Culture

Baise-moi, de Shakespeare à Britney

Jesse Sheidlower, mis à jour le 25.03.2009 à 21 h 15

Mlle Spears n’a pas inventé le jeu de mots vulgaire du titre de sa dernière chanson.

Capture d'écran du clip If U Seek Amy

Capture d'écran du clip If U Seek Amy

La semaine dernière, Britney Spears a sorti la vidéo de son nouveau single «If U Seek Amy» (littéralement « Si tu cherches Amy »).  Comme beaucoup l'ont remarqué, le titre de la chanson, quand il est prononcé à haute voix, s'entend comme F-U-C-K me (baise-moi). Pour être tout à fait honnête, on ne peut pas l'interpréter autrement, puisque le vers n'a aucun sens dans le contexte de la chanson: «All of the boys and all of the girls are begging to if you seek Amy» (littéralement « Tous les garçons et toutes les filles supplient si tu cherches Amy »; phonétiquement « Tous les garçons et toutes les filles meurent d'envie de me baiser»).  La vidéo suggestive commence même avec une présentatrice de journal télévisé qui énonce le titre de la chanson pendant qu'un télétexte lit « Une chanson de Britney Spears épelle une obscénité déguisée», donc il n'est même pas possible de penser que la star essaie de faire quelque chose de subtil. Britney a-t-elle inventé un nouveau jeu de mots obscène?

Pas vraiment, mais elle lui donne une nouvelle tournure. Le trope consistant à épeler f-u-c-k (baiser, en français) avec les mots if you see Kay (littéralement « si tu vois Kay ») est une figure connue par les musiciens. La première manifestation semble en être l'œuvre du pianiste de blues Memphis Slim, qui a enregistré la chanson nostalgique «If You See Kay» au sujet de son ex-copine, en 1963:

 

If you see Kay
Please tell her I say, "Hurry home."
Lord I ain't had no lovin'
Since my little Kay been gone.
If you see Kay,
Please bring her home to me.

 

Si tu vois Kay
Dis-lui que je dis, "Rentre vite"
Personne ne m'a bien aimé
Depuis que ma petite Kay est partie
Si tu vois Kay
Ramène-la chez moi.

 

Il y a beaucoup de chansons de rock qui partagent ce titre, et dans la plupart des cas, il semble que les artistes sont arrivés à cette idée par eux même. En 1977, R. Stevie Moore a sorti son «If You See Kay», une chanson vindicative et bondissante au sujet d'un chagrin d'amour qui se termine avec le vers «If you see Kay you» (littéralement « Si tu vois Kay, toi, » mais phonétiquement «F-u-c-k you» [« Va te faire foutre »]).

En 1982, le groupe canadien April Wine a sorti une chanson nulle intitulée «If You See Kay». La pauvreté des vers de la chanson tels que «She had the look of need/ Like 'Give it to me'/ I decided I should take a chance» («Elle avait l'air d'avoir envie / Genre "Donne tout c'que t'as" / J'ai décidé de tenter ma chance ») est compensée par la savoureuse ambiance très «années 80» de la vidéo.

En 1990, le groupe punk Poster Children a sorti son propre «If You See Kay», une chanson décousue au ton rauque, et en 2005 le groupe norvégien Turbonegro a sorti un «If You See Kaye» plus stylée et pop, chantée en anglais. En revanche, les auteurs qui travaillent pour Britney semblent avoir trouvé une nouvelle inspiration en remplaçant «see Kay» (littéralement « vois Kay » ; phonétiquement C-K) par "seek Amy" (littéralement « cherche Amy » ; phonétiquement C-K me).  Je n'ai trouvé aucun précurseur pour cette locution.

On doit au groupe irlandais The Script, qui a sorti sa "If You See Kay" sur MySpace il y a quelques années, une version du trope vraiment entêtante.  Dans un entretien récent, les musiciens ont reconnu leur dette à James Joyce -qu'ils ont identifié comme « un dieu littéraire en Irlande » pour ceux qui l'ignoraient- notant qu'il a employé la blague « If you see Kay » dans Ulysse.  Effectivement, le dieu littéraire irlandais semble être la première personne à avoir employé cette phrase; dans Ulysse, Joyce incorpore un extrait d'une chanson burlesque chantée par les Filles libérées:

 

If you see kay
Tell him he may
See you in tea
Tell him from me.

 

Si tu vois d d
Dis-lui que je l'é
Que je l'é o q
Ce sacré q q

(traduction d'Auguste Morel revue par Valery Larbaud pour Gallimard)

Dans le troisième vers, Joyce arrive aussi à dissimuler c-u-n-t (con).  Prends ça, Britney!

Cependant, Joyce n'est pas l'unique grand écrivain à placer des obscénités dans son œuvre.  Des centaines d'années avant, ce n'est autre que le dieu littéraire anglais William Shakespeare qui a employé une tournure semblable. Dans La douzième nuit (ou Le soir des rois), Malvolio, l'intendant d'Olivia, reçoit une lettre de Maria mais écrite de la main d'Olivia ; en analysant l'écriture, Malvolio dit, "By my life this is my lady's hand. These be her very C's, her U's and her T's and thus makes she her great P's" (littéralement « Sur ma vie, c'est l'écriture de madame : je reconnais ses C, ses U et ses T ; et c'est ainsi qu'elle fait ses grands P »).  Puisque le mot and sonne comme la lettre N, Shakespeare arrive à épeler c-u-n-t, et en plus il cache « pee » (le mot anglais pour pipi).

Et lui, il n'avait pas besoin d'une présentatrice d'un journal télévisé, ni d'un crieur de rue, pour se faire comprendre.

Jesse Sheidlower
Cet article, traduit par Holly Pouquet, a été publié par Slate.com le 19 mars 2009.

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