Monde

Eau glacée et cages à suer

Darius Rejali, mis à jour le 23.03.2009 à 9 h 50

Le musée des horreurs de la longue histoire des méthodes de torture de la CIA.

Tortures à la prison irakienne d'Abu Ghraïb

Tortures à la prison irakienne d'Abu Ghraïb

Le XXème siècle a vu coexister deux principaux courants de «torture propre» - du type qui ne laisse pas de traces, la préférée des bourreaux modernes. Le premier courant est français, c'est une combinaison de torture à l'eau et de torture à l'électricité. Le second est anglo-saxon: un mélange classique de privation de sommeil, de longues heures passées debout, de températures et de bruit extrêmes, et de coups.

C'est au courant anglo-saxon qu'appartiennent toutes les techniques dont on parle dans ce livre mis en ligne par la New York Review of Books, celles qui ont été racontées par 14 détenus emprisonnés par la CIA (Agence centrale d'informations) et qui sont exposées dans les rapports sur la torture du Comité international de la Croix rouge. Apparemment, ces rapports comportent des détails jusqu'alors inconnus sur les manières de faire de la CIA. Mais ces détails renvoient à des pratiques qui ont un nom, une histoire, et qui sont marqués politiquement. En matière de torture, le diable est toujours dans les détails.

-Technique de l'eau glacée. "Tous les jours pendant les deux premières semaines, on me faisait allonger sur une bâche en plastique posée sur le sol, dont on remontait ensuite les bords. On me versait des seaux d'eau froide sur le corps... et je restais ainsi plusieurs minutes enveloppé dans cette bâche d'eau froide. Après, on m'emmenait pour l'interrogatoire", a raconté à la Croix rouge l'un des détenus, Walid ben Attash.

Dans les années 1920, la police de Chicago avait l'habitude de refroidir les prisonniers dans des bains d'eau glacée, pour les pousser à avouer. On appelait ça "la technique de l'eau glacée". Et pendant la Première guerre mondiale déjà, les prisons militaires américaines infligeaient aux objecteurs de conscience des douches et des bains d'eau glacée jusqu'à ce qu'ils s'évanouissent. La technique est apparue aussi dans certaines colonies pénales britanniques, parfois dans l'Union soviétique des années 1930, et plus souvent dans l'Espagne fasciste, la France de Vichy ou encore la Belgique occupée par la Gestapo. Les alliés s'en sont également servis contre ceux qu'ils considéraient comme des criminels de guerre ou des terroristes.

De 1940 à 1948, dans le cadre d'interrogatoires violents, les Britanniques pratiquaient les "douches d'eau froides" dans une prison clandestine de Londres où étaient détenus des Allemands accusée de crimes de guerre. Des douches froides occasionnellement utilisées aussi par les paras français en Algérie dans les années 1950. Et dans les années 1970, les Grecs, les Chiliens, les Israéliens et les Syriens imposaient à leurs prisonniers des douches froides prolongées ou les plongeaient longtemps dans des piscines d'eau glacée. Quant aux soldats américains au Vietnam, ils utilisaient dans les années 1960 une torture qu'ils appelaient «la bonne vieille méthode eau froide-eau chaude».

-Cellule froide. Un autre détenu, Abu Zubaydah, raconte : «Je me suis réveillé, nu, attaché à un lit, dans une pièce très éclairée... La cellule était climatisée, il faisait très froid.» Ensuite, il a été enchaîné sur une chaise pendant deux ou trois semaines. La «cellule froide» est l'une des six techniques d'interrogatoires que l'on sait autorisées à la CIA.

Depuis les années 1960, les tortionnaires se servent des grilles d'aération pour «faire de l'air notre ennemi», comme l'explique l'un des prisonniers. Premier cas recensé : en 1961, les gardiens de Parchman, prison d'Etat du Mississippi, aspergeaient les prisonniers politiques à l'aide d'une lance à incendie et ensuite «réglaient la clim' à fond» pendant trois jours. En 1965, les détenus d'Aden ont raconté avoir été placés «nus dans des cellules très froides avec climatiseurs et ventilateurs à vitesse maximale» par leurs gardiens britanniques. Dans d'autres pays, les tortionnaires forçaient les prisonniers à rester longtemps devant des climatiseurs ou des ventilateurs, par exemple dans le sud du Vietnam ou à Singapour dans les années 1970, dans les Philippines en 1976, et à Taïwan et en Afrique du Sud dans les années 1980. C'est aussi le cas en Israël depuis 1991.

