Life

Comment entrer à l'œil à Harvard, à Yale, à Princeton...

Farhad Manjoo, mis à jour le 23.02.2009 à 18 h 09

Le monde merveilleux des vidéoconférences en ligne d'Academic Earth

L'auteur J.K. Rowling fait docteur honoris causa de l'université d'Harvard Reuters/Brian Snyder

L'auteur J.K. Rowling fait docteur honoris causa de l'université d'Harvard Reuters/Brian Snyder

Ces derniers mois, j'ai essayé de me documenter sur la crise financière. Au cours de mes recherches, je suis tombé sur un cours de Yale qui portait sur l'aspect financier de l'immobilier et l'origine de l'engagement du gouvernement fédéral dans le domaine des prêts hypothécaires. «Beaucoup de gens ont l'impression que le prix des logements monte éternellement», nous dit le professeur et économiste Robert Shiller. Mais c'est évidemment faux: il a montré un graphique sur l'évolution des prix des logements américains au cours des cent dernières années.

Pendant une bonne partie du siècle, leurs fluctuations ont été extrêmement importantes; ensuite, vers 2000, ces prix ont connu une montée en flèche, inexplicable, sans précédent, beaucoup plus forte que la hausse rapide qui a suivi la Seconde guerre mondiale. On comprenait immédiatement le phénomène. Tous ceux qui ont vu ce graphique il y a trois ou quatre ans auraient dû savoir qu'il fallait s'attendre à des problèmes. Qui aurait cru que les études peuvent être utiles à ce point? Alan Greenspan, l'ancien président de la Réserve fédérale américaine (fed) aurait peut-être dû suivre ce cours.

Je dispose de temps libre, alors pourquoi cesser de m'instruire? J'ai donc suivi une conférence très instructive de David Swensen, le cerveau chargé de gérer les dotations que reçoit Yale, sur les stratégies d'investissement à long terme. Quelques jours plus tard, j'ai écouté un cours donné par Larry Summers, de Harvard, qui est à présent conseiller économique du président Obama. Il affirmait que la macroéconomie du siècle à venir sera davantage façonnée par les crises financières que par le cycle des affaires — ou quelque chose de ce genre. Je ne suis pas vraiment certain de ce qu'il disait parce qu'il était vraiment assommant, et je me suis éclipsé. A la place, je suis allé voir Alan Blinder, l'économiste de Princeton, dont l'exposé sur les origines de la catastrophe financière avait beaucoup plus de punch.

Et ce n'est pas tout! Je suis aussi un cours passionnant sur la théorie des jeux de Benjamin Polak, un économiste de Yale, et j'envisage de m'inscrire à des cours d'électrotechnique au MIT, de programmation informatique à Stanford, et d'étudier les politiques de lutte contre le changement climatique à Berkeley. J'habite San Francisco, mais j'ai suivi tous ces cours sans jamais sortir de chez moi, et souvent pendant que j'étais censé faire autre chose.

Depuis quelques années, les universités snobs des quatre coins des Etats-Unis filment leurs conférences et les diffusent en ligne. Il y a quelques mois, Academic Earth, une startup fondée par Richard Ludlow, un jeune licencié de Yale, s'est mise à rassembler ces vidéos et à les publier en forme de cours complets. C'est le rêve pour un débile qui remet toujours tout au lendemain.

J'ai terminé mes études il y a des années et il me reste peu de souvenirs extraordinaires de mes cours. Mais Academic Earth est étonnamment irrésistible. C'est comme Hulu, mais pour les ringards. Beaucoup de ces professeurs sont d'excellents enseignants et, contrairement à ce qui se passait à l'université, je peux choisir mes heures. Academic Earth arrive un peu à ce que Google a essayé de faire avec Knol, le projet brouillon de pseudo-encyclopédie que le moteur de recherche a lancé l'année dernière. Les deux sites vous permettent d'apprendre ce que pensent des experts reconnus, plutôt que les foules anonymes qui alimentent Wikipedia. Mais Academic Earth surclasse Knol, parce que les experts ne se contentent pas de donner leur avis à chaque fois qu'ils sont d'humeur communicative. Ils exercent leur métier: enseigner dans des salles réelles, dans des universités reconnues, à de vrais étudiants.

La plupart des vidéoconférences sont très bien enregistrées. Elles montrent le professeur, ses notes au tableau, et même les discussions avec les étudiants (mais dans quelques-unes d'entre elles, les étudiants n'ont pas de micros convenables, et il est difficile d'entendre leurs questions). L'interface du site est excellente, facile à utiliser — le moteur de recherche est génial: on rechercher les vidéos par sujet ou par enseignant et il est possible de s'inscrire à des cours complets podcastés.

