Après avoir vécu d'illusions, le marché de l'art vivra maintenant d'espoir
La bulle spéculative n'est plus qu'un souvenir.
- Enchères chez Christie's -
Le monde de l'art est soumis depuis le début de l'année au régime de la douche écossaise. Les mauvaises nouvelles se succèdent depuis des mois. Cela n'a pas empêché lors des premières ventes importantes de l'année à Londres de battre un record avec la Petite danseuse de quatorze ans d'Edgar Degas. La sculpture a changé de main pour 14,6 millions d'euros le 3 février. Une surprise d'autant plus grande que la crise économique et financière a sérieusement déstabilisé le marché de l'art un peu partour dans le monde, en Europe comme aux Etats-Unis et en Asie.
La tendance sur l'ensemble de l'année 2008 a déjà été franchement mauvaise, surtout pour les grandes maisons d'enchères qui à l'image des établissements financiers avaient fini par se convaincre elle-même que rien ne pouvait leur arriver, que la mondialisation allait leur donner un avenir planétaire et que les prix ne pouvaient que monter.
Depuis le début de l'année, les rumeurs se sont d'ailleurs multipliées dans les médias anglo-saxons, à New York comme à Londres, sur une possible vente de Christie's. La maison anglaise a été acquise en 1998, par François Pinault. Et les démentis d'Edward Dolman, le directeur de Christie's, n'ont pas convaincu les commentateurs. Ils évoquent pêle-mêle l'endettement élevé des différentes sociétés appartenant à François Pinault et la cession par ce dernier en juin 2008 de 60% de Piasa, une maison d'enchères française, à un groupe de cinq investisseurs, dont Laurent Fabius.
Sotheby's, l'éternelle rivale de Christie's, n'est pas dans une situation plus confortable. L'action de Sotheby's, cotée à New York, a perdu plus de 70% de sa valeur depuis octobre 2007.
Confrontées à une baisse rapide de leurs recettes, les maisons d'enchères ont décidé de licencier entre 20 et 25% de leur personnel. Tous les départements sont touchés. Ceux qui étaient les plus prestigieux, l'art contemporain, l'art moderne et impressionniste, ne sont pas épargnés.
La troisième maison d'enchères Phillips de Pury & Company, ultra-spécialisée dans l'art contemporain, et qui a caressé l'ambition un temps de rattraper les deux grandes sous l'impulsion de son propriétaire d'alors, Bernard Arnault, a été reprise en octobre 2008 par le groupe de luxe russe Mercury. Mais n'ayant pas eu les moyens comme Sotheby's et Christie's d'offrir des garanties de prix aux vendeurs (même si la pièce ne trouve pas preneur), Philips tient mieux le choc sur le plan financier. La maison n'a pas perdu, comme ses deux puissantes rivales, des sommes condidérables à l'automne dernier et ne licencie pas. Elle envisage même de se développer.
Il n'y a pas que les maisons d'enchères qui souffrent, les foires aussi ne font plus recette. Il faut dire qu'elles se sont multipliées de façon exponentielle au cours des dernières années. Du coup, certaines, même si elles existent encore, sont désertées par les vendeurs et les acheteurs, et bon nombre disparaissent purement et simplement. La sixième édition de foire d'art contemporain de Moscou qui devait se tenir au Manège au mois de mai a été annulée par ArtCultureStudio SA, la société suisse organisatrice. Cette dernière a ensuite annoncé qu'elle n'organiserait pas non plus en août le World Fine Art Fair à Salzburg. Frieze et Miami Basel, les deux plus grandes, survivent difficilement. Les vendeurs étaient prêts à faire des remises pouvant aller jusqu'à 30%.
Les allées vides ne sont pas forcément une mauvaise nouvelle. Elles sont aussi le signe que le monde de l'art est réinvesti par les collectionneurs, les amateurs, les vrais, pas seulement les marchands. Ceux qui voyaient le marché de l'art avant tout comme le meilleur moyen de réaliser des plus-values rapides et faciles le désertent depuis plusieurs mois, parfois avec de lourdes pertes. Comme le soulignait Arne Glimcher, le créateur d'une des galeries les plus respectées à New York (PaceWildenstein) sur le site The Daily Beast : «Ma génération vivait dans le monde de l'art. La génération actuelle vit dans le marché de l'art». Revenir dans le monde de l'art ne peut que réjouir les vrais amateurs.
