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Crise: Obama a-t-il déjà échoué?

Eric Le Boucher, mis à jour le 16.02.2009 à 8 h 04

S'il ne sauve pas le système financier, la dépression est inévitable.

Barack Obama à la Maison Blanche

Barack Obama à la Maison Blanche

Les deux volets du programme de sortie de crise de Barak Obama, annoncés la semaine passée, reçoivent une volée de critiques. Une moitié (disons) des économistes fait la moue, une (grande) majorité des financiers fait la grimace. La Bourse a plongé de près de 5% après l'annonce du plan de Tim Geithner, le secrétaire au Trésor. Le plan de relance économique de 787 milliards de dollars aura «des effets qui viendront beaucoup trop tard». Le plan de stabilisation des banques évalué, lui, à 2.000 milliards est d'«un concept flou, pas à la hauteur des enjeux». Le magazine The Economist de ce week-end résume le climat : «une énorme opportunité a été gâchée face à la crise économique».

On n'a pas pris conscience en France de la dimension de cette crise. Le débat reste ridiculement franco-français et les syndicats attendent encore de Nicolas Sarkozy des mesures qui sauvent l'emploi et les salaires! Comme si le président français avait la moindre force contre le tsunami mondial. Comme si les 26 milliards d'euros du plan français (et encore faut-il y regarder de près) pesaient devant les presque 3.000 milliards de dollars d'Obama. C'est donc outre-Atlantique que cela se passe et pas ici. C'est là que doit porter notre regard.

Or, les anglo-saxons sont critiques. Ils craignent que le président américain ait loupé son entrée. On peut, bien entendu, arguer qu'il est bien tôt pour juger. Les détails du plan Geithner manquent? Ils viendront, a plaidé la Maison Blanche: «nous ne sommes là que depuis le 4 janvier. Qu'on nous laisse un peu de temps». Hélas, ça ne marche pas comme ça dans une économie de marché où les impressions, les anticipations, bref la psychologie des acteurs, est l'élément déterminant des plans de sauvetage. Le moins qu'on puisse dire est que cet aspect «impression» a été manqué. Et que c'est grave.

Mais venons-en au fond. Le plan de relance économique a été critiqué parce que la nouvelle administration, dans un souci de construire un consensus bi-partisan, a laissé la main au Congrès, lequel Congrès a disputé chaque mesure, en abaissant in fine leur efficacité. C'est le cas de la suppression des aides pour les achats de voitures ou d'immobilier, deux méthodes parmi les plus rapides de relance.  D'autre part, la lutte des Républicains contre les dépenses publiques a finalement conduit à un plan plus faible, de 787 milliards de dollars contre près de 1000 au début des discussions.
Mais le vrai problème est que les mesures en faveur de la consommation (un tiers du plan) ne seront effectives qu'au second semestre voire en 2010. Dans l'immédiat, mi-mars sans doute, les Américains vont recevoir un avis de baisse d'impôts de 64  dollars par mois par ménage et 32 dollars pour une personne seule.  Pas lourd...

Plus utiles seront en revanche  les aides versées aux Etats qui doivent équilibrer leurs budgets selon la loi américaine et qui, du coup, licencient pompiers, flics et profs. Les 54 milliards de dollars qu'ils vont recevoir vont freiner ces stupides suppressions de postes. Pour l'essentiel du plan, les travaux d'infrastructures, ils ne commenceront forcément que lentement  et leur effet ne se fera sentir à plein qu'en 2010. On peut toutefois espérer que dès qu'ils verront les chantiers s'ouvrir, les Américains auront meilleur moral.

Au total, le plan de 787 milliards reste quand même puissant. Le double des 280 milliards d'euros des plans européens additionnés.

La vraie critique porte sur le deuxième plan, celui de stabilisation du système financier. Il remplace et s'ajoute à celui lancé en octobre sous Georges Bush, le plan de 800 milliards de dollars dit «plan Paulson» qui a clairement échoué. Le système financier au lieu de se stabiliser continue de tomber comme un château de cartes. De nouvelles couches de crédits sont abîmées par la récession et déclarées «toxiques». Les pertes s'accumulent dans les bilans des banques. Une véritable panique règne dans les établissements anglo-saxons et le monde financier est désormais persuadé que nous allons tomber dans une véritable dépression. Le FMI a estimé à 2 400 milliards de dollars l'ensemble des crédits toxiques, or le capital cumulé des banques occidentales n'est que de 1 200 milliards. En clair, toutes les banques sont en faillite, à de très rares exceptions près.

Remettre les marchés en ordre de marche

Et il n'y a pas que les banques ! Il ne faut pas oublier qu'elles ne financent plus que le tiers de l'économie aux Etats-Unis et la moitié en Europe, le reste de l'argent nécessaire aux investissements et à la consommation venait des marchés financiers. Or ceux-ci sont quasiment éteints. Ils ne fonctionnent plus.

