Life

CO2 mon amour

Barron YoungSmith, mis à jour le 02.03.2009 à 22 h 34

Les relations longue distance sont mauvaises pour la planète.

Au revoir. CC t-bet/Flickr

Au revoir. CC t-bet/Flickr

Vous êtes dans la salle d'attente de l'aéroport, un magazine trituré entre vos mains moites; vous attendez de voir apparaître votre moitié, qui vit si loin de vous. L'excitation et l'impatience vous gagnent. Mais il y a autre chose, comme un nœud dans l'estomac qui ne veut pas partir. Des crampes de culpabilité? Normal, votre amour nuit à la planète.

Dans notre monde pervers, une consultante en développement durable de San Francisco peut vouloir que son petit ami de Washington prenne l'avion une fois par mois pour lui rendre visite. Cette citoyenne concernée par l'environnement, qui passe ses journées à aider les entreprises à «verdir leur chaîne d'approvisionnement» et à «prendre en compte les coûts sociaux», s'évanouit la nuit quand elle écrit dans un courriel: «Viens me voir!» La «local attitude», oui, le «local sexe», non.

Considérons les conséquences de ces trajets aériens mensuels. Dans la mesure où les gaz à effet de serre émis par les avions à haute altitude ont probablement un impact démultiplié par rapport aux transports terrestres, ces envolées romantiques représentent 35 tonnes métriques équivalent CO2 par an. Si les deux tourtereaux se partageaient équitablement les dégâts, le mode de vie de notre consultante en développement durable serait six fois plus nuisible à l'environnement que celui de l'Américain moyen circulant en voiture, et dix fois plus nuisible que celui de l'habitant de San Francisco moyen. (Dans ce cas précis, la rupture amoureuse serait dix fois plus bénéfique à l'environnement qu'une conversion au régime végétarien.)

Cinq millions de relations longue distance aux Etats-Unis

Imaginons maintenant que la demoiselle se dégote une mutation à New York, d'où elle peut rejoindre son adoré par la route. Les bienheureux peuvent à présent se voir une fois toutes les deux semaines et rejeter chaque année, avec leurs longs trajets solitaires sur l'autoroute, 3,6 tonnes équivalent CO2.

Quel peut être l'impact total de ces déplacements à l'échelle nationale? Selon le dernier recensement américain, le pays compte environ 100 millions de célibataires de plus de 17 ans. On ignore combien d'entre eux entretiennent une relation longue distance, mais la littérature disponible suggère qu'au moins un quart des étudiants fricotent hors de leur ville de résidence. En extrapolant à l'ensemble de la population célibataire, nous pouvons prudemment ramener cette proportion à 1/15e. Ce qui porte à près de 6,7 millions le nombre d'Américains célibataires qui ont une relation à distance. Si l'on ajoute à cela les 3,4 millions de personnes mariées qui ont déclaré vivre séparément sans être «séparées», notre chiffre global atteint les 10 millions d'individus — soit 5 millions de relations longue distance.

Si toutes ces personnes effectuaient elles aussi le trajet New York-Washington toutes les deux semaines, elles émettraient un total d'environ 18 millions de tonnes métriques équivalent CO2 par an. A titre de comparaison, 6,9 millions de tonnes métriques se disperseraient dans l'atmosphère si l'on supprimait d'un seul coup tous les transports publics aux Etats-Unis. Dix-huit millions de tonnes équivalent CO2, c'est un tiers de ce que l'on s'épargnerait en dix ans en atteignant l'objectif national des 20% d'énergies renouvelables (lien PDF); ou 60% des émissions évitées chaque année grâce à une «adoption modérée» des véhicules hybrides. Et si même une faible proportion de ces relations s'entretenaient d'une côte à l'autre, voire entre New York et Chicago ou Los Angeles et Denver, le total des émissions deviendrait monumental. L'amour donne des ailes, mais la note est salée pour la planète.

