Monde

Eglise: la double méprise

Henri Tincq, mis à jour le 10.02.2009 à 9 h 32

Ni le pape ni les évêques schismatiques ne comprennent leurs intentions - Par Henri Tincq

Benoit XVI

Benoit XVI

La tempête souffle dans l'Eglise catholique après le décret du pape Benoît XVI, levant l'excommunication des quatre évêques schismatiques de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, l'aile la plus dure du camp traditionaliste, dite «intégriste». Un «front de refus» s'est levé - au delà même des milieux progressistes - qui assimile cette décision à une régression archaïque, mettant en cause l'acquis des réformes du concile Vatican II, que ces traditionalistes n'ont jamais admis et ont même toujours combattu.

Des réformes qui, en quarante ans, ont transformé le visage de l'Eglise: reconnaissance du droit de chaque homme à la religion de son choix («liberté religieuse»); modernisation de la liturgie (abandon de la soutane et de la messe en latin); rééquilibrage des pouvoirs de la Curie romaine au profit des conférences nationales d'évêques; ouverture de dialogues sans précédent avec les confessions chrétiennes séparées (luthériens, réformés, anglicans, orthodoxes), mais aussi avec les grandes religions non chrétiennes, le judaïsme, l'islam, le bouddhisme, l'hindouisme, etc. L'histoire de l'Eglise contemporaine doit être relue à l'aune de ces profonds changements.

Par ricochet, la polémique déborde dans les communautés juives européennes, en France, en Italie, en Allemagne, avant peut-être de s'étendre aux Etats-Unis et en Israël. Mgr Richard Williamson, l'un des quatre évêques intégristes réhabilités par le pape, a tenu à la télévision suédoise, juste avant la levée de la sanction qui le frappait, des propos ouvertement «négationnistes» sur la réalité de la shoah. Ceux-ci ont été immédiatement désavoués par le Vatican et des personnalités de l'épiscopat mondial, comme en France le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon et primat des Gaules. Mais aucune mesure disciplinaire n'a été prise, ni même évoquée, contre ce prélat qui sème un profond désarroi dans le monde juif et dans sa propre Eglise.

L'attitude de Benoît XVI, plus théologien que «politique» et mal conseillé à Rome, repose sur une première méprise. Pape, il est en charge de l'unité de son «troupeau». Ramener au bercail les «brebis égarées» est, de son point de vue, parfaitement légitime. Son prédécesseur, le pape Jean Paul II - celui qui avait excommunié, en juin 1988 à Ecône, fief des intégristes dans le Valais suisse, ces quatre évêques consacrés sans son accord - s'était lui-même efforcé de renouer patiemment le fil du dialogue, en vue d'une «réconciliation» avec les tenants de la tradition. Benoît XVI, à son tour, invoque à leur profit les vertus de l'indulgence, de la miséricorde et du pardon.

La levée des excommunications est dans la ligne des concessions qu'il a faites depuis son élection d'avril 2005 à ce courant, très minoritaire, mais radical et influent. Il a reçu au Vatican Mgr Bernard Fellay, évêque suisse schismatique et chef de file des intégristes. Il a «libéralisé» la pratique du rite ancien de la liturgie catholique (messe en latin, dos du prêtre tourné au peuple). Cette caution du pape est devenue un moyen de pression sur les prêtres, évêques et les millions de fidèles attachés au rite moderne de la messe. Restaurant ce rite ancien, il réintégrait la prière «pour la conversion des juifs», autrefois récitée dans les églises le Vendredi saint, jour commémorant la crucifixion du Christ. La prochaine concession devrait être l'attribution aux prêtres traditionalistes (environ 600 dans une trentaine de pays) d'un statut sur mesure de «prélature personnelle» (celui dont bénéficie déjà l'Opus Dei depuis 1982), qui leur offrirait le double avantage d'être reconnus par le pape et de rester indépendants des évêques locaux.

Toutefois, Benoît XVI se trompe en pensant que ces concessions vont conduire à terme les intégristes à se repentir, à se prononcer en faveur des réformes du concile Vatican II, à cesser leurs attaques contre les évêques et à rejoindre la «pleine communion» de l'Eglise. Ils n'ont jamais cessé de prôner le retour à une Eglise autoritaire, intransigeante, anti-œcuménique, anti-moderne, dominée par la figure du prêtre en charge du sacré. Soit le modèle de l'Eglise contre-révolutionnaire du XIXème siècle, sûre de prêcher la Vérité, indifférente aux idées libérales et au pluralisme religieux. Ils n'ont jamais admis l'ouverture d'un dialogue avec les protestants, restés des hérétiques. Pour eux, l'Eglise moderne s'est «protestantisée », par son rite, sa manière libérale de penser et de se réformer, de laisser la conscience l'emporter sur l'autorité et les droits de l'individu sur les normes imposées par Dieu.

