Monde

Erreurs stratégiques en Afghanistan

Christopher Hitchens, mis à jour le 02.08.2009 à 15 h 50

Certainement. Mais il est bien trop tôt pour baisser les bras.

Rory Stewart a toujours été l’un des plus fervents et des plus intelligents défenseurs de la libération de l’Afghanistan. La sobriété de son dernier essai («L’irrésistible illusion», paru dans la London Review of Books du 9 juillet) a donc tout naturellement attiré mon attention: cet enthousiaste partisan de l’ingérence a en effet quelque peu revu sa copie. Voici comment il présente le problème, tel que nos dirigeants l’envisagent généralement :

«Ceux qui formulent les politiques publiques ne voient l’Afghanistan qu’en terme de contre-terrorisme, de contre-insurrection, de reconstruction de l’Etat, et de développement économique. Ces catégories sont si étroitement liées qu’il est impossible d’y faire face séparément: pour vaincre les talibans, il faut construire un Etat fort ; pour construire un Etat fort, il faut vaincre les talibans. Pas de sécurité sans développement, et pas de développement sans sécurité. Là où il y a les talibans, il y a du terrorisme; là où le développement est en berne, il y a du terrorisme; et, comme l’a dit Obama au New Yorker, «toute zones de non-droit devient vite une terre d’accueil pour les terroristes».»

Cela fait un déjà un petit bout de temps que je ne suis pas allé en Afghanistan; je ne sais donc pas tout de la situation actuelle. Inutile d’être un expert, cependant, pour comprendre qu’une erreur stratégique a été commise peu après le début de l’intervention, et que nous faisons depuis fausse route; il est de plus en plus difficile de le nier. Quand je parle d’«erreur stratégique», je pense plutôt à une série d’erreurs cumulées. Inventaire succinct: nous avons perdu la «guerre contre la drogue». Nous avons trop compté sur les frappes aériennes pour déloger les insurgés, frappes qui ont blessé et effrayé les populations civiles. Nous avons cédé de nombreuses zones proches des frontières aux talibans et à leurs alliés pakistanais. Et, pour couronner le tout, nous n’avons pas su lutter contre la corruption, les abus de biens sociaux, et l’apathie touchant tous les ministères du gouvernement d’Hamid Karzaï (qui semble s’acheminer cahin-caha vers une réélection; la chose n’intéresse d’ailleurs pas grand monde).

Selon Stewart, un afflux massif de troupes ne changerait sans doute rien à la situation actuelle. Il n’y a pas de partis de masse dans le paysage politique afghan, et Kaboul ne jouit pas de la force et de la légitimité (certes relatives) de Bagdad. S’il était possible de négocier avec les sunnites d’Irak, approcher les tribus afghanes s’avère bien plus complexe; elles font preuve de moins de cohérence et possèdent moins de légitimité. C’est dans ces circonstances que les talibans sont parvenus à reproduire avec quelques succès les faits d’arme des moudjahidine antisoviétiques d’antan: ils se font passer pour les défenseurs de la foi islamique, pour les principaux opposants à l’ingérence étrangère, et font maintenant office de gouvernement virtuel dans quelques villes et provinces.

Tout n'est pas perdu


Pour autant, tout n’est pas perdu. Lors de mes propres pérégrinations dans l’arrière-pays afghan, j’ai peu à peu découvert que les talibans souffraient d’un désavantage majeur, désavantage qui n’avait pas touché les moudjahidine précédents. En effet, les talibans sont les anciens dirigeants du pays; et le moins que l’on puisse dire, c’est que leur politique n’a pas fait que des heureux. Un nombre incalculable de personnes (notamment les femmes et les populations des villes) ont grandement souffert sous le règne cruel et sans intelligence de ces individus. Bien des Afghans ont fuit le pays pendant cette période, et ne sont revenu qu’après la défaite des talibans. Plusieurs minorités ethniques et religieuses ont enduré trop de persécutions pour tolérer un éventuel retour au pouvoir des moudjahidines. 

Rory Stewart ne dit pas autre chose: «les Hazaras, les Tadjiks et les Uzbeks sont plus riches, mieux établis et plus puissants qu’ils ne l’étaient en 1996 et résisteraient férocement à toute tentative de prise de contrôle de leurs régions. L’armée nationale afghane est correctement entrainée. Le Pakistan n’est plus en mesure de soutenir les talibans avec autant d’efficacité que précédemment. Même si nous disposions de moins de troupes ou de forces aériennes internationales, les talibans ne seraient certainement pas en mesure de réunir une armée conventionnelle (ce qui fut le cas en 1996) et de prendre Kaboul à coup de tanks et d’artillerie.»

En somme, si j’ai bien compris leur message, Stewart et les autres analystes nous mettent en garde: selon eux, pour ce qui est de l’ingérence occidentale en Afghanistan, le mieux est en train de devenir l’ennemi du bien. Cette situation me rappelle une parole du grand homme politique Aneurin Bevan, travailliste gallois. Pendant la crise chypriote, à la fin des années 1950, Bevan déclara ne pas bien comprendre les intentions réelles du gouvernement tory. Que voulait la Grande-Bretagne, demanda-t-il? Conserver une base sur l’île, ou utiliser l’île… en tant que base? Filons l’analogie: ne serait-il pas possible de remplir notre mission en Afghanistan sans avoir à contrôler la nation, la société afghane dans son ensemble? 

L’essai de Stewart offre une réponse adéquate: «Il est possible de réduire la présence militaire et de ne plus se mêler de la construction de l’Etat sans se retirer complètement du pays. Des projets d’importances pourraient tout de même être menés, et ce dans de nombreux domaines : électricité, eau, irrigation, santé, éducation, agriculture, développement rural..» Sur le plan militaire, Al-Qaïda peut être maintenue hors d’Afghanistan (même si il faut pour cela les repousser jusqu’au Pakistan) si l’on s’en tient aux méthodes actuelles: déploiement des forces spéciales et surveillance aérienne. Si un seigneur de la guerre taliban de province ouvre ses portes aux terroristes, nous nous réservons le droit de frapper à l’aide de «forces transhorizon» basées dans des pays voisins.

Après avoir décidé  le retrait des troupes basées en Irak, Obama se savait vulnérable : il fallait frapper un grand coup en Afghanistan. De plus, lorsqu’il a établi sa feuille de route, le dossier Afghanistan-Pakistan était beaucoup moins complexe qu’il ne l’est devenu aujourd’hui. Le problème, c’est que le Président a fait beaucoup de promesses ; il n’est pas certain qu’il puisse toutes les honorer. Nous sommes donc condamnés à mettre en place un nouveau système de sécurité (dont le coût grimpe chaque jour); nos alliés de l’OTAN cachent de moins en moins bien leur énervement. Même les Anglais s’impatientent, au vu du nombre de pertes humaines et de l’éternel manque de stabilité politique du pays. Enfin, contrairement à l’Irak, l’Afghanistan n’a pas d’économie (si ce n’est l’économie «non-officielle», que nous avons tenté d’éradiquer, décision stupide si il en est). 

Faut-il baisser les bras pour autant? Certainement pas. Nous ne sommes pas à court de solutions : il suffit d’avoir des idées ; d’en parler. Une chose est sûre : pour ceux qui veulent mener cette réflexion, l’essai de Stewart est un excellent point de départ.

Christopher Hitchens, chroniqueur de Slate.dom

Traduit par Jean-Clément Nau

Photo Reuters/Shamil Zumatov

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