Monde

Energie: Berlin joue la carte russe

Daniel Vernet, mis à jour le 09.03.2009 à 7 h 43

Après le gaz, le nucléaire. Chassé de chez Areva, Siemens s'allie avec Rosatom.

Vladilmir Poutine, premier ministre russe, visite la centrale nucléaire de Podolsk REUTERS/RIA Novosti/Pool/Alexei Druzhinin

Vladilmir Poutine, premier ministre russe, visite la centrale nucléaire de Podolsk REUTERS/RIA Novosti/Pool/Alexei Druzhinin

Un personnage incarne à lui seul les liens étroits entre l'Allemagne et la Russie dans le domaine de l'énergie. L'ancien chancelier Gerhard Schröder qui, à peine quitté la chancellerie en novembre 2005, est devenu président du conseil de surveillance d'une filiale de Gazprom, le géant gazier russe. La place lui a été offerte par son ami Vladimir Poutine, au sein d'une société créée pour gérer le gazoduc Nord Stream qui doit relier sous la mer Baltique la Russie et l'Allemagne. L'accord avait été signé quelque temps auparavant  par Gerhard Schröder en sa qualité de chef du gouvernement fédéral allemand.

Circonstance politique aggravante le gazoduc ne desservira pas les Etats baltes et la Pologne. S'il serait exagéré de parler d'un « Traité de Rapallo énergétique », l'affaire a montré que l'Allemagne était plus soucieuse de consolider ses approvisionnements qu'inquiète de sa dépendance vis-à-vis de la Russie. L'accord qui vient d'être annoncé entre Siemens et la compagnie nucléaire russe Rosatom renforce cette impression.

Mais les responsables français auraient mauvaise grâce de se plaindre. Depuis des années, Nicolas Sarkozy n'a eu de cesse de chasser Siemens de son partenariat avec Areva, sous prétexte que l'Allemagne ayant arrêté la construction de centrales nucléaires, l'entreprise allemande devait céder la place à des associés bien français. Que celle-ci soit allée chercher ailleurs n'est donc guère surprenant, même si cette péripétie en dit long sur l'état calamiteux de la politique européenne commune de l'énergie.

L'accord Siemens-Rosatom dépasse l'aspect sectoriel. Il est la manifestation d'une proximité grandissante entre les milieux d'affaires allemands et leurs homologues russes, signe elle-même de relations politiques plus étroites que les irritations passagères le laissent entendre. Pour l'industrie allemande, notamment pour les fabricants de biens d'équipement, la Russie - et avant elle l'Union soviétique - sont traditionnellement un marché important. C'est vrai aussi pour d'autres secteurs, comme l'automobile.

La Russie des businessmeni a été la première cliente pour les grosses cylindrées, avant que la crise n'ampute le pouvoir d'achat des nouveaux riches de Moscou. Quand les relations entre l'Union européenne, et donc l'Allemagne, et la Russie, ont été perturbées en 2006-2007 par une sombre histoire de viande polonaise que les Russes ne voulaient plus acheter afin de punir Varsovie d'accueillir le système de défense antimissile américain, les industriels allemands se sont inquiétés et ont fait pression sur le gouvernement fédéral pour qu'il ne laisse pas miner les intérêts nationaux allemands par des considérations secondaires.

Angela Merkel a résisté. Elle s'est montré plus ferme vis-à-vis de Vladimir Poutine, à qui elle peut s'adresser dans sa langue natale, que le souhaitait son ministère des affaires étrangères, dirigé par Frank-Walter Steinmeier, un social-démocrate élevé à l'école Schröder. Plusieurs raisons expliquent l'attitude de la chancelière. Pour avoir grandi dans la RDA communiste, elle connaît bien les méthodes de ses interlocuteurs dont beaucoup ont fait leurs classes au KGB et elle est plus sensible aux violations des droits de l'homme. En plus, elle ne veut pas briser la solidarité européenne et en particulier se mettre à dos les nouveaux Etats membres de l'Europe centrale qui sont les voisins immédiats de l'Allemagne.

Il n'en reste pas moins qu'elle ne peut pas ignorer les impératifs des exportateurs allemands, surtout en cette période de crise économique. Elle ne peut pas non plus aller à contre courant d'une appréciation de la situation géostratégique en Europe, qui fait la quasi-unanimité des hommes politiques et des observateurs outre-Rhin : la Russie est un partenaire indispensable à la stabilité du continent ; s'il est parfois facile de l'intégrer, elle n'en porte pas toujours à elle seule la responsabilité ; il ne faut en tous cas rien n'entreprendre qui accroisse le sentiment d' « humiliation » ressentie à la fin de la guerre froide qui lui a fait perdre son empire.

Les Allemands comprennent mieux que d'autres ce complexe qu'ils ont connu du temps de la République de Weimar au lendemain de la Première guerre mondiale. L'histoire, la géographie, l'économie plaident pour Berlin en faveur d'une relation étroite avec la Russie. La coopération Siemens-Rosatom est une parfaite illustration de cette conviction.

Daniel Vernet

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