Sports

Le football, paroisse universelle

Yannick Cochennec, mis à jour le 05.04.2015 à 10 h 34

Le récent ouvrage «Dieu Football Club» nous rappelle la multiplicité des liens noués entre le sport roi et les religions.

Le gardien ghanéen Fatau Dauda lors de la Coupe du monde 2014. REUTERS/David Gray.

Le gardien ghanéen Fatau Dauda lors de la Coupe du monde 2014. REUTERS/David Gray.

Quelle sera votre paroisse, dimanche 5 avril, en ces fêtes de Pâques? Celle des fidèles de l'Olympique de Marseille ou celle des dévots du Paris Saint-Germain lors du match-vedette de la Ligue 1? A moins quen sans religion déterminée au sujet de ces deux clubs, vous adoptiez une laïcité ou un athéisme de bon aloi, loin de cette liturgie qui rassemble notamment tant de brebis enthousiastes, égarées ou en furie sur les réseaux sociaux le temps d’une rencontre. Il est possible, même, que la messe du championnat de France sera dite à cette occasion sauf que le vaincu, s’il y en a un, ne le croira pas une seconde. Trêve de plaisanterie… et de Pâques…

Pâques ou pas, le football, toujours prompt à nommer de nouveaux Dieux, ne perd jamais l’occasion, en effet, d’en appeler à l’au-delà pour justifier, expliquer ou excuser tel ou tel résultat. Combien de signes distinctifs des joueurs pour souligner leur appartenance à une confession plutôt qu’à une autre? Combien de regards portés de leur part vers le ciel pour implorer ou remercier un esprit supérieur? Chrétiens, musulmans, juifs, protestants, évangéliques, footballeurs de toutes croyances, utilisent le terrain comme un exutoire spirituel depuis que le sport n°1 est au cœur de la passion des hommes.

Dans un livre très fouillé et très riche sur la question, Dieu Football Club, sorti il y a quelques semaines et qui lui a demandé trois ans d’enquête auprès d’une centaine d’interviewés, Nicolas Vilas retrace les liens noués entre le sport roi et les religions en posant des questions comme «Les dieux ont-ils leur place au stade?» ou «Les religions, les croyances et les pratiques qu’elles impliquent sont-elles compatibles avec l’exercice du métier de footballeur?»

Vaste débat en prise avec l’actualité, parfois abrasive, de ces derniers mois. Interrogations légitimes à l’heure où les menus des cantines scolaires nourrissent le débat politique. Menus qui ont d’ailleurs brièvement alimenté les commentaires au sein de l’équipe de France, en 2010, quand Laurent Blanc, alors tout nouveau sélectionneur des Bleus, avait annoncé mettre fin au buffet halal unique pour les sélectionnés, comme c’était le cas sous l’autorité de son prédécesseur, Raymond Domenech. «Il y aura un buffet, comme on a l’habitude de le voir en clubs, avec des différences aussi, car je respecte toutes les religions, avait-il précisé à l’émission Stade 2. Il n’y aura pas de porc, il y aura le choix en ce qui concerne les musulmans, mais après ça s’arrêtera au choix entre poisson, viande blanche et viande rouge.» Fin de la parenthèse et de la polémique.

Car l’équipe de France, comme tout club, est, après tout, le prolongement de la société civile, où se côtoient toutes les confessions dans une même communauté. Et c’est le constat de Nicolas Vilas, le football ne s’en tire pas si mal jusqu’à présent en repoussant majoritairement les tensions ou les dérapages, en dehors de quelques relativement rares exceptions évoquées dans l’ouvrage. C’est le cas à la fois au niveau des championnats amateurs et des championnats professionnels.

«Le football est peut-être en avance sur la société, nous a dit Nicolas Vilas lors d’une interview. En comparaison avec d’autres activités, les clubs de football de premier plan ont notamment mieux approché les questions liées à la pratique religieuse de leurs employés, peut-être parce que les joueurs sont tout simplement les salariés les mieux rémunérés de l’entreprise. Ces derniers ont donc nécessité à se retrouver dans les meilleures conditions possibles pour bien travailler, que ce soit par rapport à des habitudes alimentaires ou à des fêtes religieuses qu’ils doivent respecter. C’est vrai au plus haut niveau, mais c’est également vrai, par exemple, au Red Star, à Saint-Ouen, qui fait très attention pour que chacun se sente chez lui.»