Contre la Révolution française et le «modernisme», cette lignée «tradi» n'a jamais dévié de l'enseignement des papes «intransigeants» du XIXème, qui condamnaient les «idées de 89», défendaient la Révélation contre la Révolution, les devoirs de l'homme envers Dieu plutôt que ses droits. Leur référence doctrinale reste le Syllabus fulminé par Pie IX, en 1864, contre « le catalogue de toutes les erreurs du monde moderne » : liberté de pensée, de presse, de la raison, de la science et du progrès, droit pour chacun d'embrasser la religion de son choix.

Avec les traditionalistes, le rite n'est jamais loin de la politique d'extrême droite et on comprend mieux les accents antisémites du prélat négationniste Richard Williamson. On trouve encore en effet dans leurs rangs, dans leur presse, dans leurs clans, des orphelins de l'Action française, pour qui le catholicisme romain était le seul facteur de défense de la civilisation. Et les héritiers de ceux qui avaient soutenu Franco, Salazar, Pinochet et les généraux argentins. Le noyau dur du courant traditionaliste français comprend les éternels revenants de tous les combats de l'extrême droite, de Vichy jusqu'au Front national.

Rien n'indique aujourd'hui, de leur part, une quelconque volonté d'assouplissement. La main tendue de Benoît XVI à ce courant manifeste une profonde méconnaissance de cette histoire de l'intégrisme catholique. C'est un évêque français, Mgr Marcel Lefebvre, qui avait levé, au concile, l'étendard de la révolte et consacré illégalement les quatre évêques désormais réintégrés. Autrement dit, à force de vouloir l'unité de son Eglise, de chercher des accommodements avec ces adversaires impénitents, le pape risque de provoquer d'autres brisures, notamment chez les catholiques progressistes qui réclament à juste titre la réhabilitation des Jacques Gaillot, Hans Küng, des théologiens de la libération en Amérique latine et la miséricorde et le pardon pour les catholiques divorcés et remariés, toujours officiellement interdits du banc de la communion.

Double méprise, disions-nous. Car les traditionalistes se méprennent aussi sur les intentions profondes du pape allemand. Ils avaient applaudi des deux mains son élection. Ils en ont fait leur allié naturel. Elevé dans le terre catholique traditionnelle de la Bavière, ayant toujours désapprouvé les excès et les dérives de la liturgie moderne, ayant marqué, comme gardien de la doctrine auprès de Jean Paul II, une vigilance extrême pour le dogme et la tradition catholique, le pape Ratzinger est considéré par les intégristes comme «celui qui refermera la parenthèse du concile Vatican II ». Comme si ce concile n'avait été qu'une parenthèse. Comme s'il était possible de revenir, sans séisme, sur ses acquis. Les traditionalistes ne cessent de distinguer Benoît XVI de ses prédécesseurs, Jean XXIII, Paul VI, Jean Paul II, accusés d'avoir «bradé» la tradition catholique, la messe, le catéchisme, l'enseignement des séminaires, etc, d'avoir accepté d'ouvrir leurs bras fraternels aux chefs religieux du monde entier.

Ce faisant, ils se trompent aussi. L'élection de Benoît XVI s'inscrit dans la plus stricte continuité des papes du concile, auquel il avait participé, avec enthousiasme, comme jeune théologien. Rien ne permet aujourd'hui de penser qu'il reviendra, de manière décisive, sur l'héritage de ses prédécesseurs et de leurs avancées. Il n'a pas mis un terme au dialogue avec les autres religions : on l'a vu se recueillir dans une synagogue à Cologne, puis à New York, prier dans une mosquée à Istanbul. Il est sincèrement contrit aujourd'hui par les dérapages verbaux de Mgr Williamson et les menaces juives de rupture du dialogue. Tout juste plaide t-il, avec régularité, pour «une interprétation» du dernier concile «en continuité» avec la tradition de l'Eglise et non «en rupture» avec elle. Autrement dit, non aux excès et aux dérives, confiance maintenue aux réformes.

Il est vrai que la frontière est de plus en plus poreuse dans le catholicisme contemporain entre ces provocations traditionalistes et des manifestations de foi et de dévotion encouragées par ce pape, par un jeune clergé et des communautés dites «nouvelles» qui prônent le retour à la tradition comme mode de résistance à la sécularisation moderne. Le néo-conservatisme souffle très fort à Rome, encouragé moins par ce pape que par des groupes influents qui n'ont jamais fait leur deuil de l'Eglise autoritaire et repliée de jadis. Le retour à une liturgie plus traditionnelle, la réintégration des schismatiques risquent de se faire au prix d'une régression archaïque aux conséquences incalculables pour un catholicisme qui avait su montrer au monde moderne un visage plus attrayant.

Henri Tincq

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Journaliste
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