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La politique économique de la France est-elle la bonne ?

Eric le Boucher et Grégoire Fleurot, mis à jour le 09.03.2009 à 11 h 13

Débat entre Jacques Mistral, directeur des études économiques à l'Ifri et Xavier Timbeau, directeur du département analyse et prévision à l'OFCE.

Manifestation à Strasbourg  Vincent Kessler / Reuters

Manifestation à Strasbourg Vincent Kessler / Reuters

La France compte 90 000 nouveaux chômeurs pour le seul mois de janvier. Le gouvernement en fait-il assez ? Faut-il relancer le débat sur la politique économique française ?

Jacques Mistral : La caractéristique de la France est qu'elle a quasiment perdu toute marge de manœuvre de politique économique à cause des politiques financières passées, de droite comme de gauche. De plus, le gouvernement actuel a  aggravé la situation à cause d'erreurs initiales, avant que la crise éclate. La première a été le choix erroné des défiscalisations du « paquet fiscal » à l'été 2007. Cette décision a aggravé un déficit déjà excessif et contribué à augmenter les inégalités. Une deuxième erreur a été l'utilisation abusive du thème du pouvoir d'achat, qui est en décalage avec la réalité économique. En conséquence, lorsque la crise a frappé à l'automne 2008, le gouvernement n'avait plus de marge de manœuvre.

Mais ensuite, une fois la crise déclarée, la France a réagi de manière rapide et mesurée, contrairement à l'Allemagne par exemple, pour éviter d'ouvrir un conflit sur les déficits avec Bruxelles.  Nicolas Sarkozy a bien fait d'éviter une baisse de la TVA, totalement inefficace, et de privilégier l'investissement et la dépense publique. Puis, ensuite, de compléter par des mesures, certes cosmétiques, sur la consommation.

Xavier Timbeau : Je ne pense pas que la réponse française à la crise ait été adéquate. L'accélération de la crise en septembre 2008, l'effondrement des perspectives de croissance et le risque d'enchaînement dépressif ont modifié la donne. Il faut donc une politique qui s'adapte à cette nouvelle situation. Cela passe par la prise en compte de trois dimensions.

D'abord, l'ordre de grandeur. La taille de la relance doit correspondre à l'ampleur de la crise. Les prévisions officielles de croissance ont baissé de 1,5 à 2 points par rapport à l'automne dernier, ce qui est révélateur de la dégradation de la situation. Il faut donc un effort de relance supplémentaire qui corresponde à 1,5% ou 2% du PIB, ce qui reviendrait à une somme allant de 20 à 40 milliards d'euros.

Ensuite, le type de relance. Il faut que ce plan ait un impact immédiat, ce qui passe par une relance ciblée sur les zones de fragilité. Les PME, qui n'ont pas accès au crédit, sont au premier plan. Il faut limiter leurs difficultés de trésorerie, par exemple en leur accordant un long délai pour payer leurs charges fiscales et sociales. Ce serait transformer les dettes à court terme des entreprises en dettes à long terme envers l'Etat.

Enfin, il faut soutenir les chômeurs en fin de droits, les jeunes et les personnes exposées à des licenciements, en gardant à l'esprit que certains risquent de rester inactifs pour de longues périodes si la crise perdure. Une des solutions serait de rajouter un an d'assurance chômage, ce qui coûterait entre 8 et 10 milliards d'euros.

J'ajoute en dernier, que la France a une certaine responsabilité vis-à-vis du reste du monde. Son rôle dans l'économie mondiale n'est pas comparable à celui des Etats-Unis, mais elle fait partie des rares pays à pouvoir encore emprunter de la dette publique à des taux raisonnables.

Le défaut essentiel de la politique actuelle est de ne pas intégrer que la crise va durer longtemps ?

J.M. : Il faut, en effet, se préparer à une aggravation  de la situation, Mais dans un contexte aussi exceptionnel, on ne doit pas appréhender la crise avec une pensée routinière. Deux dangers sont à éviter.

D'abord, on assiste à un retour néfaste des tentations nationales. On annonce partout que l'Etat est de retour. Chaque pays a des raisons de ne penser qu'à son intérêt propre puisque c'est l'argent des contribuables qu'il dépense en plans de relance. Mais si chaque pays mène une politique nationale sans tenir compte de ses voisins, on se dirige vers une véritable tragédie européenne. Croire que l'on s'en tirera d'autant mieux que nos politiciens seront plus actifs sur la scène nationale est une erreur grave et dangereuse. Nicolas Sarkozy  a inutilement mis le pays en porte-à-faux avec son « plan automobile » sous condition d'interdire les délocalisations à l'est. Les mesures ont été acceptées par la Commission mais c'était une phrase de trop et le gouvernement peine depuis à corriger l'impression donnée de protectionnisme.

L'autre danger est un retour aveugle « aux idées de Keynes ». Après avoir considéré pendant 25 ans l'Etat comme un obstacle à la croissance, l'argent public apparaît aujourd'hui comme la solution miracle. Il suffirait que l'Etat revienne pour tout sauver ! Or, les dépenses publiques ont un coût et les déficits se paient très cher. Ce n'est pas un hasard si aujourd'hui, les pays qui empruntent facilement sont ceux qui ont respecté le Pacte de stabilité et de croissance ! Faisons donc attention aux déficits.

