Monde

Europe: la facture des cousins de l'Est

Eric Le Boucher, mis à jour le 02.03.2009 à 13 h 23

Marché à Riga, en Lettonie, le 19 février. REUTERS/Ints Kalnins.

Marché à Riga, en Lettonie, le 19 février. REUTERS/Ints Kalnins.

C'est toujours embêtant d'avoir des cousins pauvres. A chaque mariage, ils jalousent votre changement de voiture et vous êtes très gênés de leur avouer que «oui vous allez louer cet été à La Baule» mais que «non vous ne les inviterez pas». L'Europe est une grande famille. Les riches sont à l'ouest, les pauvres à l'est.

Réunis à Bruxelles ce week-end, la famille a décidé qu'elle ne laisserait pas tomber les cousins pauvres, les anciens du bloc soviétique. Les risques politiques de favoriser la rancœur populiste au-delà de l'Oder étaient trop forts, de même que les risques économiques  de «contagion» d'un cousin à l'autre et de désunion générale de la famiglia.

Le deuxième chèque de l'élargissement

La décision prise par les Vingt-sept à Bruxelles dimanche était attendue. Etait attendue aussi celle de favoriser des aides «au cas par cas» et de rejeter l'idée d'un «plan global», tant les situations des uns et des autres sont différentes; les pays de l'est ne réclamaient d'ailleurs pas un tel plan d'ensemble.

Néanmoins, nous y voilà: la solidarité va forcer à régler le chèque de l'élargissement. Le deuxième chèque, en fait. Les cousins ont déjà profité du premier: celui des aides et des financements ouest européens qui, depuis leur adhésion à l'Union, leur ont permis de jouir d'une croissance moyenne de 5%. Comme espérée par les promoteurs de l'élargissement, la «convergence» était à l'œuvre et les Polonais, Hongrois et Baltes ont vu leur niveau de vie s'approcher à toute vitesse de ceux des riches membres de l'ouest.

Finalement d'ailleurs, les détracteurs du mariage avaient modéré leurs critiques. A Bruxelles, un modus vivendi était trouvé, aucune décision majeure n'avait été bloquée, chacun faisait son travail. Sans entrain? Certes. Mais si l'Europe n'avance plus, ce n'est pas parce qu'elle est ralentie par les nouveaux wagons de queue mais parce que les locomotives sont essoufflées, la France et l'Allemagne. C'est à l'ouest que le nationalisme est réapparu, dans la politique macro-économique allemande excédentaire (le pays compte sur ses exportations chez les autres) et dans les critiques incessantes de la France contre Bruxelles, dans la décision d'un Nicolas Sarkozy d'aider les groupes automobiles français «à condition qu'ils ne délocalisent plus dans les pays de l'est». Sans parler des Irlandais qui ont voté contre le projet de Constitution.

Autant de grincements politiques fondamentaux. Mais les critiques économiques contre l'élargissement s'étaient tues depuis deux-trois ans. «On fait entrer des pays avec des niveaux de vie trop loin des nôtres, le mariage est contre-nature, le marché unique va être trop étiré», s'étaient plaints nombre d'économistes et de ministres des Finances. Cet élargissement était un geste politique nécessaire, accueillir des millions d'Européens dans la démocratie, mais il allait se traduire par un fiasco économique!

Crise «type asiatique»

La croissance leur avait donné tort. Elle a amoindri les coûts et a accéléré les investissements d'ouest en est, les industriels profitant des bas salaires de Slovaquie et de la République tchèque, les groupes de distribution montant des hypers et les banquiers installant les agences. Les banques d'Italie, d'Autriche et de Suède sont les plus engagées. En réalité, comme en Asie dans les années 1990, le rattrapage économique s'est appuyé  excessivement sur les investissements étrangers. La croissance était plus rapide mais plus fragile, soumise à un retournement.

Aujourd'hui, nous y voilà. La zone subit en conséquence une crise «de type asiatique 1998»: avec une fuite des capitaux qui écroule les Bourses et les monnaies. La récession bloque les investissements et inverse les flux financiers. Les marchés amalgamant l'ensemble de ces pays sans grande distinction.

La Lettonie devrait reculer de 5%, selon la BERD (Banque européenne de reconstruction et de développement), la Lituanie de 2,5%, la Hongrie de 2%. L'ensemble des pays d'Europe centrale et orientale (PECO) devrait revenir de 4,8% l'an passé à 0,4% cette année.

Beaucoup d'habitants de ces pays et leurs entreprises se sont endettés en euros. La «convergence» et la perspective d'accéder, un jour, à l'euro, rendaient naturel ce choix. Plus de 40% des emprunts des Lettons étaient en euros en 2004, 90% l'an dernier. En Pologne, c'est moins, mais 30% tout de même. Aujourd'hui, il faut rembourser alors que le zloty s'est dévalué de 28% par rapport à la monnaie européenne et le Florin de 22%. L'ensemble de la zone doit faire face à des échéances de 730 milliards d'euros cette année, selon Barclayscapital. Sans compter 100 à 150 milliards de renflouement des banques locales.

Nationalisme «type Poutine»

Dévaluer? Ce serait la solution économique traditionnellement  judicieuse. Les pays subissent un déficit de paiement, ils dévaluent pour rétablir leur compétitivité. Mais cette issue est interdite dans la famille. D'une part parce que les emprunts sont en euros, ils coûteraient définitivement plus chers à rembourser. D'autre part, parce que ce serait accepter un grand pas en arrière dans la convergence des niveaux de vie. L'effet psychologique serait désastreux sur des opinions qui ont eu l'impression «de faire de leur mieux» pour accéder au paradis de la démocratie libérale, acheter nos voitures et nos marques. L'idée de l'Union européenne en subirait un contrecoup considérable, très négatif pour l'avenir.

Pour l'heure, le populisme n'a pas pris, il n'est que sporadique à l'exception peut-être de la Bulgarie. Mais le sentiment d'exclusion que donnerait le recul des niveaux de vie ou pire, le refus d'aides des cousins de l'ouest, pourrait faire surgir très rapidement des partis nationalistes radicaux. Leur rangs grossiraient avec le chômage et on se retrouverait avec un nationalisme «de type Poutine », au-delà de l'Oder.

Tous les leaders européens l'ont bien compris: ils acceptent donc de régler la facture et tous les à-côtés dispendieux de l'invitation en pension complète à la Baule.

Eric Le Boucher

Photo de une: marché à Riga, en Lettonie, le 19 février. REUTERS/Ints Kalnins.

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Cofondateur de Slate.fr
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