, il est caché derrière sa barbe et ses lunettes, à répondre aux questions de l'animateur par mots d'une ou deux syllabes («merci», «hum», «non», «yes»). Sur YouTube, les vidéos de la séquence ont été mises en ligne par dizaines. Sur Google Trends, à peine 48h après l'interview, la requête «Joaquin Phoenix Letterman» était arrivée dans le top 10 des recherches sur Google aux Etats-Unis. Comme quoi le «fake» ne va pas sans le «buzz».

Sous la simplicité de la requête de ces internautes américains, c'est en fait toute une flopée de questions qui affluent: mise en scène décidée en amont par Phoenix et Letterman ou vrai moment de solitude pour l'animateur? Blague ou pas? Bref, «fake» ou pas «fake»? Selon le «Hollywood Insider Blog», Phoenix jouerait en fait non stop pour un documentaire de Casey Affleck, histoire de montrer à quel point les stars se prennent au sérieux dans les médias. Une journaliste de «Newsweek», qui s'étonne aussi de voir Phoenix, qu'elle va interviewer, arriver avec une équipe entière qui le filme, demande à son tour à l'acteur s'il joue. Réponse de l'intéressé: «C'est dur de ne pas se sentir offensé quand vous vous asseyez ici avec votre petit sourire en disant: nous pensons que c'est un hoax. Parce que vous parlez de ma vie. Et ma vie est une putain de blague pour vous.»

Le fake, finalement, devient aussi un moyen de dire le vrai.

Cyril Chabrier

Image de Une Miniroom / Flickr

Cyril Chabrier
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