Exemple qui ressemble étrangement à l'interrogatoire d'Abu Zubaydah par la CIA : des tortionnaires du Sud Vietnam ont enfermé pendant quatre ans Vhuen Van Tai, l'officier du Vietcong de plus haut rang capturé par les Américains, dans une pièce sans fenêtre, très éclairée et très climatisée. Frank Snepp, un interrogateur de la CIA qui, en 1972, l'a souvent interrogé dans cette pièce, disait que Tai était «complètement refroidi».

-Simulation de noyade. Abu Zubaydah explique qu'après avoir été attaché à un lit, «un chiffon noir a été placé» sur son visage et "les interrogateurs ont versé de l'eau minérale sur le tissu" pour qu'il ne «puisse pas respirer». Si l'eau avait été gazeuse, il aurait alors s'agit d'une technique de la police mexicaine (tehuancanazo), bien connue depuis les années 1980. En guise de marque de fabrique, les Mexicains ajoutent un petit piment rouge avant de faire passer l'eau pas le nez.

«Simulation de noyade» ne renvoie pas à une pratique précisément définie, les rapports ont décrit sous ce nom plusieurs sortes de torture à l'eau. Dans le rapport de la Croix rouge, il est question de la technique utilisée par la CIA. Il s'agit de la traditionnelle «cure par l'eau», une vieille technique néerlandaise inventée au XVIIe siècle dans les Indes orientales. Elle a été apportée ici par les troupes américaines de retour de l'insurrection des Philippines au début du XXème siècle. Dans les années 1930, la cure par l'eau était beaucoup utilisée par la police des Etats du Sud. Les victimes étaient attachées ou maintenue à terre sur le dos. Ensuite les interrogateurs versaient de l'eau dans leurs narines «de manière à les étouffer, pour les faire extrêmement souffrir et les obliger à avouer». Parfois les tortionnaires couvrent les visages des prisonniers d'un mouchoir, pour qu'ils aient du mal à respirer, décrit le rapport de la Croix rouge.

-Cages à suer. «Deux boîtes en bois noires ont été apportées dans la pièce à côté de ma cellule», explique Abu Zubaydah. «L'une était haute, un peu plus que moi, et étroite. L'autre était plus petite, peut-être seulement un mètre de haut.» La boîte haute, dans laquelle Abu Zubaydah raconte avoir été enfermé pendant environ deux heures, c'est une «sweatbox» classique (littéralement une «cage à suer»). Celles-ci sont anciennes, la torture moderne les a héritées de pratiques traditionnelles asiatiques. Si vous avez vu «Le pont de la rivière Kwaï», vous savez que les Japonais les utilisaient dans les camps de prisonniers de guerre pendant la Seconde guerre mondiale. Elles sont toujours courantes dans l'est de l'Asie.

Les Chinois s'en sont servis pendant la Guerre de Corée. Et les prisonniers chinois décrivent encore aujourd'hui de minuscules cellules (xiaohao), des cellules noires, ou encore des cellules extrêmement chaudes ou froides. Au Vietnam, on les appelle «cellules noires», «cages du tigre» ou «containers« (ces derniers, en métal, chauffent rapidement sous le soleil des tropiques).

Abu Zubaydah a aussi été placé dans la plus petite boîte, il a été obligé d'y rester accroupi pendant des heures. «Dans cette position, la pression accumulée sur mes jambes rendait mes plaies à la jambe et à l'estomac très douloureuses», raconte-t-il. La petite boîte était jadis appelée coubaril. Dans les coubarils, le corps était souvent plié dans une position inconfortable. Ces boîtes étaient couramment utilisées au XIXème siècle dans les colonies pénales françaises de Nouvelle Guyane ; certains prisonniers pouvaient y être détenus 16 jours d'affilée.

