Monde

Cyrille 1er, une petite promesse de renouveau

Henri Tincq, mis à jour le 17.02.2009 à 19 h 05

La grande orthodoxie russe pourrait se rapprocher de l'occident mais elle le fera avec prudence

Le «conclave» de la puissante Eglise orthodoxe de Russie a livré son verdict et le nouveau patriarche élu, Cyrille Ier, a été intronisé le 1er février dans les fastes de la cathédrale du Christ-Sauveur, dont les coupoles dorées sont le symbole de la renaissance de la Russie martyrisée. Cette sainte Russie qui, après mille ans de christianisme, avait failli périr sous le joug du fardeau soviétique, au prix de la plus grande persécution religieuse de tous les temps.

Sans surprise, le métropolite Cyrille de Smolensk, 62 ans, intellectuel brillant et ouvert, qui était depuis vingt ans en charge des relations extérieures du patriarcat de Moscou, a été promu patriarche «de toutes les Russies», mardi 27 janvier, par un collège représentatif de 711 électeurs, évêques, prêtres et laïcs. Lors de la vacance suivant la mort, le 5 décembre, de son prédécesseur, Alexis II, celui qui incarna la période post-communiste, il avait déjà été élu comme le responsable intérimaire d'un patriarcat dont il n'ignore aucun des rouages.

A l'issue d'une campagne animée, marquée par l'interventionnisme du Kremlin et quelques coups bas, le métropolite Cyrille a surclassé les deux autres candidats issus du collège des évêques. Le premier était le métropolite Clément de Kalouga, 60 ans, homme d'appareil conservateur, «chancelier» du patriarcat (chef de l'administration), dépourvu de charisme et de notoriété, mais que le pouvoir politique avait préféré, car plus terne et moins imprévisible que Cyrille élu. Le deuxième était le métropolite Philarète de Minsk, en Biélorussie, théologien vénéré mais qui, à l'âge de 73 ans, avait très vite retiré sa candidature.

Le vote s'est fait pour ou contre Cyrille. Pour ou contre sa ligne de rapprochement avec l'Occident, avec l'Eglise catholique et le mouvement œcuménique qui regroupe l'ensemble des confessions chrétiennes. Pour ou contre la réconciliation avec Constantinople, siège du patriarche Bartholomée Ier, qui dispose dans le monde orthodoxe de la primauté historique et honorifique, mais pèse peu face à la tentation hégémonique de l'Eglise russe, à sa puissance numérique (cent millions de fidèles) et politique.

Le nouveau patriarche de Russie, Cyrille Ier, a eu le mérite de réunir les courants — libéral, conservateur, pragmatique, nationaliste, voire réactionnaire — qui divisent son Eglise, les «œcuménistes» et les anti-Occidentaux. Sûr de sa force, il avait accepté un vote à bulletins secrets et  sa nette victoire semble indiquer une volonté de rupture avec les réflexes isolationnistes que cultive volontiers l'orthodoxie russe depuis le XIXe siècle et la chute du communisme. Et elle augure d'une entrée de plein pied dans le XXIème siècle d'une orthodoxie réputée pour son ritualisme liturgique, sa rigidité dogmatique, ses replis nationalistes.

Ce pronostic, largement repris dans la presse internationale, doit cependant être tempéré. L'élection du métropolite Cyrille soulève sans doute beaucoup d'espoir dans les capitales  occidentales, au Vatican et dans le monde orthodoxe. Formé à l'Institut théologique de Léningrad (redevenu Saint-Petersbourg), le nouveau patriarche se présente comme l'héritier de Nikodème, ancien métropolite de Leningrad, figure emblématique de la réconciliation entre orthodoxes et catholiques (il est mort au Vatican, en 1978, dans les bras de ... Jean Paul Ier). A l'époque soviétique, au prix d'accomodements avec le KGB et les autorités, Cyrille avait fréquenté à Genève le Conseil œcuménique des Eglises (COE) dès 1971, à une époque où Moscou se cherchait des cautions en Occident. Comme responsable des affaires étrangères du patriarcat de Moscou, il n'aura de cesse de vouloir rompre l'isolement international de la Russie.

Mais après 1991, il s'est mis à suivre un itinéraire autrement plus sinueux dans ses relations avec l'Occident. Il ne s'est guère opposé au procès intenté à Moscou contre les catholiques ou les protestants baptistes ou évangéliques, accusés de venir faire du «prosélytisme» ou du «braconnage spirituel» dans une Russie orthodoxe sortie exangue de la persécution communiste. Conformément à la ligne officielle, il a adopté des positions plus distantes, voire réticentes au dialogue avec le Vatican. Deux rendez-vous prévus entre le patriarche Alexis II et Jean Paul II à Vienne, en 1997 et 1998, ont été annulés.

