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Crise: la France doit saisir une chance historique

Felix Marquardt , mis à jour le 09.03.2009 à 15 h 34

La crise redonne soudain du lustre au «modèle français».

La foule fête la nouvelle année au pied de la Tour Eiffel   Charles Platiau / Reuters

La foule fête la nouvelle année au pied de la Tour Eiffel Charles Platiau / Reuters

Depuis que la mondialisation, ou plutôt son aspect le plus visible, le décuplement croissant du nombre de grands groupes multinationaux à l'échelle planétaire, est à l'œuvre, l'immense majorité de ces derniers ont choisi d'établir leur siège européen outre‐Manche. Bruxelles, Francfort, Paris (on ose à peine mentionner Berlin), n'ont récolté qu'une proportion infime de ces arrivées nouvelles, porteuses d'emplois donc d'avenir.

Les motivations des multinationales pour ce faire tombent sous le sens: anglophonie, droit du travail, fiscalité, pour n'en citer que quelques-unes. Rien là, à première vue, que de très pragmatique de leur part. La réalité est plus complexe. En effet, à bien des égards, la Manche est aussi large que l'Atlantique.

Londres est l'une des grandes capitales de ce monde et, incontestablement, une plateforme de premier ordre pour communiquer avec New York, Mumbai ou Hong Kong. Il suffit néanmoins à un «continental» d'y travailler au moins quelques mois, comme c'est le cas de centaines de milliers de Français ces dernières années, pour comprendre que c'en est une bien piètre quand il s'agit d'interagir avec Bruxelles, Paris, Berlin ou Rome, où l'on ne vous entend guère et souvent de travers.

Or depuis quelques mois, le roi est nu. L'exode des Français est manifeste ces jours‐ci à Londres, l'ambiance délétère. Ceux qui, durant les années 80 et 90, se sont consolés de la disparition de la vaste majorité de l'industrie britannique lourde, «réelle», en lorgnant la City de Londres, font, par ces temps de tourmente financière et économique généralisée, de plus en plus grise mine. Et, sans Schadenfreude aucune, le corollaire de ce constat est que Paris a aujourd'hui une carte à jouer comme rarement la capitale française en a eue pour reprendre sa place «naturelle» de premier forum international du continent, bref, de capitale de l'Europe.

En dépit de tous les problèmes internes que connaît le pays et en dépit de la conjoncture économique mondiale, la France se trouve dans une situation paradoxalement inédite. La réponse à la fameuse question de l'ancien Secrétaire d'Etat Henry Kissinger, «Si je veux parler à l'Europe, qui dois‐je appeler?» est, pour les mois, voire les années à venir, assez claire, suite à une présidence française plutôt réussie. Les échéances électorales paralysantes qui guettent Gordon Brown et Angela Merkel limitent considérablement leur capacité d'action pendant que le mutisme d'un José Manuel Barroso semble quant à lui renforcé par chaque nouvelle présidence européenne. Il faut dire que la présente présidence de l'Europe (codirigée une cohabitation tchèque europhobe/europhile), la prochaine (La Suède, dirigée, elle, par une vraie référence européenne, mais dont la population est inférieure à celle de l'Ile‐de‐France) et la suivante (L'Espagne dont le Premier ministre paraît de plus en plus dépassé par les conséquences de la crise immobilière sans précédent que connaît la péninsule ibérique), n'augurent rien de grand ni pour lui ni pour l'Europe.