Ces deux sortes de cages sont apparues dans les prisons américaines et sont devenues des pratiques militaires au XIXème siècle. Dans la marine, elles faisaient partie des punitions. L'expression «boîte à suer» a été inventée pendant la Guerre civile. Dans les années 1970, les prisonniers décrivaient de telles cages dans le Sud Vietnam, en Iran (tabout, c'est-à-dire cercueil), en Israël et en Turquie («cellule de tortue»). Durant les 30 dernières années, des détenus ont raconté que ces boîtes étaient aussi utilisées au Brésil (cofrinho), en Honduras (cajones) et au Paraguay (guardia). Et depuis 2002, les prisonniers irakiens détenus dans des prisons américaines décrivent «des cellules si petites qu'il est impossible de s'y tenir debout ou de s'y allonger». Ils parlent aussi d'une boîte connue sous le nom de «cercueil», dans le centre américain de détention de Qaim, près de la Syrie.

-Cellules verticales. «On m'a mis dans une cellule d'environ un mètre sur deux», explique de son côté Walid Ben Attash. «Je devais rester debout, les pieds posés à plat sur le sol, mais avec les mains menottées au dessus de ma tête, fixées à une barre en métal passant au travers de la cellule.» Tout au long du siècle dernier ont été construites dans de nombreuses prisons des cellules hautes et étroites, de la taille de cercueils, dans lesquelles les prisonniers devaient rester debout pendant des heures, les mains attachées au plafond. Au début du XXème siècle, la prison de femmes à Gainesville, au Texas, avait placé dans le réfectoire une telle cellule, pour que les prisonnières sentent la nourriture.

-Menottes en l'air. Les prisonniers racontent souvent avoir eu les mains menottées au dessus de leur tête, avec les pieds posés au sol. Cela fait moins de ravages que d'être carrément suspendu par les poignets - une technique qui cause des dégâts permanents sur le système nerveux d'un homme de taille moyenne en un quart d'heure. La technique des menottes en l'air permet de suspendre plus longtemps le prisonnier et donc de faire davantage durer la douleur, tout en retardant l'apparition de blessures permanentes. Il s'agit d'une torture de «contrainte», par opposition à la torture de «position» qui force les prisonniers à garder une posture humaine normale (debout ou assis), mais pendant une longue période.

C'est une vieille punition imposée aux Etats-Unis aux esclaves. Certains «les attachaient dans une position vraiment inconfortable toute la nuit, avant de les interroger ensuite toute la journée», expliquait John Brown, un esclave libre. Les prisons militaires américaines ont adopté cette pratique pendant la Première guerre mondiale. C'était la punition classique pour les soldats en cas de désertion ou d'insubordination, et pour les objecteurs de conscience. Les prisonniers étaient menottés à la porte de leur cellule pendant 8 ou 9 heures par jour, une fois même pendant 50 jours. Ils décrivaient cette torture comme atrocement douloureuse. L'opinion publique américaine, habituellement peu compatissante envers les prisonniers, a trouvé la pratique tellement épouvantable qu'un débat sur les «menottes» a été lancé dans la presse en novembre 1918. Un mois plus tard, le département de la Guerre a ôté cette pratique de la liste des punitions autorisées.

-Les colliers. Parfois, les tortionnaires trouvent des méthodes complètement nouvelles. «Tous les jours aussi pendant les deux premières semaines, explique Abu Zubaydah, on me mettait un collier autour du cou et on l'utilisait pour me projeter contre les murs de la salle de l'interrogatoire. On me le mettait autour du cou aussi quand on me sortait de ma cellule, pour me tirer dans le couloir et pour me claquer contre les murs du couloir, sur la route».

Voilà une torture originale, qui ne laisse que peu de marques. Pendant 30 ans, j'ai étudié la longue et impitoyable histoire de deux siècles de torture à travers le monde, et je n'ai trouvé qu'un exemple de récit évoquant cette technique du collier décrite dans le rapport de la Croix rouge. C'est une méthode américaine. Pendant la Première guerre mondiale, les objecteurs de conscience dans les prisons militaires racontaient que leurs gardiens les tiraient comme des animaux avec une corde autour du cou sur un sol rugueux, et les projetaient contre les murs. Cette méthode, autant que je sache, est un pur produit du pays.

Darius Rejali
Traduit par Aurélie Blondel

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