France

La censure de l'affiche du concert des Prêtres symbolise une France malade de sa laïcité

Henri Tincq, mis à jour le 06.04.2015 à 19 h 11

La RATP n'a pas simplement commis une bévue: elle a manifesté un «laïcisme» dépassé, étroit et dogmatique.

L'affiche du concert des prêtres au profit des chrétiens d'Orient.

L'affiche du concert des prêtres au profit des chrétiens d'Orient.

Article mis à jour lundi 6 avril à 19h: le président de la RATP, Pierre Mongin, a annoncé à l'AFP que les prochaines affiches du concert apposées dans le métro porteraient la mention «au bénéfice des chrétiens d'Orient».

La France est malade de sa laïcité. L’autre jour, c’est un élu socialiste qui décrochait un crucifix au conseil général du Haut-Rhin. Peu après, dans un bureau de vote de Toulouse, un rabbin était sommé de retirer sa kippa au moment d’accomplir son devoir électoral. Aujourd’hui, ce sont quelques obscurs censeurs de la RATP qui décident, de leur propre chef, de biffer la mention «au profit des chrétiens d’Orient» sur 250 affiches du métro annonçant un concert du goupe Les Prêtres, animé par Mgr Jean-Michel Di Falco. Motif: le respect du «principe de neutralité religieuse»! 

Ainsi les «chrétiens d’Orient», sujets depuis des mois d’un mouvement de sympathie mondiale, sont-ils censurés en France. Une population qui est contrainte à l’exode depuis des décennies, au Liban, en Palestine, en Syrie, réduite à 300.000 personnes après les deux guerres d’Irak, et qui, aujourd’hui encore, est humiliée, maltraitée, discriminée, réduite à la servitude, chassée de ses villages, de ses terres ancestrales, de ses maisons par les milices djihadistes de l’Etat islamique.

Piliers de l’histoire orientale, les chrétiens d’Orient sont persécutés pour la seule raison qu’ils sont «chrétiens», sommés de se convertir, victimes d’une haine religieuse systématique, d’un «génocide culturel» que plus personne ne conteste. Jusqu’à l’ONU où, ces derniers jours, à l’initiative de la diplomatie fraçaise, a eu lieu un débat conclu par une condamnation des exactions de Daesh contre cette minorité chrétienne d’Irak. C’est aussi en leur faveur que le pape François s’est prononcé, le matin de Pâques, dans son message de paix universel.

Et pendant ce temps, au nom d’une soi-disante «neutralité» et du principe laïque de séparation de la religion et du service public, la RATP décide de censurer une simple mention «chrétiens d’Orient» apposée sur une affiche. Comme si la laïcité était la négation du fait religieux. Comme si le mot de «chrétiens» brûlait encore les lèvres de certains. Comme si les chrétiens d’Orient étaient les «acteurs» d’un conflit armé au Proche-Orient, alors qu’ils en sont les victimes!

Dans aucun autre pays voisin de la France, on se pince ainsi le nez à l’évocation d’une confession religieuse. L’histoire de la France est traversée par des haines recuites entre cléricaux et libre-penseurs, par des flots de littérature et des combats religieux dont la vigueur polémique ressurgit parfois aujourd’hui. S’il y a une fracture spécifique à la France, c’est bien celle qui distingue le camp de la Révolution –identifié aux droits de l’homme, au progrès, à la laïcité– et le camp de la Restauration, du cléricalisme, de la résistance aux libertés et à la modernité. Cette sempiternelle «guerre des deux France», dont parlait l’historien Emile Poulat, avait trouvé son apogée avec la loi de séparation Eglises-Etat de 1905, dont Jaurès et Briand avaient voulu faire une loi d’apaisement. La loi de séparation n’est pas une loi de négation de la religion.

Ce n’est donc pas simplement une «bévue» que vient de commettre la RATP, comme vient de le dire, avec beaucoup d’indulgence, l’archevêque de Paris, Monseigneur André Vingt-Trois. Cet épisode de l’affiche censurée est hérité d’un «laïcisme» dépassé, étroit, dogmatique qui resurgit à la faveur d’une remontée des intégrismes. Mais cette incapacité à distinguer entre les «acteurs» d’une violence religieuse insupportable et ses «victimes» représentants de minorités non-violentes, engagées sur le terrain contre leur gré, en dit long sur l’ignorance de ces censeurs de la RATP qui ne voient, par ailleurs, aucun mal à autoriser des affichages grossièrement sexistes ou dégradants. Ce sont les mêmes qui, il y a deux ans, avaient refusé une campagne d’affiches contre l’islamophobie, arguant de son caractère religieux, mais qui avaient autorisé des campagnes en faveur de sites incitant à la commercialisation de relations extra-conjugales!

Cette censure de la RATP, qui confine au sectarisme, a heureusement soulevé les commentaires désapprobateurs de Manuel Valls et de nombreux responsables politiques, y compris ceux qui sont le plus attachés à l’idée de laïcité comme Jean-Luc Mélenchon. Tous demandent à la RATP de revenir sur sa décision et d’enquêter sur l’origine d’un acte de censure aussi absurde qu’irresponsable.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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