Economie

Face à la crise, faites le grand saut

Daniel Gross, mis à jour le 24.03.2009 à 10 h 59

Pour que l'économie redémarre, il faut prendre des risques et non pas les fuir.

Le suisse Simon Amman, saut à ski, mars 2009, Srdjan Zivulovic / REUTERS

Le suisse Simon Amman, saut à ski, mars 2009, Srdjan Zivulovic / REUTERS

Le bourdonnement à New York de Midtown Manhattan (qui abrite un grand centre d'affaires et de commerces) est sensiblement plus faible qu'il y a un an. Sur Park Avenue, les limousines noires errant autour des banques d'investissement se font plus rares. Les grands magasins luxueux comme Saks Fifth Avenue sont si tranquilles qu'on se croirait dans une bibliothèque. Comme d'ordinaire, les boutiques et les restaurants du Rockefeller Center sont ouverts, mais ils semblent étrangement déserts. Où sont tous les touristes et les employés de bureau, les hordes de jeunes cadres qui ont l'habitude de faire la queue dans les cafés Starbucks ?

Quelque chose de moins tangible fait également défaut: cet esprit caféiné et insouciant de la prise de risque. Ces dernières années, le risque était l'adrénaline de l'économie américaine, cette substance qui nous faisait tous - habitants de Midtown Manhattan ou de Kansas City - courir un peu plus vite et rester éveillés un peu plus tard. Mais aujourd'hui, alors que l'économie américaine en est à son 16e mois de récession et que les marchés sont brisés, on dirait que nous sommes tous passés au déca. Ou que nous avons simplement perdu le goût du risque...

Au moment de la bulle financière et immobilière, nous (investisseurs, consommateurs et entreprises) assumions le risque sans nous poser de questions et nous nous auto-persuadions qu'il n'y avait absolument aucun danger. Nous avons donc acheté des maisons sans avoir d'argent, contracté des énormes crédits et laissé les marchés boursier et immobilier opérer la lourde manœuvre de levier de l'épargne. Après tout, les nouvelles technologies, la titrisation et les produits dérivés étaient censés permettre aux sorciers de la finance de trancher, couper en petits dés et vendre - avant de finalement interdire - tout type de risque. Mais la construction intellectuelle qui entourait cette culture de la dette et du risque s'est effondrée en même temps que les valeurs de Citigroup et d'AIG. Si bien qu'aujourd'hui, l'état d'esprit ambiant est radicalement différent: on garde ses petits sous, on ne s'endette plus comme avant, on arrête de jouer. Au mois de janvier, les casinos du Nevada ont indiqué que leurs clients avaient perdu 14,6 % de moins qu'en janvier 2008.

«Tous les acteurs de l'économie mondiale prennent de plus en plus de précautions», constate Mohamed El-Arian, le PDG de PIMCO, un grand groupe spécialisé dans les obligations. «Nous sommes passés d'une époque de consommation à une époque d'épargne». On peut appeler ce phénomène le «refuge dans la sécurité», la «fuite du risque» ou encore «la nouvelle sobriété». «Les gens ont pris leur argent et se sont précipités dans des banques qu'ils croyaient encore saines», explique Ronald Hermance, PDG de Hudson City Bancorp, où les dépôts ont augmenté de façon considérable: près d'un tiers de plus depuis le début de 2008.

En janvier 2009, les Américains ont épargné 5% de leur revenu personnel disponible. Cette proportion se situait à seulement 0,4 % au quatrième trimestre de 2007. Et notre désir de fraîche date de mettre de l'argent de côté semble parti pour durer. En février, le sondeur Scott Rasmussen a interrogé les investisseurs pour savoir ce qu'ils feraient de leur profit: 32% ont confié qu'ils l'épargneraient; seulement 16% ont affirmé qu'ils l'investiraient en Bourse. Bien qu'ils n'offrent presque pas d'intérêts, les fonds mutuels du marché monétaire, désormais garantis par le gouvernement fédéral américain, ont attiré 3,8 milliards de dollars, contre 3,4 il y a un an. La ruée mondiale vers les obligations de l'État américain, les placements les plus sûrs et les plus liquides au monde, ont tellement fait baisser les taux d'intérêt - une obligation à 10 ans ne rapporte que 2,9 % - que l'investisseur milliardaire Warren Buffett  a mis en garde contre une «bulle des bons du Trésor américain».