A ce glissement du centre de gravité politique européen, de Londres, Bruxelles et Berlin vers Paris, s'ajoutent d'autres phénomènes internes à la France. On assiste à la fin de la gérontocratie malsaine (comment appeler autrement un pays où, trente ans durant, on a considéré tolérable un taux de chômage des jeune oscillant autour de 20%) qui l'a si longtemps paralysée. On n'en constate pour l'instant que les symptômes, parmi les élites, de plus en plus anglophones et ouvertes au monde, mais le changement de parti pris à cet égard est frappant. L'autarcie politique et intellectuelle qui caractérisa l'ère Mitterrand‐Chirac, durant laquelle les idiosyncratiques querelles gauloises qui avaient cours dans l'hexagone ne s'inscrivaient que rarement dans la topographie du débat Européen plus large, vient elle aussi à son terme. Mon métier consiste entre autre à aider des personnes physiques ou morales à acquérir une visibilité internationale et jusque récemment, ma clientèle était quasiment exclusivement étrangère. Les politiques français se moquaient éperdument jusque dernièrement de faire l'objet d'articles dans le Financial Times ou l'International Herald Tribune. Les temps changent.

Et comme un bonheur ne vient jamais seul, pendant que la France commençait à se soucier de ce que le monde pense de ce qui s'y passe, voire de ce qu'il pourrait éventuellement avoir à lui apprendre, dans une sorte de merveilleux cercle vertueux, un autre fait d'importance s'est produit: le monde a recommencé à se soucier de la France. Rien de plus à la mode en ce moment dans la presse anglo‐saxonne que de louer les mérites du modèle social européen, qui fut d'ailleurs la grande star du Forum Economique Mondial de Davos en janvier dernier. Même lorsque c'est avec une moue ironique, on regarde la France d'un nouvel œil. Une amie travaillant pour un célèbre hebdomadaire international au parti pris «anglo‐saxon ultralibéral», comme on le qualifierait systématiquement en France si on le lisait, me demandait il y a quelques mois de la mettre en contact avec quelques économistes et grands patrons français. L'angle de son article: maintenant que la majorité des pays de l'OCDE ont commencé à pomper des milliards et des milliards de dollars ou d'euros dans leurs économies respectives, n'est‐il pas temps de s'intéresser au savoir‐faire des enfants de Colbert et Louis XIV, les maîtres du genre au sein du G7?

Est‐ce grâce à son programme nucléaire civil qui fait l'envie du monde entier et jusqu'en Californie? Ou, en dépit du verbiage et des logiques proto‐marxistes qu'on retrouve encore dans une partie non négligeable du discours public et des médias hexagonaux, grâce à la robustesse et l'efficacité de son capitalisme? Quoi qu'il en soit, les exemples abondent en ce sens, la France séduit.

Felix Rohatyn, le «sauveur de New York» des années 70, qui co‐préside aujourd'hui la Commission pour l'Infrastructure Publique du Centre d'Etudes Stratégiques Internationales, l'un des plus influents «think tanks» de Washington, évoqua en premier lieu la France dans une récente interview alors que le New York Times Magazine lui demandait quel pays d'après lui avait la meilleure infrastructure. Faisons confiance à l'ancien ambassadeur des Etats‐Unis à Paris: son faible pour la France n'est pas en cause dans ce jugement.

Certes, rien n'est encore joué — le chemin sera long et tortueux entre les nouvelles ambitions auxquelles peut aujourd'hui prétendre la France et leur aboutissement et les nouveaux fans que compte la France finiront par la juger à l'aune seule des faits. Une étude récente des crises financières du XXe siècle conduite par Gonzalo Fernández de l'université de Salamanque et Timothy J. Kehoe de l'Université du Minnesota montre que l'intervention de l'Etat dans l'économie pour soutenir l'investissement et l'emploi, si elle influe trop sur les «incentives» et les comportements du secteur privé, finit par causer... une grande dépression.

Le nombre et l'étendue des réformes qui restent à entreprendre ou à mener à bien dans ce pays «ingouvernable», dont le vacarme de la rue, assourdissant, ferait pâlir le plus tyrannique des despotes parmi nos contemporains, laisse pensif. Néanmoins, si Paris profite de la crise mondiale pour progresser sur cette voie tout en capitalisant sur ses réserves de «Soft Power» nouvellement acquises, elle peut prétendre reprendre la place qui est la sienne en Europe et dans le monde. Les Français l'avaient trop longtemps oublié: le monde entier veut venir à Paris et visiter la France. Il est temps d'ouvrir la porte en grand.

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