Culture

ABYSSAL

Marc Ménonville, mis à jour le 10.03.2009 à 17 h 19

Le mot de la semaine

Exponentiel triomphait, exponentiel a vécu. La Crise est passée par-là. Il n'y en plus que pour abyssal comme déficit abyssal, pertes abyssales, recul abyssal de la Bourse ou c...rie abyssale.

Exemple: quand Zeus reprochait à Hermès la dégradation abyssale du bilan de la Olympe & Co, il s'entendait répondre que certains, au moins, faisaient marcher le commerce alors que d'autres, comme Phébus, perdaient leur temps à chanter des chansons d'une niaiserie abyssale, et que certains, tel Dionysos, sombraient dans des ivresses abyssales.

Abyssal se présentait pourtant comme un mot rare, quasiment scientifique, associé, par exemple, aux abysses qu'un Jules Verne imaginait dans la mer des Sargasses. Il y avait un peu de Cousteau, là-dedans, un zeste de «Monde du Silence». On pouvait rêver, grâce à abyssal, à un bathyscaphe plongeant dans une fosse sans fond pour y découvrir des créatures inconnues et des êtres à l'aspect d'extra-terrestres.

Mais voilà: avec les annonces sans fin des pertes des banques et des autres institutions financières, gigantesque ne suffisait pas et colossal souffrait d'on ne sait quoi de convenu. Par nature, exponentiel répond à des idées de progression, de croissance. La croissance, on n'en parle plus. Les profits, ils ont été laminés par le choix hasardeux d'actifs dits toxiques — ce qui n'est qu'une façon de reconnaître que lesdits actifs sont à inscrire au passif. Abyssal fait florès, comme un profiteur du désastre.

Les pertes, elles, ne sont pas des pertes de gamin, comme l'on dit aujourd'hui. Elles se chiffrent par milliards de dollars ou d'euros (voire de livres sterling pour ceux qui utilisent encore cette monnaie-là), puis par dizaines de milliards sinon par centaines de milliards. Afin d'y faire face, les gouvernements, saisis par un prurit dépensier comme naguère monsieur «Le Trouhadec par la débauche», alignent eux aussi, sans compter (quand on aime son économie, on ne compte pas) les milliards en relances, en bail out, en sauvetages. La bonne gouvernance s'apprécie à l'aune de la dépense. Vous dépensez, bravo! Vous craignez l'inflation, haro! Il est de bon esprits, d'ailleurs, pour nous affirmer, sans rire, que tout cela ne suffit pas, qu'il faut dépenser plus encore et donner aux consommateurs les moyens de se remettre à dépenser eux aussi. Dépensez, dépensez, il en restera toujours quelque chose, notamment du déficit abyssal- sauf de l'épargne.

A situation nouvelle, mot nouveau. Puisqu'il a fallu dévaluer exponentiel, abyssal s'est imposé. Il se glisse partout, jusqu'aux comptoir des bistrots. Tu as aimé le dernier Eastwood? Oui, c'est d'une noirceur abyssale. Déjà une polysémie apparaît. Ici ou là, abyssal commence de remplacer mal géré ou en mauvaise posture. Natixis: abyssal. L'industrie automobile américaine: abyssale. Le budget rectificatif: abyssal. On écrira bientôt, parodiant à la Roger Nimier Mme de Sévigné: l'abyssal de la chose ne se compare qu'à la noirceur du péché.

Résignons-nous. On nous servira de l'abyssal à toutes les sauces dans les mois, sinon les années, qui viennent. Espérons seulement que l'on parviendra à éviter que trop de nos contemporains ne tombent dans une misère abyssale.

Marc Ménonville

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