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Dopage: athlètes ou esclaves?

Kléber Ducé, mis à jour le 23.02.2009 à 9 h 39

Du dépistage des produits dopants au pistage.

La sprinteuse Marion Jones en larmes à la sortie du tribunal après avoir reconnu s'être dopée REUTERS/Shannon Stapleton

La sprinteuse Marion Jones en larmes à la sortie du tribunal après avoir reconnu s'être dopée REUTERS/Shannon Stapleton

Accepteriez-vous qu'une administration puisse vous imposer de lui donner en permanence tous les détails de votre emploi du temps pour les six mois à venir? Seriez-vous en outre disposé à lui préciser, par voie informatique et pour chaque jour du semestre, une période de soixante minutes durant laquelle ses agents pourront venir effectuer sur vous des prélèvements urinaires et sanguins? Qui tolèrerait une telle intrusion dans sa vie privée ?

Or ce sont bel et bien ces contraintes que doivent, depuis le 1er janvier, supporter les sportifs de haut niveau désignés par les fédérations internationales de leur discipline ou par les agences nationales spécialisées dans la lutte contre le dopage. Une nouvelle disposition prise sous l'égide de l'Agence mondiale antidopage (AMA) les oblige à une traçabilité permanente dans l'espace et dans le temps. Il s'agit, explique-t-on auprès de l'AMA, de pouvoir leur faire subir des contrôles qualifiés d' «inopinés». Ces derniers viennent s'ajouter aux contrôles réguliers et les spécialistes assurent qu'ils sont un des moyens les plus puissants de dissuasion et de détection du dopage. Bien évidemment, des sanctions sont prévues dans le cas ou le sportif ne pourrait pas être joint et ne serait donc pas disponible pour les prélèvements biologiques.

Manquer trois contrôles en dix-huit mois condamne un joueur de tennis à deux ans de suspension. Les nageurs s'exposent, quant à eux, à six mois de suspension avec interdiction de participer aux prochains Jeux Olympiques. Aucune procédure d'appel n'est prévue.

Auprès de l'AMA, on souligne que cette réglementation est une réponse au manque d'harmonisation concernant les procédures antidopage en fonction des disciplines ou des nationalités. Selon que vous étiez basketteur ou lanceur de poids, Britannique ou Russe, les jugements pouvaient vous rendre noir ou blanc.  Qui plus est les sanctions prononcées pouvaient être différentes pour une même pratique frauduleuse.

Sans remettre en question le principe de la lutte contre ce fléau, un petit groupe de sportifs de haut niveau vient de partir en guerre contre cette mesure. La fronde est notamment menée par les célèbres tennismen espagnol et écossais Rafael Nadal et Andy Murray, respectivement numéro 1 et numéro 4 mondiaux. «J'ai l'impression d'être un criminel, a confié Nadal. Même ma mère ne sait pas où je me trouve chaque jour.» Telle n'est pas la position de leur adversaire et ami  Roger Federer.  «C'est un système difficile et un changement significatif, auquel nous n'étions pas préparés. Mais il faut s'y habituer, estime le champion suisse. C'est de cette façon que nous pourrons coincer les tricheurs. Il faut être présent une heure par jour. Difficile, mais je voudrais un sport propre, donc c'est OK pour moi.»

En France, le syndicat des footballeurs professionnels a d'ores et déjà saisi  la Commission nationale de l'informatique et des libertés qualifiant  d'«intolérable» l'application d'une telle mesure dont il conteste la légalité. Certains contestataires estiment que l'AMA ne respecte pas, ici, l'article 8  de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme qui traite du «droit au respect de la vie privée et familiale ».  «Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance», affirme cet article. Et d'ajouter : «Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui.»

Contrôle social des sportifs

Il sera difficile de soutenir que les nouvelles dispositions de la lutte mondiale contre le dopage sont indispensables à la sécurité nationale à la sécurité publique, au bien-être économique ou encore à la protection des droits et des libertés. Mais qu'en est-il de la protection de la santé et de la morale? Depuis qu'elle a été initiée c'est bien sur ces deux piliers que s'est structurée la lutte contre le dopage dans le monde sportif : la santé de l'athlète et la morale du sport. De ce point de vue, la nouvelle réglementation de l'AMA n'est qu'une étape de plus dans un processus de contrôle social des sportifs professionnels, une sorte de médecine du travail développée à l'échelon national et international. Mais peut-on accepter une médecine à ce point envahissante, parfois mise en œuvre contre la volonté de ceux qu'elle entend protéger? Comment ne pas établir un parallèle entre ces hommes et ces femmes sous étroite surveillance informatique et biologique et les condamnés bénéficiant d'un «élargissement» à la condition d'accepter d'être équipé d'un bracelet électronique?

Dès lors se pose la question des limites des contrôles biologiques auxquels sont et seront soumis les professionnels du sport; celle aussi de savoir jusqu'où ira la formidable course-poursuite à laquelle se livrent deux camps. D'une part, ceux qui, en marge des industries pharmaceutiques et des laboratoire de biologie, ne cessent de mettre au point de nouveaux outils permettant d'améliorer les performances physiques et psychologiques du corps humain. Et d'autre part, ceux qui n'ont de cesse de traquer, non pas les cerveaux oeuvrant dans l'ombre, mais bien celles et ceux qui acceptent de consommer leurs — plus ou moins — vénéneux cocktails.

Une autre dimension doit aussi être prise en compte. Tout laisse en effet aujourd'hui penser que les progrès constants de la génétique, de la biologie et de la pharmacologie déboucheront sur de nouveaux procédés illicites qui imposeront à leur tour un contrôle encore plus grand des corps des athlètes. Et rien n'interdit d'imaginer qu'à court ou moyen terme on en vienne à poser des biocapteurs miniaturisés sous la peau des athlètes afin d'enregistrer en permanence leurs principales caractéristiques biologiques et ainsi de détecter au plus vite les stigmates d'un dopage. Avec communication automatique des résultats aux autorités sanitaires et policières, nationales et internationales.

En ce début de siècle, la question est posée. Faut-il sacraliser l'équité sportive et la santé de ces professionnels au point d'organiser chez eux une surveillance orwellienne hors du commun et qui peut être tenue comme contraire aux droits de l'homme?  Faut-il au contraire céder aux sirènes de ceux  qui réclament le droit au dopage et à la modification artificielle des corps afin d'aller toujours «plus loin, plus haut, plus fort» et qu'ainsi le spectacle puisse ne pas avoir de fin.

Si oui, quelles pourraient en être les conséquences? Il y a vingt ans, le dessinateur Enki Bilal donnait une vision de ce pourraient être les spectacles sportifs du XXIe siècle dans un album titré «Hors jeu» (textes de Patrick Cauvin). On y découvre notamment des footballeurs aux frontières de l'humain dont les membres inférieurs, équipés de puces électroniques, peuvent (sans prendre d'élan) frapper la balle à plus de 270 km/h. Autorisés à battre jusqu'à la mort leurs adversaires abusant de produits chimiques ils «jouent» dans des stades débarrassés de leurs tribunes. Le tout sous la férule d'arbitres intouchables enfermés dans des bulles de verre. La moderne résurgence, non pas des Jeux de la Grèce antique, mais bien du cirque et des gladiateurs romains.

Cruel constat. Nous sommes donc durablement au croisement de deux impasses. Et Pierre de Coubertin, père de l'olympisme moderne, ne nous aide guère pour qui, comme on le sait, la participation primait tout le reste et - on le sait moins - le sport n'était rien d'autre que «la liberté de l'excès».

Kléber Ducé

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