Si les ventes de coffres-forts et d'armes sont en hausse, les spécialistes du capital risque, les pros de la prise de risque, rentrent dans leur coquille. «Nous nous protégeons et conservons notre argent dans notre fonds et notre société», explique Carol Winslow, co-fondatrice de la société d'investissement Channel Medical Partners basée à Chicago, qui n'a effectué aucun investissement depuis 2007.

L'année dernière, le Delaware, l'Etat le plus prisé pour l'enregistrement de nouvelles entreprises, a vu les créations d'entreprises baisser de 25 %. On peut comprendre la tendance générale à devenir grippe-sou et à amasser son argent, dans la mesure où 13 milliards de dollars (environ 10 milliards d'euros) des revenus nets des ménages se sont évaporés entre le milieu de 2007 et la fin de 2008. Mais bien qu'il soit tout à fait raisonnable, d'un point de vue microéconomique, que les familles et les entreprises individuelles fassent cela, le gel des dépenses et la fuite collective des investissements non garantis au niveau macroéconomique sont des phénomènes inquiétants. Et ils le seront encore plus s'ils perdurent après la fin de la crise du crédit.

Consommer et investir

Si on veut une reprise économique et une nouvelle prospérité, les économes devront sortir leur portefeuille et redevenir des consommateurs, les entreprises devront revenir autour de la table de jeu. Personne ne souhaite revenir au temps où on multipliait les crédits, on possédait une résidence secondaire de plus de 1 000 m², un sac à main à 1 000 dollars, et on commandait des cafés spéciaux facturés 6 dollars. Seulement, dans l'économie américaine, où 70 % de l'activité dépend des consommateurs, il faut que nos voisins dépensent. Sinon, nous nous retrouverons face au phénomène que Keynes a appelé le «paradoxe de l'épargne». Si tout le monde économise pendant une période de ralentissement, l'activité économique diminue de sorte que tout le monde s'appauvrit.

Il faut aussi que nous recommencions à investir, pas nécessairement en achetant des titres de Citigroup ou en investissant dans un condominium à Miami. Mais plutôt pour construire des compétences, créer de nouvelles entreprises, car elles sont si vitales à la croissance du pays, et pour financer la découverte de nouvelles technologies et leur développement.

Historique

Cette période d'économie est-elle passagère? Redeviendrons-nous ces hommes et ces femmes ayant le goût du risque dès que nous nous accrocherons au tout dernier phénomène en vogue? Voilà des questions à 14 milliards de dollars! Au début de cette décennie, nous sommes passés en douceur de la bulle Internet à une bulle immobilière et du crédit, ce qui suggère une forte résilience (cette capacité à rebondir face à l'adversité).

Mais le traumatisme financier peut laisser de profondes cicatrices, comme c'était le cas à la suite de la Grande dépression. Il a fallu 25 ans pour que le Dow Jones revienne à son plus haut niveau de 1929. Et au grand dépit de Charles Merrill, le premier agent de change qui a travaillé d'arrache-pied pour démocratiser l'actionnariat, il a fallu beaucoup plus de temps pour convaincre les classes moyennes américaines que les actions étaient sûres.

En 1952, une enquête de la Brookings Institution (un think tank américain) a révélé que 82 % des foyers avaient souscrit une assurance vie, mais seulement 4,2 % détenaient des actions. Les jeunes des années 1930 ont développé une série d'attitudes vis-à-vis de l'argent et du risque qu'ils ont conservées tout au long de leur vie. Un de mes proches, qui a atteint sa majorité au cours de la Grande dépression, a monté plusieurs affaires qui marchent. Quand il les a revendues et a pris sa retraite au début des années 80, il a refusé d'acheter autre chose que des bons du Trésor.

Par les temps qui courent, on est tenté de faire comme les philosophes, Thoreau par exemple, qui préconisait une vie simple et réfléchie. Mais si nous perdons notre penchant pour le profit et le risque, nous nous délesterons de l'essence qui fait de nous des Américains. Dans son livre The Hypomanic Edge (l'Etat hypomaniaque), le psychologue John Gartner explique de façon convaincante qu'au fil des siècles, la population américaine, qui absorbe constamment de nouveaux immigrés, a opéré une auto-sélection de l'hypomanie (qui consiste à aimer l'action, à avoir une soif du risque et une conviction que les possibilités de l'homme sont sans limites). Alors que les années 1990 étaient marquées par «un vrai tourbillon d'hypomanie économique», aujourd'hui, «le climat est tout ce qu'on veut sauf hypomaniaque».

