Monde

Benoît XVI séduit l'Afrique

Pierre Malet, mis à jour le 27.03.2009 à 13 h 13

Pour contrer l'influence croissante des autres religions, les catholiques africains réclament un «pape de combat».

Des fidèles attendent le passage du pape devant l'église San Antonio à Luanda Alessandro Bianchi / Reuters

Des fidèles attendent le passage du pape devant l'église San Antonio à Luanda Alessandro Bianchi / Reuters

Les récents propos du pape sur le Sida en Afrique et l'usage des préservatifs ont fait scandale partout sauf... sur le continent noir. Dans la presse africaine, les commentaires sur cette affaire étaient des plus rares. Les médias camerounais ont surtout regretté que cette polémique ait occulté le succès populaire de la visite pontificale.

Il est vrai que, contrairement à ce qu'imaginent beaucoup d'Occidentaux, la sexualité est très souvent restée taboue en Afrique. Plus que tout autre sujet, le Sida est encore un thème qui fait peur. Il a fallu attendre 1998 pour que le Président sud-africain Nelson Mandela mette un terme à l'omerta : il a évoqué ouvertement cette maladie qui a fait des millions de victimes dans son pays. L'Afrique australe est la région du monde la plus touchée par ce fléau.

Avant lui aucun grand dirigeant sud-africain n'avait osé évoquer la question lors d'un discours officiel. L'ex-Président sud-africain a expliqué que son fils lui-même était atteint par cette maladie et était en train de mourir. Par la suite, Thabo Mbeki, qui lui a succédé en 1999, a adopté une politique particulièrement timorée : il a refusé de reconnaître l'efficacité des antirétrorivaux dans la lutte contre le virus. Son pays, la plus grande puissance économique du continent, n'a rien fait, ou si peu et si tard, pour favoriser le développement de la distribution de génériques. Manto Tshabalala-Msimang, la ministre de la santé de Thabo Mbeki conseillait un «régime à base d'huile d'olive et d'ail» pour lutter contre le virus. Tandis que le Président sud-africain refusait de reconnaître l'existence d'un lien entre VIH et Sida.

Encore aujourd'hui, dans les zones les plus touchées par le virus, tels que le Swaziland ou le Kwazulu-Natal, les populations refusent souvent d'utiliser des préservatifs. A la question, conseillez-vous à vos élèves leur usage ? un enseignant d'un village du Kwazulu-Natal où le taux de séropositif approchait les 50% m'a répondu : «Surtout pas. Dans la région, on meurt jeune depuis toujours. Et il faut bien que les lycéens tentent leurs expériences et vivent leur vie».

Au Swaziland, pays où plus de 30% de la population est séropositive, les préservatifs suscitent encore plus de méfiance. Au motif qu'ils seraient infectés. «Ils sont envoyés par les Américains qui veulent éliminer la race noire grâce au Sida, une maladie qu'ils ont inventée» expliquent bien des Swazis.
Si elle peut étonner, cette vision se nourrit de l'histoire récente. A la fin du régime d'apartheid, des «savants fous» tentaient de mettre au point des programmes de stérilisation de la race noire. Quand le virus a fait son apparition, beaucoup d'habitants d'Afrique y ont vu un moyen pour éliminer les noirs. Ou aussi une «invention de l'esprit» pour empêcher les noirs de se reproduire. Dans les sociétés africaines, le fait d'avoir beaucoup d'enfants apparaît encore comme une priorité absolue. Elle est notamment prêchée par le Président ougandais Yoweri Museveni qui considère «l'explosion démographique»  de son pays comme une excellente nouvelle.

D'autre part, les sociétés africaines sont très conservatrices en matière de sexualité. L'année dernière, le Président gambien Yahya Jammeh a donné «24 heures» à tous les homosexuels pour quitter le pays : «Tout hôtel qui héberge ce type d'individus sera fermé, car leur comportement est illégal. Nous sommes un pays musulman, et je n'accepterai jamais de tels individus dans ce pays».

Même au «tolérant Sénégal», les homosexuels sont obligés de se cacher. Une fois démasqués, ils choisissent souvent de prendre la fuite. Les dirigeants africains, notamment Robert Mugabe, dénoncent régulièrement l'homosexualité. Le Président zimbabwéen est loin d'être le seul à la présenter comme une «maladie», «importée» d'Occident. Tout comme le Sida. «Pour l'immense majorité, qui est bien entendu, violemment homophobe, l'homosexualité est une inclination contraire aux «traditions africaines» souligne le mensuel africain Continental. D'où la résurgence du vieux mythe selon lequel l'homosexualité aurait été introduite en Afrique par les Occidentaux.

Coutumier des propos homophobes, l'influant archevêque anglican Peter Akinola a notamment déclaré: «Le mariage entre personnes du même sexe est une perversion, une déviance et une aberration, capable d'engendrer un holocauste moral et social. C'est aussi susceptible de provoquer l'extinction de la race humaine et nous n'accepterons jamais que de telles pratiques s'enracinent au Nigeria».

Dans son pays, le plus peuplé d'Afrique, de tels propos n'ont pas provoqué de scandale. Au Nigeria, comme ailleurs sur le continent noir, les religions se livrent une concurrence féroce. Afin de conquérir une «nouvelle clientèle», il est souvent nécessaire de se livrer à une surenchère verbale. Dans le Nord du Nigeria, des imams réclament l'imposition de la charia dans l'ensemble de ce pays de 120 millions d'habitants, même dans le sud chrétien. Tandis que les «nouvelles églises» protestantes n'hésitent pas à venir «chasser» sur les terres d'Islam, dans le nord du Nigeria.

Dans ce pays, comme ailleurs en Afrique, l'église catholique apparaît souvent comme modérée, presque timorée et elle perd du terrain. Pour contrer l'influence croissante des autres religions, des catholiques réclament un «pape de combat» qui tient des «propos fermes» de nature à séduire de nouveaux fidèles. Si les récents discours de Benoît XVI sur le préservatif risquent de faire perdre des «âmes» à l'église catholique, c'est bien davantage en Europe que sur le continent noir: l'Afrique cultive d'autres pensées. Bien loin de la «vieille Europe».

Pierre Malet

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