Politique / Économie

«Travailler et produire davantage», et puis quoi encore?

Temps de lecture : 10 min

La petite phrase de Macron suscite encore plus de réactions que la proposition de la Convention citoyenne sur le climat, finalement abandonnée, de réduire le temps de travail sans perte de salaire.

Les syndicats ont vu dans la phrase du président la menace d'une remise en cause des 35 heures. | Thomas Samson / AFP
Les syndicats ont vu dans la phrase du président la menace d'une remise en cause des 35 heures. | Thomas Samson / AFP

Dans son «adresse aux Français» prononcée le 14 juin, le président de la République a fait une quasi-unanimité sur un point: son discours était trop vague, trop général et, en dehors de l'annonce du passage de l'ensemble du territoire métropolitain en zone verte, il ne permettait guère de savoir ce qui nous attendait dans les prochains mois. Au milieu de toutes les bonnes paroles prodiguées, des félicitations aux Français·es pour leur comportement et d'une discrète autosatisfaction sur l'action des pouvoirs publics, un passage a toutefois retenu l'attention, celui où il est fait mention de la nécessité de travailler et produire davantage.

Pour éviter le piège classique des petites phrases sorties de leur contexte, il est utile de rappeler la citation complète: «La seule réponse est de bâtir un modèle économique durable, plus fort, de travailler et de produire davantage pour ne pas dépendre des autres.» À quoi s'agit-il de répondre? À des circonstances exceptionnelles qui ont conduit l'État à mobiliser près de 500 milliards d'euros et à s'endetter davantage.

La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron annoncent, le 18 mai 2020, le plan de relance européen de 500 milliards d'euros qui seront reversés aux États, régions et secteurs les plus abîmés par la pandémie due au coronavirus. | Kay Nietfield / POOL / AFP

C'est là que commence le malentendu. Le président évoque une situation particulière, une crise économique provoquée par la crise sanitaire, et sa réponse esquisse un modèle économique destiné à s'inscrire dans la durée. Inévitablement, les syndicats y ont vu la menace d'une remise en cause des 35 heures et ont réagi vivement.

Pas question de se retrousser les manches

Que cette crise ne doive pas être utilisée pour remettre en cause des avancées sociales est une évidence. Mais on ne peut tout de même qu'être interloqué·e par le refus de toute prise en compte du caractère particulier de la situation actuelle, tel qu'il est exprimé par Yves Veyrier, secrétaire général de FO: «Si c'est nous dire que ceux qui ont du boulot, on va leur demander de se retrousser les manches, comme on l'entendait pendant la période du confinement, si c'est aller au-delà des 35 heures, voire au-delà même des 48 heures, si c'est rogner sur les jours de congé, les jours de repos, ouvrir le dimanche plus encore qu'aujourd'hui, ça n'ira pas, nous ne serons pas d'accord.»

Refuser par principe de «se retrousser les manches» est tout simplement sidérant alors que selon la plupart des prévisions, le PIB devrait chuter d'au moins 11% cette année, que l'on s'attend à une hausse forte des défaillances d'entreprises et du chômage, notamment chez les travailleurs et travailleuses précaires et les jeunes, que le déficit de l'État, tel qu'il ressort du projet de troisième loi de finances rectificative devrait atteindre 11,4% du PIB et que celui du régime général de la Sécurité sociale et du fonds de solidarité vieillesse pourrait monter au niveau sans précédent de 52 milliards (le précédent record était de 28 milliards en 2010 dans le prolongement de la crise financière). Que les responsables politiques qui dirigent l'État se débrouillent, nous ne voulons rien savoir, nous voulons juste faire nos 35 heures et partir en vacances… C'est sans doute cela qu'on appelle le souci de l'intérêt général!

Mais que ces responsables syndicaux se rassurent: personne ne demandera le moindre effort à qui que ce soit. Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, qui avait eu l'imprudence de s'aventurer sur ce terrain en avril, a vite fait demi-tour. Et le gouvernement s'est employé à minimiser la portée des propos tenus par Emmanuel Macron: pour Gérald Darmanin, la question ne pourrait éventuellement se poser qu'au niveau des entreprises, après négociations, et pour Bruno Le Maire, il ne s'agit pas de travailler plus individuellement, mais de faire en sorte que le plus grand nombre possible de Français·es puissent travailler.

Augmenter les impôts?

Il est vrai que la petite phrase du chef de l'État venait après une autre dans laquelle il affirmait qu'il était hors de question de financer les dépenses nouvelles de l'État par une hausse des impôts. D'un point de vue strictement économique, il a parfaitement raison: une hausse générale des impôts irait exactement à l'opposé de l'effet recherché et freinerait la reprise. Si l'on veut que les ménages consomment et que les entreprises embauchent et investissent, il ne faut pas augmenter les prélèvements obligatoires. Pourtant, alors que l'on sait que ce sont les personnes les plus vulnérables qui souffrent le plus de la crise, il pourrait s'avérer utile dans un souci de cohésion sociale de réfléchir à une mesure ciblée en direction de gens qui ont les revenus les plus élevés et pourraient contribuer un peu plus au budget de l'État sans que cela ne remette en cause de façon significative leur niveau de vie.