La catastrophe ?

Les économistes mettent en garde. Si nous n'arrivons pas à réinjecter de la vie dans l'économie sans tarder, nous risquons de vivre la «décennie perdue» qu'a connue le Japon dans les années 90. Serait-ce catastrophique? Après tout, bien que le Japon ait subi une période prolongée de croissance lente, il n'y a pas eu de famine ou d'agitation au sein de la population nipponne vieillissante, et les principales entreprises du pays ont continué d'innover. Mais l'Amérique est un cas différent. Grâce à notre population en constante augmentation, nous avons besoin d'une croissance significative, ne serait-ce que pour maintenir notre niveau de vie. Et la santé de notre démocratie. «Lorsque les gens connaissent du progrès dans leur niveau de vie matériel et qu'ils sont un tant soit peu optimistes que cette tendance se poursuivra, ils sont enclins à soutenir des politiques publiques qui reflètent la tolérance, la création d'opportunités et les engagements démocratiques», écrivait Benjamin Friedman, un économiste de Harvard, également auteur de «The Moral Consequences of Growth» (Les conséquence morales de la croissance).

Un deuxième impératif moral exige que l'Amérique se remette sur la voie de la croissance. Les Etats-Unis demeurent la première source de demande. Tant que l'Amérique ne surgira pas de son bunker, l'économie mondiale - qui subit sa première année de contraction depuis la seconde Guerre mondiale - risque de rester moribonde.

Réinjecter de l'argent dans l'économie

Epargner de l'argent et constituer des réserves est la première étape nécessaire à la reprise. Mais, à terme, cette montagne d'argent doit être mise à l'ouvrage. La reprise boursière soudaine de la semaine dernière est assurément un signe - aussi éphémère soit-elle au final - que les investisseurs réinjectent de l'argent dans l'économie.

Créer son entreprise

Mais il faut aller beaucoup plus loin. Paradoxalement, les périodes d'après-bulle sont souvent propices à de nouvelles aventures. Le meilleur moment pour monter une start-up Internet n'était pas en 1999, quand le marché des introductions en Bourse faisait fureur. C'était en 2002, au moment où le prix de tout ce qui était associé à l'entreprise - les locaux, les compétences en programmation - s'était effondré. A la fin des années 80, Allied Corp. n'a pas jugé bon de développer des produits de grande consommation reposant sur la technologie GPS. Gary Burrell a alors démissionné de l'entreprise, a levé 4 millions de dollars (3 millions d'euros) pour créer Garmin. Sa société emploie aujourd'hui quelque 7.000 salariés.

Cependant, investir lors des périodes creuses requiert un sursaut de confiance. Thomas Watson, PDG d'IBM, a augmenté les dépenses de recherche et développement tous les ans entre 1931 et 1935. «Son conseil d'administration s'est dit qu'il était complètement fou», raconte Nancy Koehn, professeur d'histoire à la Har¬vard Business School. Mais lorsque le système de la sécurité sociale a été déployé quelques années plus tard, seul IBM pouvait répondre aux besoins en matière de traitement des données.

Les compagnies aériennes Southwest Airlines et Federal Express (qui se portent bien) ont toutes deux été créées en 1971 et ont pris leur envol dans une période où la croissance stagnante et l'envolée des coûts de l'énergie conspiraient contre les sociétés de transport. «Nation en récession exige nouvelle bulle dans laquelle investir». C'est la manchette qu'a affichée le magazine satirique The Onion. Mais l'antidote à une période de dettes, de dépenses et d'investissements inconsidérés n'est pas nécessairement une autre frénésie du même genre.

Prendre des risques aujourd'hui est mal vu dans une certaine mesure parce qu'une trop grande partie du capital mis en jeu, ces dernières années, l'a été pour rien. Une bonne part des dettes créées n'ont pas servi à financer des entreprises ou du rêve (à moins que votre rêve fût d'avoir un écran plat). Il s'agissait, en revanche, de dettes superposées à d'autres dettes, servant à générer des frais et des bénéfices commerciaux.