Seul bémol à mon sens: chaque conférence durant au moins une heure, j'ai dû les regarder en plusieurs épisodes étalés sur la journée. Et quand je fermais mon navigateur pour revenir visionner l'enregistrement plus tard, le site n'avait pas mémorisé le moment où je m'étais arrêté. Academic Earth propose, avec de nombreuses vidéos, des supports d'accompagnement — des notes prises pendant une conférence, des transcriptions, des résumés et même des devoirs. Le site permet aux internautes d'évaluer chaque cours, ce qui constitue un guide bien pratique pour les choisir. Cette fonction pourrait aussi servir aux étudiants qui fréquentent déjà Harvard, Yale, ou une autre université prestigieuse présente sur ce site, sans oublier les jeunes qui pensent y entrer.

Supposons que vous ayez la chance d'être un futur informaticien qui a le choix d'être formé à Harvard ou Stanford, comment choisir votre université? Passez un après-midi à regarder la présentation des cours d'informatique de chacun des ces établissements. Ils vous disent tous qu'ils ont d'éminents professeurs, mais maintenant, vous avez un moyen de contrôler à l'avance la qualité de leur enseignement. (En me basant sur les vidéoconférences, j'opterais pour Stanford.)

Richard Ludlow, le fondateur d'Academic Earth, nourrit de grandes ambitions pour son site; l'année dernière, il a déclaré au magazine BusinessWeek qu'en diffusant des cours largement et à bas prix, il espère contribuer à faire baisser le prix de l'enseignement dans le monde entier. Pour autant, Academic Earth est une entreprise à but lucratif. Ce site collecte des enregistrements auprès d'universités qui les proposent dans un cadre de droits d'auteur souple (comme la licence Creative Commons). Ces règles interdisent souvent aux tiers de les utiliser pour générer des profits, mais Ludlow prévoit d'ajouter sur son site d'autres contenus non universitaires — des conférences données par des cellules de réflexion, par exemple — qui peuvent donner lieu à des ventes d'espaces publicitaires.

Peut-on suivre des études complètes sur Academic Earth? Ce sera peut-être possible un jour. Plusieurs études ont montré que l'enseignement à distance peut s'avérer une méthode efficace. Mais pour le moment, Academic Earth tient davantage du passe-temps que de l'université. Bien que des centaines de vidéoconférences soient disponibles, il n'y  pas assez de cours différents pour constituer un programme de licence. (Les sciences, l'ingénierie ainsi que l'économie sont bien mieux représentées que les lettres et les sciences humaines; vous n'y trouverez qu'un seul cours consacré à la littérature, un autre à la poésie et un troisième à la psychologie.)

Et bien sûr, l'université, c'est beaucoup plus que des conférences. Academic Earth ne vous demande pas de participer à des groupes de discussion hebdomadaire, de faire des travaux pratiques de chimie en laboratoire, de vous présenter à des partiels, ni de passer des examens de fin d'année. Vous n'avez pas besoin non plus de passer de longues soirées avec vos camarades à réfléchir à des séries de problèmes insolubles de chimie organique. Ni de vous réveiller très tôt le matin, l'esprit embrumé, en essayant de vous rappeler comment vous avez fini par vous retrouver dans le lit de ce type. Alors, si on vous accepte à Yale et que vos parents peuvent payer 45.000 dollars par an, allez-y!

Mais le côté si agréable d'Academic Earth, c'est en partie ce qui lui manque. Pas de mémoires à rendre, pas d'examens à passer, pas de discussions en travaux dirigés où fourmillent les opinions ineptes sur le véritable message que Nabokov tente de faire passer dans «Lolita». Au lieu de tout cela, rien qu'une heure pendant laquelle des experts mondiaux parlent de sujets qui les passionnent. J'aime particulièrement les listes de lecture de vidéos du site. Ce sont des collections de conférences de différents professeurs de plusieurs facultés sur un même thème.

Certaines sont consacrées, entre autres, aux grandes guerres de l'histoire, à la manière de faire prospérer une entreprise et à l'art de vivre heureux. Visionnez-les successivement un après-midi où vous n'avez rien à faire, vous êtes certain d'apprendre quelque chose. Et le plus beau dans tout ça: pas besoin de prendre la moindre note!

Farhad Manjoo

Traduit par Michel Cziffra

Farhad Manjoo
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