Devenu une «question de société»

Le football et la religion ont d’ailleurs toujours fait bon ménage puisque, comme le rappelle Dieu Football Club, l’origine même du football découle des pratiques religieuses «quand, il y a 3.000 ans, nos ancêtres s’adonnaient à des jeux de ballon pour vanter leur(s) dieu(x)». Et le football français s’est développé souvent à travers des rivalités de clochers au cours desquelles il était parfois bon de bouffer du curé, à l’image de la rivalité entre les cathos du Stade Brestois et les laïcs de l’AS Brestoise qui a enflammé, à travers le temps, moult discussions animées dans la cité du Ponant.

Les exemples de ce type sont nombreux dans tout le pays, sachant que les clubs ont été souvent, et continuent d’être, de formidables vecteurs d’épanouissement mêlé pour des joueurs quelles que soient leurs croyances. L’Institut national du football (INF), où sont rassemblées les jeunes pousses du football français, est ainsi décrit comme «une tour de Babel», un carrefour, pacifique, des cultures et des religions, les uns enrichissant les autres à l’évocation de leurs trajectoires personnelles.

«Mais, c’est vrai, il y a eu un changement récent, constate Nicolas Vilas. Pendant longtemps, personne en France, ou presque, ne faisait attention au signe de croix des joueurs sur les terrains. Depuis que certains joueurs musulmans, notamment de l’équipe de France, ont manifesté leur foi sur le terrain, le regard a changé. C’est devenu une "question de société" parce que certaines personnes ont un problème avec l’islam dans ce pays. C’est assez marginal, mais c’est un fait qui est parfois exploité.» Effet aussi de la médiatisation et de la «peopolisation» du sport avec des joueurs plus stigmatisés que les autres, comme Franck Ribéry, musulman, et presque critiqué à ce titre, de façon induite, dans un mélange de reproches fourre-tout quand il n’était pas assez performant avec l’équipe de France ou quand sa vie personnelle s’affichait à la une des journaux.

Dans la France du football se pose d’ailleurs toujours en filigrane la question du voile interdit dans les compétitions féminines, la Fédération française de football (FFF) ayant jusqu’alors rappelé son souci de respecter les principes constitutionnels et législatifs de laïcité qui prévalent en France et figurent dans ses statuts. Sauf que la Fédération internationale de football association (FIFA) considère désormais que le voile et le foulard sont des signes «culturels» et non «religieux» et doivent être acceptés sur le terrain. Organisatrice de la Coupe du monde féminine en 2019, la FFF pourrait donc se retrouver questionnée sur cette problématique, depuis l’étranger notamment, dans la période des cinq ans à venir.

Chacun cherche à gonfler ses effectifs

Dans un monde où les religions paraissent rivaliser entre elles, à travers les actions de fanatiques, le football offre, en réalité, un lieu commun de communion par le biais, par exemple, d’une Coupe du monde qui fait office de trêve entre les hommes. Il n’empêche, comme des agents recruteurs, chacun cherche aussi à gonfler ses effectifs en «piquant» dans la concurrence à l’occasion de ces grands rassemblements. Lors des Journées mondiales de la jeunesse, à Rio de Janeiro, en 2013, à quelques mois de la Coupe du monde, le pape François n’avait pas hésité, par exemple, à se situer à la pointe de l’attaque pour tenter de déborder les évangéliques de plus en plus nombreux au Brésil. Ses paroles avaient été frappées au coin du ballon:

«Jésus nous demande de le suivre toute la vie. Il nous demande d’être ses disciples, de jouer dans son équipe. La majorité d’entre vous aime le sport. Et ici au Brésil, comme dans d’autres pays, le football est une passion nationale. Oui ou non? Et bien, que fait un joueur quand il est appelé dans une équipe nationale? Il doit s’entraîner et s’entraîner beaucoup. Chers jeunes, soyez de vrais athlètes du Christ.»

Une référence au mouvement évangélique des «athlètes du Christ», créé il y a 30 ans et auquel ont adhéré de nombreuses vedettes du football brésilien et sud-américain.

Reste donc à savoir qui fera la meilleure affaire lors du sommet entre Marseille et Paris, dans une cité provençale où le foot est une vraie religion qui unifie la population au-delà de ses habituelles fractures. «Il y a beaucoup d’évangéliques au sein du PSG, sourit Nicolas Vilas. Mais le personnage le plus intéressant, y compris sur ce point, c’est peut-être Zlatan Ibrahimovic, né d’un papa musulman et d’une maman catholique, et dont on ne sait pas trop quelles sont ses croyances, sauf qu’il se proclame Dieu lui-même.»

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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