À défaut de se déjuger et de rétablir l'impôt général sur la fortune, qui n'a pas que des vertus, le chef de l'État pourrait par exemple proposer un prélèvement temporaire qui viendrait pendant un ou deux ans s'ajouter à la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus votée avec la loi de finances pour 2012, sachant que cette contribution «exceptionnelle» est prévue pour durer «jusqu'à l'imposition des revenus de l'année au titre de laquelle le déficit public des administrations publiques est nul» (autant dire qu'elle est appelée à ne jamais cesser…).

Une façon de rendre l'endettement supportable serait de faire croître le PIB plus rapidement.

Ou alors il pourrait faire savoir qu'il ne serait pas hostile à une réduction ou une suppression par le Parlement de telle ou telle niche fiscale. Mais il paraît difficile de lancer un appel général à travailler davantage sans mettre à contribution les plus aisé·es.

La deuxième partie de l'appel –produire davantage– pose un autre problème: celui de sa compatibilité avec la proposition d'une économie «écologique». Car, si l'on comprend bien l'idée sous-jacente, il ne s'agit pas seulement de donner un coup de collier ponctuel pour limiter les dégâts provoqués par la chute de l'activité au cours des derniers mois, il s'agit de produire plus sans limitation de durée. L'État s'étant endetté pour faire face aux dépenses imposées par la crise, la dette publique devrait atteindre 121% du PIB à la fin de l'année, si l'on en croit les chiffres figurant dans la troisième loi de finances rectificative. Une façon de rendre cet endettement supportable serait de faire croître le PIB plus rapidement: si la dette était stabilisée, elle pèserait alors proportionnellement moins lourd année après année.

Réduire le temps de travail

Mais avec ce schéma, on resterait dans la logique de cette économie «productiviste» que dénoncent les écologistes, avec tous les risques qu'elle fait courir à l'environnement et au climat. Au moment où la Convention citoyenne termine ses travaux et les remet au chef de l'État, cela fait mauvais genre. Certes, la Convention s'est montrée en fin de compte moins radicale qu'elle n'avait paru l'être quand elle a élaboré ses 150 recommandations. Ainsi celle sur la réduction du temps de travail à 28 heures hebdomadaires sans perte de salaire dans un souci de sobriété et de réduction des émissions de gaz à effet de serre a été abandonnée lors des ultimes travaux le samedi 20 juin, par crainte de ses conséquences économiques. Il faut reconnaître qu'elle n'était pas très réaliste.

L'idée de travailler moins n'est pas une idée absurde. Rappelons qu'elle avait été émise au XIXe siècle notamment par Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, dans son ouvrage fameux Le Droit à la paresse, qui qualifiait «d'étrange folie» l'amour que la classe ouvrière porte au travail. Selon lui, le progrès technique et les formidables gains de productivité que l'on enregistrait alors devaient permettre à l'humanité de satisfaire ses besoins essentiels en travaillant seulement trois heures par jour et en consacrant le reste du temps aux loisirs.

De fait, même si l'on reste très loin de ces trois heures journalières, la réduction du temps de travail est une tendance de fond dans les pays développés, quoique la vigueur de la compétition internationale et l'irruption de la Chine dans le commerce mondial ont considérablement ralenti le processus. Les préoccupations écologiques pourraient relancer le mouvement car même avec un recours accru aux énergies renouvelables et aux techniques permettant d'économiser les matières premières et de les recycler, produire davantage c'est inévitablement solliciter davantage son environnement.

À chacun ses contradictions

Toutefois, la proposition de la Convention citoyenne était ambiguë: si l'objectif visé était la sobriété, pourquoi refuser les pertes de salaires? Travailler plus pour gagner plus et consommer plus, cela a le mérite de la logique. Mais si l'on veut travailler moins pour produire et consommer moins, il ne semble pas logique de vouloir gagner autant, à moins que l'objectif de sobriété ne soit pas aussi activement recherché que cela n'est affiché. Ce genre de contradiction montre qu'on ne passe pas aisément d'un modèle économique fondé sur la croissance à un modèle qui ne fait plus de celle-ci la priorité.

Des contradictions, on en trouvera aussi inévitablement dans l'action du gouvernement au cours des prochains mois, car les priorités se bousculent. À court terme, le plus important est de relancer la machine pour limiter la casse sociale. Les derniers calculs de l'Insee sont plutôt rassurants: le recul du PIB au deuxième trimestre, précédemment estimé à 20%, pourrait n'être que de «seulement» 17% et la sortie du confinement semble se dérouler à un rythme relativement rapide: par rapport à une année «normale», la perte d'activité aurait été de 29% en avril, 22% en mai et pourrait se limiter à 12% en juin .