Le même type de raisonnement s'applique déjà en matière d'habitudes alimentaires. Ainsi les mouvements «consommez local» encouragent-ils à réduire les émissions de CO2 en calculant les kilomètres «alimentaires» que parcourt notre nourriture avant d'arriver dans nos assiettes, et en ne consommant que ce qui a été produit dans un rayon de 160 km. Pourquoi pas un mouvement «Aimez local»? Pensez aux «kilomètres sexuels»: quelle distance votre partenaire a-t-il parcouru pour faire des galipettes avec vous? Quelle efficience énergétique atteindriez-vous en fréquentant quelqu'un qui vit dans un rayon de 160 km? Si un tel mouvement prenait une ampleur mondiale, en faisant des petits dans tous les pays ou en formant une gigantesque fédération à l'image de Slow Food, les bénéfices pour l'environnement en seraient multipliés d'autant.

Et un solide réseau «Aimez local» n'aurait pas que des vertus écologiques. Comme d'autres formes de localisation économique, le renoncement aux relations baladeuses engendrerait des profits dérivés non négligeables. D'abord, les gens retrouveraient le goût de la collectivité. En passant tout leur temps libre hors de chez eux ou scotchés devant une webcam - au lieu de flâner au parc, de jouer au bowling ou de papoter au comptoir - les amoureux à distance érodent l'esprit civique et les réseaux d'entraide sociaux. Ils ont moins l'occasion de rencontrer de nouvelles têtes. Et ils embourgeoisent leur ville en gonflant les rangs des jet-setteurs renfermés qui se préoccupent davantage - et c'est bien normal, vu leur vie — de l'état du trafic aérien que du sort de leurs voisins.

L'abstinence n'est pas bonne pour la sécu

En outre, les couples à distance font moins l'amour que les couples locaux. Or, de longues périodes d'abstinence peuvent être mauvaises pour la santé, ce qui génère un surcoût pour la Sécurité sociale. Sans parler du fait que l'éloignement décuple les sentiments négatifs tels que le manque et la jalousie. Une étude a d'ailleurs montré que les amoureux à distance avaient plus de risques de souffrir de dépression (lien PDF) et qu'ils étaient moins portés sur le partage et l'attention à l'autre en cas de maladie. Enfin, ils dépensent en transport ce qu'ils pourraient économiser ou investir, ce qui les rend vulnérables aux crises économiques et menace l'évolution de leur pouvoir d'achat. Autant de problèmes qui pourraient disparaître en aimant local.

C'est vrai, les tentatives visant à instiller les vertus écologiques dans les esprits sont souvent des tue-l'amour. Nombre de grands plaisirs de l'humanité — une belle pièce de bœuf! Une douche interminable! Un 4x4 à pare-buffle! — ont été dévalorisés par la politisation qu'en ont fait les évangélistes verts. Et quelque part, les relations longue distance sont romantiques précisément parce qu'elles mobilisent beaucoup d'efforts et de moyens. Il est certes moins excitant de fonder une relation sur un amour commun des sacs en toile de jute, que de se languir pour celui ou celle que l'on doit retrouver au cœur de l'Arizona.

Mais notre mouvement «Aimez local» ne s'inscrit pas dans le despotisme. Il n'a pas pour vocation de briser toutes les idylles à distance. Non, il se bornera à décourager ces dépenses exubérantes de temps et d'argent en faisant progressivement comprendre aux intéressés que la rupture ne présente que des avantages, en particulier économiques.

Exemple: avec la hausse en dents de scie que l'on prédit au cours du pétrole, beaucoup d'amoureux longue distance finiront par se demander s'ils préfèrent continuer à programmer leurs trajets en fonction des creux de la vague, ou tout simplement arrêter les frais. (La mort annoncée des emplois lucratifs globalisés pour les jeunes diplômés devrait entraîner d'autres remises en cause.) «Aimez local» pourra ramener ces cœurs égarés dans le droit chemin en leur enseignant les bienfaits environnementaux et sociaux de la rupture. Le groupe sera là pour rassurer les amants locaux fraîchement émoulus et leur inculquer le sens du noble sacrifice, au contact d'un vivier de charmants écolos qui, le hasard fait bien les choses, habitent le quartier.

Laissez-vous tenter. Le message d'«Aimez local» est simple, dans la meilleure tradition réformiste. Il vous suffit d'aimer ici, d'aimer maintenant, d'aimer durablement. Et si vraiment, vous aimez loin, préférez le train.

Barron YoungSmith

Cet article, traduit par Chloé Leleu, a été publié sur Slate.com.

Photo de une: CC t-bet/Flickr

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