De même, le métropolite Cyrille avait-il critiqué, avec le vocabulaire de «guere froide», le séjour que le pape a fait en Ukraine en juin 2001, le déclarant prématuré et dangereux. Ce pape, Karol Wojtyla (1920-2005), aura visité presque tous les pays au monde. Mais venu d'un pays, la Pologne, considéré comme l'ennemi héréditaire, il n'aura jamais pu être invité dans la Russie chrétienne en raison du veto du patriarcat.

Depuis, Cyrille a renoué des liens avec Rome. Il a assisté, le 8 avril 2005, aux obsèques de Jean Paul II. Il a rencontré à plusieurs reprises Benoît XVI et ses collaborateurs de la Curie, en particulier le cardinal allemand Walter Kasper, président du secrétariat pour l'unité des chrétiens, ou le cardinal français Roger Etchegaray. Il a publié, en 2006, dans son pays et en Occident (y compris en français aux éditions du Cerf) un manuel de «doctrine sociale», qui augure d'une modernisation du langage de son Eglise et de sa volonté d'indépendance plus grande de l'Etat. L'espoir d'une prochaine rencontre entre le nouveau patriarche de Moscou et le pape de Rome ou même d'une visite de Benoît XVI en Russie n'est plus si irréaliste.

Malgré sa réputation d'ouverture, Cyrille est un homme préoccupé d'abord de défendre les intérêts de l'Église russe. Il s'est par exemple opposé en Ukraine à l'apparition d'une Eglise indépendante du patriarcat de Moscou, dans un contexte d'antagonisme avec deux Eglises nationales ukrainiennes dissidentes. Il a milité sans succès pour maintenir l'Eglise orthodoxe d'Estonie (comptant une minorité de russophones) dans le giron du patriarcat de Moscou. Il a maintenu des contacts étroits avec l'Église orthodoxe de Géorgie lors de la guerre en Ossétie du Sud d'août 2008. Il a enfin joué un rôle décisif dans la réunification en 2008 — aussi voulue par Vladimir Poutine — du patriarcat de Moscou et de l'Église orthodoxe dite «hors frontières», issue de l'émigration d'après 1917, héritière des Russes blancs de la Révolution, très anticommuniste et nostalgique du tsarisme.

Ainsi le nouveau patriarche est-il une personnalité plus complexe qu'il n'y paraît. Son activité inquiète à la fois sa minorité conservatrice et le pouvoir politique, qui apprécie son rôle de «vitrine internationale» de la Russie, mais le considère comme moins docile et manipulable que son prédécesseur. Dans le chaos qui a suivi la fin du communisme, Cyrille s'était montré fort habile, faisant du patriarcat une puissance politique et financière. Il fut même accusé d'avoir abusé, dans les années 1990, des exemptions de taxes dont bénéficiait l'Eglise orthodoxe sur l'alcool et les cigarettes. Il anime une émission de télévision hebdomadaire à Moscou et ses prises de position sont toujours relayées par l'agence officelle Interfax.

La tâche qui s'ouvre aujourd'hui devant le nouveau patriarche est immense. Son Eglise est la dernière institution à couvrir encore le territoire de l'ex-Union soviétique (Ukraine, Biélorussie incluses). Elle est le dépositaire de tout un univers culturel et spirituel russe en voie de disparition sous les coups de boutoir de la sécularisation. Elle est la seule institution plutôt libre vis-à-vis du Kremlin, mais son conservatisme, après 1991, l'a coupé des milieux intellectuels qui militent pour l'ouverture à l'Occdent, les droits de l'homme et la démocratie.

Si les monastères et les églises ont été restaurés et font le plein, cette Eglise est minée par les maux de la société russe. Elle n'a pour seule mémoire que celle de la persécution et perçoit encore le monde aux frontières comme un danger. Elle se sent écrasée par le souvenir de son passé prestigieux et cultive une sorte de mépris, de type slavophile, de tout ce que l'Occident a de pire. Le nouveau patriarche devra donc assumer des missions qui dépassent largement celles de son Eglise: contribuer à faire émerger en Russie des classes moyennes qui peinent à trouver leur place dans la société, favoriser la démocratie, la liberté de la presse, des associations libres, etc. En dehors de l'Eglise, l'Etat en Russie n'a pas de véritable interlocuteur. Mais cette Eglise dont hérite Cyrille Ier reste très fragile.

Henri Tincq

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Journaliste
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