Faire repartir le crédit est absolument essentiel. Comme l'a rappelé Dominique Strauss-Kahn samedi lors du G7 de Rome : « l'économie ne redémarrera pas tant qu'on n'aura pas nettoyé les bilans bancaires». C'est bien joli de faire haro sur les banquiers et de remettre en cause l'argent qu'on leur verse mais aucune économie ne peut se passer de banques. Il faut les remettre sur pied. D'où l'importance cruciale du plan Geithner.

Que propose ce plan? D'abord d'injecter de nouveaux capitaux dans les banques (350 milliards) mais avec un haut degré de surveillance (à l'inverse du plan Paulson). L'administration les soumettra à un «stress-test» pour les sonder en profondeur et n'accorder des aides qu'à celles qui peuvent repartir, c'est-à-dire se remettre à prêter. Plus question de soutenir les faibles, çà ne sert qu'à rembourser leurs actionnaires, c'est inutile pour l'économie dans son ensemble.

Ensuite la Federal Reserve va ouvrir encore plus largement son tiroir caisse pour 1.000 milliards en acceptant en garantie des actifs encore moins solides.

Enfin, une «mauvaise banque» (Bad bank, banque poubelle) sera créée qui aura un capital mixte de 500 milliards de dollars, apportés par l'Etat fédéral pour 100 milliards et par le secteur privé pour 400 milliards. Ce dispositif est le cœur du plan. Il a été préféré, après de très longues hésitations, aux autres choix possibles que sont la nationalisation et la garantie publique contre les pertes (système pour lequel a opté pour son compte la Grande-Bretagne). Les 500 milliards pourraient être portés à 1 000 milliards en cas de besoin, a dit Tim Geithner.

C'est le cœur du plan pourquoi? Parce que tout le problème depuis 18 mois et le début de la crise des subprimes est l'évaluation des actifs toxiques. Combien valent-ils ? Personne ne veut les acheter d'où leur valeur mise à zéro alors qu'ils «valent» sûrement plus. Leur donner un juste prix tel est l'enjeu. Qui peut le faire? Et bien le secteur privé répond l'administration Obama. Si c'est l'Etat qui rachète, il prend le risque de trop les payer, auquel cas c'est le contribuable qui est pénalisé, ou à l'inverse de trop peu offrir, auquel cas aucune banque ne les vendra à la «mauvaise banque». En mettant dans le coup le secteur privé, le plan recrée un marché à priori équilibré: l'actionnaire privé de la Bad bank en face des actionnaires privés des banques.

Est-ce que ce ça peut marcher? C'est sur ce point que portent les critiques. D'abord parce qu'aucun détail n'est encore donné (qui seront ces actionnaires privés de la Bad bank?). Ensuite, et plus fondamentalement, parce que les Hedge Funds, autrement dit une forme de privé, proposent déjà  de racheter aux banques les actifs toxiques à vil prix. Mais les banques refusent de leur vendre, parce qu'elles jugent ces offres trop basses. Pourquoi les vendraient-elles à la Bad bank?

Ajoutons des critiques sur le premier volet : les recapitalisations. D'abord parce qu'il faudrait au moins 500 milliards de dollars au lieu des 350 prévus (le reliquat du plan Paulson). Ensuite à cause des modalités des actions que touchera l'Etat, des actions dites préférentielles. Cette nationalisation seulement partielle a pour objectif de ne pas faire fuir les actionnaires privés restant. Ce serait sinon, comme on l'a vu avec Bank of America, un effondrement des cours de Bourse et une diminution parallèle des capacités de prêts de la banque. L'administration Obama a choisi, là encore, une solution mixte. Mais évidemment, cette solution est vue par le monde anglo-saxon comme bancale. (lire Douglass Elliot).

Dernière critique : ce plan n'est pas à la mesure de l'effondrement du système qui est à l'œuvre. Il est sous-calibré.  Ne faudrait-il pas directement nationaliser les banques à 100% d'un coup  comme le demande notre très alarmiste confrère Martin Wolf du Financial Times?

Comment se faire une idée? Attendons un peu. Après les images idylliques de son succès électoral Barak Obama a plongé dans la boue politique de Washington et dans les détritus toxiques de la crise financière. Son équipe propose, après des réflexions qu'on imagine très informées, un plan qui dans l'ensemble reste costaud. Certes, il manque beaucoup de détails. Certes, la banque poubelle est un vrai pari. Je persiste espérer que cela va marcher. Enfin, j'en fais, moi aussi, le pari. D'ailleurs on n'a pas le choix. Si Barak Obama échoue, la dépression est assurée.

Eric Le Boucher

A lire aussi sur Slate.fr, une contribution de Dominique Mariette sur les Banques poubelles et un article de Daniel Gross sur le plan Geithner.

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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