Culture

Bashung, passeur entre générations

Paul Ramone, mis à jour le 16.03.2009 à 20 h 45

Un artiste doté d'une vision et capable de réconcilier le grand public et les branchés.

Alain Bashung au 33ème Paléo festival de Nyon STR New / Reuters

Alain Bashung au 33ème Paléo festival de Nyon STR New / Reuters

«J'ai fait l'amour J'ai fait le mort, t'étais pas née» tristes circonstances oblige, ces paroles tirés de «La nuit je mens» font sensiblement écho à la disparition d'Alain Bashung, ce grand monsieur de la chanson rock française. Mais tellement d'autres mots auraient pu être citées tant ses textes ont souvent flirté avec cet image de voyageur solitaire et d'anges trahis. Depuis sa disparition samedi 14 mars, les hommages pleuvent du côté des artistes et des politiques. Beaucoup d'entre eux, jusqu'à un certain président, ont salué «l'immense poète». L'ironie est que Bashung n'était pas un poète - en tout cas des mots - et laissait ce soin à d'autres brillants paroliers, tels que Boris Bergman, Jean Fauque, Miossec, Gaëtan Roussel...

C'était surtout un artiste doté d'une vision, capable de traverser les clivages et les genres, passant de la chanson rock à l'avant-garde, son univers exigeant parvenait à réconcilier le grand public et les branchés. Certains le considérait comme le meilleur producteur du monde, ce qu'il se défendait de d'être dans Le Monde en 2008 : «Pas tout à fait, parce que je n'aime pas manier les machines. Je ne suis pas un cador de technique, j'ai besoin qu'on m'aide ». Et c'était tellement vrai.

Tel un David Bowie au pouvoir de régénération illimité, Bashung a tout au long de sa carrière su s'entourer de musiciens talentueux, c'était son don le plus précieux. En insatiable curieux et mélomane, ses albums fourmillent dans les crédits de musiciens novateurs : des guitaristes renommés tels que Marc Ribot (Tom Waits, Elvis Costello), Arto Lindsay, Adrian Utley (Portishead) jusqu'à récemment le folksinger M. Ward sur Bleu Pétrole, les théoriciens post punk Colin Newman (Wire) et Blixa Bargeld (d'Einstürzende Neubaten) pour l'album Novice (1989), l'arrangeur Michael Brooke (Brian Eno, Peter Gabriel)... ceux-là ne sont qu'un échantillon du parterre rock international à avoir collaboré avec lui. En France, son oreille affutée n'est pas restée insensible aux talents singuliers du groupe Les Valentins et du guitariste-compositeur Rodolphe Burger (ex Kat Onoma), recrutés sur les albums Fantaisie Militaire (1998) et l'Imprudence (2002), pour ne citer qu'eux.

Un passeur entre les générations

Rarement artiste français a su être en phase avec les courant contemporains tout du long de sa carrière. Des albums expérimentaux comme Play Blessures (1982) et L'imprudence (2002), l'ont érigé au rang de modèle d'intégrité en France, de père spirituel, au même titre que Serge Gainsbourg - avec qui il a d'ailleurs collaboré sur Play Blessures. Depuis ses débuts dans les années 70, Bashung s'est toujours ouvert à de nouvelles générations d'auteurs-compositeurs-interprètes. On l'a ainsi entendu chanter des duos engagés avec Noir Désir et Rachid Taha, partir en tournée en 2007 avec Les Aventuriers d'un autre monde aux côté de Jean-Louis Aubert, Cali, Daniel Darc et Raphaël. Dans la chanson « Panique Mécanique » de Dionysos, il incarne la voix de Jack l'éventreur. Dans ce vertige d'amours réciproques, le courant passe définitivement entre les âges.

Son ultime album Bleu pétrole est à cet égard bien plus qu'un testament, il fait office de passerelle entre différentes générations d'auteurs-compositeurs. Joseph d'Anvers et Armand Melies, deux des plus prometteurs talents du paysage musical hexagonal biberonnés à la culture rock, cosignent sur l'album deux chansons. Bashung avait eut le génie de les réunir aux côtés du discret vétéran Gérard Manset : un morceau, « Vénus », scelle ce mariage entre la jeunesse et l'expérience, sur un poème de Manset et la musique de Meliès. Dans un va et vient d'hommages, le chanteur commande à son ainé (Manset est né en 1945, Bashung en 1947) un titre, le bouleversant « Comme un Lego » et lui rend l'appareil en reprenant son classique « Il voyage en solitaire ». Au milieu de ce fossé du temps, Gaëtan Roussel (Louise Attaque) le second homme du disque qui cosigne la moitié de l'album, collabore avec Manset sur « Je tuerai la pianiste ». Soit trois générations distinctes d'auteurs-compositeurs se fondent en harmonie sur Bleu Pétrole. La boucle est bouclée.

L'homme à la tête de chou

Nul doute que le chanteur a laissé son empreinte pour quelques décennies. Mais déjà disparu, qu'on annonce son retour : Alain Bashung chantera au théâtre du Rond-Point cet automne à Paris. Du moins sa voix. Elle traversera un spectacle de musique et de danse basé sur "L'homme à la tête de chou", fameux album concept de Serge Gainsbourg enregistré en 1976. Engagé sur le projet de ce ballet rock, le chanteur avait enregistré une bande-son d'une heure trente par crainte d'être trop faible pour interpréter l'album en public. Le destin aura finalement décidé pour lui. Enfin, il travaillait au mixage d'un disque live à paraître issu de ses tournées passées l'année dernière à sillonner la France. On ne le verra plus le Vercors. Tristesse

Paul Ramone

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