Culture

«Histoire de Judas», fulgurant éloge de la parole libre

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 15 h 48

Rabah Ameur-Zaïmèche fait de Jésus un révolutionnaire opposé non seulement à l’ordre de son époque, mais d’emblée à l’Eglise qui se construira en son nom.

D’abord les pierres. Le soleil dur, le jaune pâle de la poussière. Un souffle, difficile à cause de l’effort pour gravir la montagne, mais un élan aussi, une force. Et puis l’ombre. Une poignée de mots comme une poignée de mains, deux amis dans la pénombre, du respect. L’épuisement de celui là-haut dans la cahute obscure au milieu du désert, qui est allé au bout de son épreuve, de sa quête. L’autre, qui est venu le chercher, le portera pour redescendre, geste à la fois de fraternité et d’allégeance.

Une vision inédite de la passion du Christ

A elle seule la première séquence où le disciple Judas vient chercher Jésus au désert et le ramène parmi les vivants, suffit à témoigner de la puissance et de la complexité du cinéma de Rabah Ameur Zaïmèche –complexité qui n’a rien de difficile, qui est juste la prise en charge d’un très grand nombre d’élément fort simples.

Ainsi est d’emblée remise à zéro «la plus grande histoire jamais contée», comme la nomme Hollywood lorsque l’industrie lourde se mêle de reprendre le récit évangélique.

A zéro, c’est-à-dire au niveau des humains, au niveau du sol, au niveau du message originel –celui que nul ne connaît, puisque sa transcription est tardive et multiforme: les quatre évangiles officiels plus celles que l’Eglise n’a pas validés.

Avant même la singularité de la proposition du film dans sa manière de décrire l’histoire de Jésus le Nazaréen, singularité qu’annonce le titre, c’est bien la manière de filmer à la fois violente et tendre du cinéaste de Bled Number One qui fait naître sous les pas de ses personnages une vision inédite de la passion du Christ. Une vision toute entière tournée vers la matérialité des choses, l’humanité des êtres, la violence des enjeux de pouvoir et l’exigence des liens de fidélité, d’affection et de révolte contre l’oppression.

Coupant au travers des récits établis sans les attaquer ni offenser qui que ce soit, Rabah Ameur-Zaïmèche invente une diagonale de la compassion et de la souffrance qui, en deçà de tout rapport religieux ou dogmatique, et sans naïveté aucune, affirme une foi dans les hommes et dans ce qui vibre entre eux.

C’est au nom de cette approche où l’esprit et la matière ne font qu’un que le réalisateur met en place cette légende alternative où Judas, interprété avec une impressionnante intensité et une sorte d’humour décalé par le réalisateur lui-même, n’est plus le traître, mais le disciple fidèle parti exécuter un ordre urgent de son maître  spirituel, Jésus, au moment de l’arrestation de celui-ci.

Une proposition radicale

Rabah Ameur-Zaïmèche imagine rien moins que la volonté de Jésus d’empêcher la transcription, et donc la stabilisation de ses paroles et de ses actes. Il demande à Judas, sorte d’agent secret, d’aller détruire les parchemins sur lesquels un scribe zélé note les prêches, les miracles, les gestes de révolte contre l’ordre établi de la colonisation romaine et du pouvoir des grands prêtres.

En une succession de tableaux où la luxuriance tellurique d’un fleuve rebondit sur les youyous des villageoises, et se heurte à la pénombre saturée d’ocres rouges et de matériaux bruts, entre chronique d’un monde du désert, aventure d’espionnage et accompagnement finalement proche du récit évangélique (marchands du Temple, dernier repas, Jardin des oliviers, arrestation, jugement, Passion, disparition du corps supplicié), le cinéaste élabore une proposition radicale.

L’ordre de Jésus à Judas de détruire les parchemins, c’est en effet rien moins que la condamnation comme contraire à la nature même du message christique de le figer, d’en établir le dogme.

C’est faire de Jésus un révolutionnaire opposé non seulement à l’ordre de son époque, mais d’emblée à l’Eglise qui se construira en son nom.

C’est la revendication, contre les appareils de pouvoir, d’une vérité de l’instant, de l’expérience vécue, du recours à une idée et à un horizon toujours mouvants, toujours à réinventer.

Cette mise en crise ne concerne évidemment pas le seul christianisme mais toutes les religions du Livre, une dimension à laquelle la méditation rebelle sur la place de l’islam dans le monde actuel, en particulier le monde du travail, qu’était Dernier Maquis du même Rabah Ameur-Zaïmèche, donne une résonnance singulière.

Le refus du dogme ne vaut d’ailleurs évidemment pas seulement pour les religions, sous d’autres formes aussi l’humanité n’a cessé de forger les textes et les normes qui l’assignent et la contraignent –y compris dans les manières de filmer.  

Ainsi, dans les montagnes des Aurès, entre ruines antiques, désert éternel et villages d’aujourd’hui, dans la splendeur inspirée des grandes œuvres de la peinture classique (Rembrandt et Caravage surtout) et la rugosité dense des visages, des vêtements, des objets, un film aussi pauvre que Jésus et ses disciples remet en jeu l’histoire, avec une force égale à sa modestie. Et c’est juste bouleversant.

Histoire de Judas

De Rabah Ameur-Zaïmèche
Avec Nabil Djedouani, Rabah Ameur-Zaïmèche. Mohamed Aroussi, Marie Loustalot,
Patricia Malvoisin
Durée: 1h39
Sortie le 8 avril 2015

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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