Entre 1996 et 2007, selon la Kauffman Foundation, environ 0,3% des adultes ont créé une nouvelle entreprise (quelque 495.000 par mois). Bien que des barrières existent, il n'y a aucune raison de croire que cette activité entrepreneuriale connaîtra une baisse pendant la récession actuelle. Ces dernières années, de nombreuses jeunes pousses ont été financées via des régimes d'épargne-retraite, des seconds prêts hypothécaires et des crédits accordés par les cartes bancaires. Aujourd'hui, ces trois sources de financement sont plutôt limitées.

Licenciement positif

Mais malgré tout, les licenciements peuvent se révéler une impulsion efficace pour la création d'entreprises. En octobre dernier, Susan Durrett a été licenciée d'un cabinet d'architecte basé à San Francisco, dont les grands projets de conception d'hôtels de luxe et de condominiums s'étaient éteints. «Le meilleur choix était de démarrer ma propre entreprise», a-t-elle expliqué. En se disant que les Américains renonceraient à des grands projets de constructions et opteraient pour des choix moins ambitieux, elle a monté sa société, Susan Durrett Landscape Architecture. En ce moment, la chef d'entreprise a quatre projets en cours. Elle intervient sur des créneaux en expansion, comme les toits verts, les «jardins comestibles» et les réalisations durables.

La nouvelle philosophie de l'épargne, qui consiste autant en l'efficacité et la durabilité qu'en des économies de bouts de chandelles, peut avoir des applications commerciales non négligeables au-delà des toits écolos. Les spécialistes du capital risque sèment des startups dans les technologies de l'énergie éolienne et du smart grid (réseau de distribution d'électricité reposant sur des technologies informatiques pour optimiser la distribution). Les petites entreprises spécialisées dans l'installation de panneaux solaires et dans les services d'audits énergétiques sont en plein essor. Elles bénéficieront - ainsi que d'autres sociétés - des mesures du plan de relance récemment adopté pour «végétaliser» les maisons et rendre les bâtiments publics plus efficaces sur le plan énergétique.

Bien sûr, le gouvernement américain peut prendre d'autres mesures dans ce sens. Pour ne citer qu'un exemple: un système de santé abordable, qui permettrait aux Américains de démissionner et de créer une entreprise sans se soucier des coûts écrasants des primes d'assurance ou des frais médicaux, pourrait inciter davantage à la prise de risque que les prêts spéciaux aux petites entreprises.
Les marchés, et l'économie dans son ensemble, sont constamment secoués par la double force peur-appât du gain. L'année dernière, la peur l'a clairement emporté. Mais avec le temps, tandis que la peur s'estompe, notre instinct inné d'améliorer notre destin et notre désir du profit - Adam Smith appelle cela l'intérêt personnel - finira par revenir. Entre-temps, cela ne ferait pas de mal à certains de nos preneurs de risques les plus brillants d'aller de l'avant.

Grandes fortunes

La liste du magazine Forbes publiée récemment révèle qu'il y a facilement plus de 300 milliardaires aux Etats-Unis. Certes, leurs revenus nets ont été écornés, mais ils ont encore les moyens de fournir le capital risque qui fait cruellement défaut en ce moment. C'est ce que la famille la plus riche du pays a fait pendant la Grande dépression. En 1931, quand la dépression battait son plein, John D. Rockefeller fils qui a passé sa vie à distribuer la fortune de son père, a démarré un énorme projet privé de relance: la construction du Rockefeller Center. Ce chantier, le seul développement majeur à New York entre 1931 et 1946, a créé environ 75.000 emplois, allant des tailleurs de pierres de carrières de granit jusqu'aux soudeurs, en passant par des artistes et des architectes... «Cette initiative a révélé une grande confiance», commente Daniel Okrent, auteur du livre de référence sur le Rockefeller Center, Great Fortune (Grande fortune). Conçu comme un projet de travaux publics un peu philanthrope du secteur privé, le Rockefeller Center est géré comme un véritable investissement. Il représente aujourd'hui encore des milliers d'emplois du secteur privé.

Daniel Gross
Traduit par Micha Cziffra

Crédit photo; Le suisse Simon Amman, saut à ski, mars 2009, Srdjan Zivulovic / REUTERS

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