Anne de Coninck
(Photos : La Petite Danseuse de Quatorze ans, d'Edgar Degas, et des enchères chez Christie's. Reuters)
Mis à jour le 11/02/2009 à 17h36











































Cette crise est elle un changement de paradigme ou une crise technique? Aura t-elle un effet sur l'art lui-même? Un renversement, un renouveau ou une nouvelle page?
Il me semble que le mouvement qui va vers le développement durable, l'écologie, le commerce équitable, etc. est lié à cette crise. Envisager un art durable (et équitable) me semble une sage idée, après ces années d'installations éphèmères et coûteuses montées par des artistes flambeurs. Un art socialement écologique.
Il ne fallait pas être devin pour annoncer la fin de la spéculation sur le marché de l'art. Dans une interview accordée au journal belge "Le Soir" qui désirait avoir mon avis sur la folie des prix sur le marché de l'art, j'avais prédit un recul sensible à partir de juin 2008 alors que Thierry Ehrmann, le patron d'Artprice, n'était pas d'accord en signalant que ses analystes ne voyaient aucun signe de refroidissement en insistant sur le fait que les invendus aux enchères ne dépassaient pas 30%.
Dans toutes mes analyses sur le site www.artcult.fr que j'ai créé en 1996, j'avais indiqué que les achats sur le marché de l'art provenaient en général de spéculateurs. J'avais même annoncé une baisse de 15% des CA des maisons de vente pour 2008 dès le mois de février de l'année dernière. J'avais en outre dénoncé les hausses de prix pour de nombreux artistes contemporains comme Jeff Koons ou Maurizio Cattelan.
Annoncer aujourd'hui le retour des vrais amateurs sur le marché de l'art est comme enfoncer une porte ouverte. Par contre, il aurait été intéressant pour Anne de Coninck de signaler que le recul du marché de l'art est bien moindre que celui des places financières et boursières et que nombre de particuliers, dégoûtés de leurs placements auprès des banques, se ruent désormais en masse dans les salles de vente en pensant faire des placements plus judicieux.
Ayant rédigé plus de 10 000 articles sur le marché de l'art depuis 25 ans, je peux sans risque prédire pour 2009 une nouvelle chute de 10% des CA des maisons de vente par rapport à 2008 pour la simple raison que les Russes ne sont plus actifs sur le marché et que les Américains sont à la ramasse. Par contre, il y aura des sursauts intéressants, notamment avec la vente de la collection Saint-Laurent et quelques autres enchères conséquentes pour des oeuvres rares, pour maintenir le marché à un niveau plus performant que les places boursières.
En fait, la crise aura eu un effet salutaire pour le marché de l'art qui fonçait comme un train fou sur les rails de la spéculation. Le ménage qui s'ensuivra permettra un retour à la raison mais une fois que l'économie mondiale se refera une santé, les mêmes problèmes qu'auparavant ressurgiront. En conclusion: les leçons des crises précédentes ont rarement été retenues. Celles de 1991, de 2001 et de 2003 n'ont donc pas empêché la spéculation de revenir au galop malgré les coups de semonce qu'elles ont provoqués. En réalité, on ne vit plus dans le monde de l'art depuis que le marché s'est créé au début des années 1980 mais dans un marché de l'art remodelé car quoi qu'il arrive, une oeuvre de qualité aura toujours un prix n'en déplaise aux amoureux de l'art obligés quelque part d'être des nantis pour satisfaire leur passion.
Adrian Darmon
Ancien correspondant de l'agence Reuter
Créateur du magazine Art et Valeurs (1988-1992) et de www.artcult.fr depuis 1996 (plus de 15000 pages en ligne)