Monde

Entre Obama et les médias américains, tout va changer

Jack Shafer, mis à jour le 05.02.2009 à 17 h 16

Distant pendant la campagne, muet lors de la transistion... Quel sera le rapport du président américain avec les médias au cours de son mandat.

Discussion entre Barack Obama et des journalistes, le 4 janvier, à bord d'un avion militaire. Image Jason Reed/Reuters

Discussion entre Barack Obama et des journalistes, le 4 janvier, à bord d'un avion militaire. Image Jason Reed/Reuters


Les conseillers de Barack Obama savent très bien jouer avec ce sentiment d'insécurité. Comment pourrait-il en être autrement? David Axelrod, principal conseiller de la campagne présidentielle, était autrefois journaliste politique vedette au «Chicago Tribune». Plutôt que de se soucier de la presse et de lui apporter du grain à moudre, l'équipe de campagne d'Obama a tiré parti de son insécurité à l'avantage de son poulain, tenant les journalistes à distance respectueuse afin de contrôler son message - une stratégie tout à fait payante. Dans ce que l'on ne peut taxer que de tactique de manipulation psychologique, l'équipe de campagne d'Obama a refusé un entretien du candidat avec le comité de rédaction du Washington Post (1). Elle a même tiré fierté de cet affront. Mark Leibovich, du «New York Times», a écrit en décembre dernier qu'elle s'en était vantée. «Allez à Cedar Rapids ou à Waterloo [Iowa] et vous comprendrez que personne n'y lit le "Washington Post"», a ironisé Robert Gibbs, futur porte-parole d'Obama, à l'intention de Leibovich.

Maintenant qu'Obama a remporté les élections sans faire d'avances à la presse, quelle sera sa nouvelle stratégie ?

La séduction pardi! Le mardi 13 janvier, Obama a dîné chez George F. Will avec des conservateurs pur jus : Charles Krauthammer, David Brooks, William Kristol, Paul Gigot, Peggy Noonan, Michael Barone et Larry Kudlow. Les analystes libéraux ont été servis dès le lendemain, quand Obama a rencontré Eugene Robinson, Maureen Dowd, Frank Rich, E. J. Dionne et d'autres à son QG de transition. Au moment où j'écris ces lignes, il visite le «Washington Post», où il a été interviewé par le comité de rédaction et son équipe de spécialiste de la Maison Blanche.

Cette nouvelle histoire d'amour s'arrête là pour l'instant. Obama a évité la « traditionnelle » interview pré-inauguration avec le «New York Times», comme l'a souligné Michael Calderone (Politico.com) le 14 janvier. Calderone évoque les quatre interviews substantielles accordées par Obama au Times au cours des 18 derniers mois et note la foule de mini-conférences de presse qu'il a données pour faire des annonces concernant la transition. Ce qui semble le plus irriter le «Times», c'est le rejet par le président élu de l'ordre des choses, qui exige une conférence de presse dans les formes.

Le «Times» devrait peut-être s'estimer heureux. Ces derniers temps, quand Obama ouvre la bouche, comme il l'a fait le 7 décembre dans «Meet the Press», le 28 décembre dans «60 minutes» et le 11 janvier dans «This Week with George Stephanopoulos», il a tendance à ne pas dire grand-chose. Dans l'émission de Stephanopoulos, il n'a jamais été aussi près de donner de nouvelles informations que lorsqu'il a répondu à une question concernant l'éventualité d'enquêtes sur la torture et les écoutes illégales sous l'administration Bush. Le futur président a en effet déclaré : « Nous n'avons pas encore pris de décision définitive. »

Comme l'a écrit John Dickerson dans Slate le mois dernier, l'administration Bush considérait l'équipe chargée de l'image de l'administration Clinton comme des « day traders », constamment en train de se faufiler dans les coulisses des médias, alors que les Bushies se voyaient comme des « investisseurs à long terme » selon les propres termes de Dan Bartlett, l'ancien conseiller de Bush. Naturellement, les deux approches estiment que les médias, par opposition aux rédactions, sont des sortes de grandes orgues dont on peut jouer quand il devient nécessaire d'apaiser la population. Et ni l'approche day-trader, ni celle à long terme ne nécessitent qu'une administration présidentielle s'adresse aux rédactions de Washington.

Dans un article de novembre, j'ai prédit que, malgré la chance d'Obama et sa capacité à gérer la presse, la guerre était inévitable. Bien que mes prédictions ne se réalisent que très rarement, je suis prêt à doubler ma mise sur celle-là. Si Obama continue à flotter au-dessus de la presse, c'est entre autres raisons parce qu'il n'a pas encore eu de décision à prendre hormis celle de choisir les membres de son cabinet et ses conseillers. Obama veut tellement disposer d'un éventail de possibilités le plus vaste possible qu'il n'a même pas encore décidé s'il allait opter pour un chien d'eau portugais ou un labradoodle pour ses filles.

L'une des stratégies d'esquive les plus efficaces d'Obama a consisté à dire à la presse qu'il ne peut y avoir «qu'un seul président à la fois», ce qu'il a fait deux fois lors d'une conférence de presse quelques jours après sa victoire de novembre - d'abord au sujet de l'économie, ensuite en réponse à une question sur l'Iran. Le 1er décembre, il a de nouveau eu recours à cette pirouette alors qu'on lui demandait son avis sur le massacre de Mumbai. Fin décembre, son principal conseiller David Axelrod l'a évoqué à sa place dans Face the Nation en parlant de Gaza.

Ce prétexte «d'un président à la fois» est tout à fait opportuniste, car il n'a pas empêché Obama d'annoncer son propre plan de relance dès le 8 janvier, soit douze jours avant le départ de Bush de la Maison Blanche. Peut-être cette main tendue aux médias marque-t-elle l'arrivée prématurée d'Obama dans le bureau ovale.

Dans mon précédent article, je me suis inspiré de l'étude d'un journaliste chevronné, James Deakin : Straight Stuff : The reporters, The White House, and the Truth (1984) pour parier qu'Obama et la presse ne tarderaient pas à s'opposer. Deakin observait qu'aux yeux de la presse, le président a toujours tort. Dans le domaine de l'économie, il va trop vite ou trop lentement. Soit il dorlote les nations hostiles, soit il les harcèle. Il commet les mêmes erreurs que son prédécesseur. Il passe outre ses promesses de campagne. Il est trop rigide. Il parle pour ne rien dire.

Avec une crise financière qui s'aiguise, une industrie automobile qui s'effondre et un taux de chômage à 15 % qui s'annonce, le pays va connaître une blessure économique qui n'a pas fini de le faire souffrir. Or, toutes les questions politiques ayant un rapport avec l'économie, Obama va devenir le point de mire de la crise, la cible des caméras critiques et des plumes hostiles. Souhaitera-t-il alors avoir un peu capitalisé sur leur bonne volonté ? Quoi qu'il en soit, ce sera une guerre telle que vous n'en avez jamais vue. Ça va saigner.

Cet article, traduit par Bérengère Viennot, a été publié sur Slate.com le 15 janvier 2009.

[Précision : Le Washington Post, propriétaire de Slate.com, est partenaire de Slate.fr]

En image: discussion entre Barack Obama et des journalistes, le 4 janvier, à bord d'un avion militaire. Jason Reed/Reuters.

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