Sur le point de l'assistance chômage, je suis d'accord avec Xavier Timbeau, même si une bonne protection sociale rend d'ores et déjà notre pays moins sensible aux accidents économiques. Le problème, si on rajoute un an d'assurance chômage, c'est qu'il sera très dur de revenir dessus quand la situation reviendra à la normale. Même remarque sur la trésorerie des PME. La ligne directrice qu'il faut avoir est de dire que les mesures seront temporaires. C'est pour ça que je suis contre la baisse de la TVA.

Faut-il que le gouvernement renonce au paquet fiscal, la loi TEPA, les mesures qu'il a adoptées à l'été 2007 pour 15 milliards d'euros ?

X.T. : Je pense qu'il faut suspendre le bouclier fiscal. Cela ne rapporterait que 500 millions d'euros et ce serait une mesure purement symbolique. Mais cette décision enverrait un signal fort : mobiliser la solidarité du pays. Même constat pour les droits de succession Il faut aussi revoir la défiscalisation des heures supplémentaires qui est néfaste dans la conjoncture actuelle. Mieux vaut en effet perdre 10% de son salaire que de perdre son emploi. A mon avis, il faut suspendre cette loi TEPA. Nicolas Sarkozy ne doit pas avoir peur d'adapter sa politique aux circonstances.

J.M. : François Mitterrand a fait un virage complet en 1983, ce qui ne l'a pas empêché d'être réélu en 1988. Aujourd'hui, alors que la crise va s'aggraver, il est démagogique de se désintéresser des déficits et je parie qu'il faudra sous peu s'intéresser de nouveau aux recettes fiscales ! Roosevelt - qui a toujours fait face à la dépression des années trente avec pragmatisme - a par exemple été amené à relever les impôts et à taxer à 80% les tranches supérieures. Il y a des situations où la survie de la société tranche les débats, restés jusqu'à ce jour timides, sur les inégalités et les trop hauts revenus.

X.T. : L'argument français selon lequel il faut baisser les impôts des hauts revenus  sinon ils fuient à l'étranger avec leurs capitaux, ne tient plus. Le problème est mondial et les taxes vont donc augmenter partout.

Faut-il augmenter le SMIC pour relancer la consommation, comme le préconise le Parti socialiste ?

J.M. : Non, ce serait une mesure inefficace et le gouvernement a raison de ne pas la mettre à l'ordre du jour. C'est l'offre qui fait défaut chez nous et non la demande. Le Smic est un mauvais débat. De la même façon, il faut arrêter de perdre du temps dans des réformes qui n'ont rien à voir avec la situation grave que nous traversons et qui divisent le pays, comme celles de l'audiovisuel ou du juge d'instruction. Les sujets sur lesquels il faut se concentrer sont ceux qui touchent à l'offre, comme la formation professionnelle ou la recherche.

X.T. : Je suis également opposé à une augmentation du SMIC. Ce serait la pire des réponses au problème des inégalités et porterait un coup terrible aux PME. Une augmentation du SMIC creuserait les inégalités au sein même des classes moyennes entre ceux qui ont un emploi stable et les autres. Je pense même qu'il faudrait suspendre le mécanisme d'indexation du SMIC.

Faut-il aider des secteurs en particulier comme l'automobile ?

J.M. : Les industries manufacturières restent très importantes dans notre pays, à l'image de l'aéronautique ou de l'automobile. Leur venir en aide est naturel. Mais une réponse nationale est absurde, c'est à l'échelle européenne qu'il faut intervenir. Et il ne faut pas que ces aides servent à préserver des structures existantes mais plutôt à transformer ces industries et à les tourner vers l'avenir.

X.T. : L'idée qu'il faille d'ores et déjà enterrer ces industries est dangereuse. Elles sont un élément de notre économie à long terme. Il faut, dans l'autre sens, se méfier des lobbies : on entend depuis peu qu'un salarié français sur dix est dans le secteur automobile. Ce chiffre est faux, il inclut les chauffeurs de taxis et d'autres professions qui n'ont rien à voir avec l'industrie automobile. Le bon chiffre, c'est un sur trente.

Une relance européenne concertée est-elle envisageable dans les mois qui viennent ?

J.M. : L'Europe avance que dans les situations de crise. La Commission européenne n'a pas réagi à la crise, contrairement à la présidence française qui a eu le mérite d'être active. L'Allemagne a eu des réticences car elle pensait son modèle économique plus robuste que le notre, puis cette solidité a vite été mise à l'épreuve. Aujourd'hui, il reste vital de mieux coordonner les solutions. Il faut préparer cette échéance pour permettre de travailler ensemble. Il faut également arrêter les effets d'annonce qui nuisent au travail en commun et privilégier le travail en concertation.

X.T. : Il fallait coordonner une relance à l'automne dernier. Aujourd'hui la question est : y a-t-il une solidarité financière entre les pays de la zone euros, et entre ces derniers et les autres pays de l'Union Européenne ?  Que se passera-t-il si un pays européen fait faillite ? Le pire serait de se poser cette question uniquement lorsqu'une telle catastrophe arrivera. Il est impératif de mieux se préparer à l'aggravation de la situation.

J.M. : Les pays européens doivent se préparer, même de manière discrète, à devoir répondre à un éventuel défaut de paiement d'un pays de l'Union Européenne comme la Grèce.

Propos recueillis par Grégoire Fleurot


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