Comment limiter le nombre des faillites

Il n'empêche que l'écart avec une activité «normale» reste important et ce que l'on peut voir notamment dans toutes les activités liées au transport de voyageurs, au tourisme, aux loisirs et à la culture laisse penser que cet été sera loin d'être «normal». Les mesures prises en urgence par le gouvernement, en particulier le financement du chômage partiel, ont permis à beaucoup d'entreprises touchées de plein fouet par la crise de ne pas avoir à déposer leur bilan. Mais il ne fait pas de doute que les prochains mois seront très difficiles. La Coface, société spécialisée dans l'assurance-crédit, s'attend à une forte hausse des défaillances d'entreprises en Europe au second semestre et encore en 2021: sur les deux années 2020 et 2021, cette hausse pourrait se situer selon les pays entre 12% pour l'Allemagne et 37% pour le Royaume-Uni et l'Italie, en passant par 21% pour la France.

Mais si la tendance à une hausse des faillites est inéluctable, il est possible d'en limiter l'ampleur. C'est en tout cas ce que pensent les économistes de l'OFCE, qui viennent de publier un document très complet sur le processus en cours en regardant ce qui se passe en fonction de la taille des entreprises, de leur secteur d'activité, etc., et en proposant des solutions pour éviter le naufrage d'entreprises qui pourraient être sauvées.

Dépenser entre 3 et 8 milliards d'euros d'ici à la fin août pour renforcer les fonds propres des entreprises pourrait éviter des milliers de faillites.

La formule du chômage partiel était parfaitement adaptée à la période du confinement, elle l'est beaucoup moins au moment où l'on tente de relancer l'activité. Même le report des charges, massivement utilisé en Italie, n'est pas une solution: il y a bien un moment où il faut payer. L'Allemagne a prévu de consacrer 25 milliards d'euros à aider les entreprises dont l'activité a fortement chuté à financer leurs coûts fixes (loyers, assurances, etc.) jusqu'au mois d'août.

Selon les calculs de l'OFCE, il pourrait être possible d'intervenir en renforçant les fonds propres des entreprises; pour une dépense comprise entre 3 et 8 milliards d'euros d'ici à la fin août, selon la stratégie retenue, des milliers de faillites pourraient être évitées. On notera d'ailleurs que ce thème d'une intervention par le renforcement des fonds propres des entreprises est de plus en plus fréquemment évoqué dans les milieux économiques, la politique d'une aide par les prêts trouvant très vite ses limites.

Hors de l'État point de salut!

Bref, l'État va encore être fortement sollicité dans les mois qui viennent. Saura-t-il à la fois satisfaire les économistes et les écologistes? Ce n'est pas sûr. La Convention citoyenne appelle en tout cas quelques commentaires, sans attendre les décisions du chef de l'État. On ne peut que se réjouir que ces 150 citoyen·nes tiré·es au sort aient pris autant au sérieux la responsabilité qui leur était confiée et aient pris toute la mesure du défi qui était lancé à notre société. Mais les réponses proposées et les commentaires que l'on peut entendre dans les milieux écologistes sont inquiétants: il s'agirait, nous dit-on, de «mettre l'État sous pression» et d'inciter à agir enfin un «monde politique en retard sur la société». Toutes ces affirmations sont évidemment très contestables.

D'abord cela signifie que l'État est à la fois le problème et la solution et cette façon de voir se retrouve dans tous les domaines, pas seulement pour la lutte contre le changement climatique. Si les choses vont mal, c'est de la faute de l'État. Et pour les améliorer, il faut que l'État intervienne. Hors de l'État, point de salut! Il a été évidemment remarqué que la plupart des propositions doivent aboutir à des interdictions (défense de dépasser 110 km/heure sur l'autoroute) ou des obligations (de procéder à l'isolation thermique des logements, par exemple). Manifestement, cette société civile que l'on dit par ailleurs en avance sur le monde politique n'inspire guère confiance: les membres de la Convention citoyenne ne semblent pas croire possible que leurs concitoyen·nes puissent adopter les bons comportements autrement que par la contrainte.

L'État a certes le pouvoir d'édicter des réglementations. Il ne s'en prive pas. On peut même penser qu'il le fait en France (et sans doute aussi ailleurs) au-delà de ce qui serait strictement nécessaire. Mais il a d'autres moyens d'action, par ses dépenses, nomment ses dépenses d'investissement, et par la fiscalité. La réaction des «gilets jaunes» à la hausse de la taxe carbone a montré que ce dernier outil doit être manié avec précaution, mais est-ce une raison pour demander à l'État de réglementer toujours plus étroitement toutes les activités? La réponse d'Emmanuel Macron sera intéressante.

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