Culture

Politique du merveilleux

Loïc Chevalier et Nonfiction, mis à jour le 09.04.2015 à 17 h 38

Une réflexion sur la théorie des genres de l’imaginaire qui assoit la nécessité d’une nouvelle approche du merveilleux contemporain.

 Licorne combattant un dragon / Jean de Montauban via FlickrCC

 Licorne combattant un dragon / Jean de Montauban via FlickrCC

Poétiques du merveilleux : Fantastique, science-fiction, fantasy en littérature et dans les arts visuels

Collectif

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Le merveilleux, tout comme la théorie des genres appliquée en littérature, dans les beaux-arts et au cinéma, est un champ d’étude particulièrement complexe. Cette publication des actes du colloque «Poétiques du merveilleux: fantastique, science-fiction, fantasy (littérature et arts visuels)», qui s’est tenu les 29 et 30 novembre 2012 à l’Université d'Artois, rassemble les contributions de dix-neuf chercheurs et universitaires français. Il a pour optique de «réunir sous le signe du merveilleux les domaines du fantastique, de la science-fiction et de la fantasy» pour mettre «en lumière la porosité des catégories» génériques contemporaines.

L’ouvrage s’ouvre sur une présentation scientifique qui formule cet enjeu et rappelle brièvement l’étymologie et l’usage du terme merveilleux depuis Aristote et jusqu’à Todorov, et par là-même le basculement «d’une théorie de la surprise» à «une théorie de l’évidence». Par la suite, les deux articles d’introduction abordent le fantastique, la science-fiction et la fantasy littéraire en tant que catégories génériques opératoires fondées sur la reprise et la variation sémantico-syntaxiques des textes. Les auteurs tentent d’identifier le surnaturel constitutif de ces genres en prenant pour point de référence la réalité du lecteur.

Le constat d’une continuité et d’une perméabilité entre les genres en appelle à une nouvelle approche. Celle-ci se déploie dans les deux parties qui constituent le reste du livre. La première, intitulée «Merveilleux et science-fiction», rassemble les participations ayant trait à l’hybridation entre le fantastique et la science-fiction, en littérature (Le Docteur Lerne), dans l’art contemporain (figure de la licorne dans les œuvres de l’artiste Børre Saethre) mais aussi dans la série télévisée Doctor Who (version moderne de la série britannique scénarisée et produite par Russell T. Davies de 2005 à 2010), afin d’étudier les effets de la circulation des éléments fantastiques au sein d’un genre pourtant réputé scientifique. La seconde partie, Porosité du réalisme contemporain, entreprend d’aborder le jeu de friction entre l’extra-ordinaire et le réalisme dans une volonté de questionner la valeur de la tripartition todorovienne entre fantastique, merveilleux et étrange. L’hétérogénéité des pratiques culturelles qui emploient des éléments surnaturels, qu’il s’agisse du roman postmoderne (Beloved de Toni Morrisson ou La sorcière de Marie Ndiaye) ou britannique contemporain (Cloud Atlas de David Mitchell et The Book of Dave de Will Self), mais aussi du cinéma (Le labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro), la télévision (Buffy contre les vampires) et de la littérature de jeunesse (sont étudiées ici les sagas Harry Potter, Twilight et Cœur d’encre), invite en effet à cette salutaire remise en cause et à une ouverture des frontières génériques classiques.

La principale difficulté de l’ouvrage est de favoriser des études de cas qui dans l’ensemble peinent à combiner une approche théorique à des phénomènes pourtant singulièrement bien identifiés. Si les observations sont justes et riches, notamment par les correspondances et liens qui se dessinent au fur et à mesure entre les articles, le manque de synthèse fait parfois défaut et nourrit l’impression de lecture d’un catalogue du merveilleux contemporain. À cet égard, signalons particulièrement en contrepoint l’article Ecriture du futur et redistribution des cartes génériques dans deux romans britanniques contemporains: Cloud Atlas de D. Mitchell et The Book of Dave de W. Self, dans lequel l’identification des pratiques littéraires particulières à ces écrivains se conjugue à une réflexion sur la double temporalité que proposent ces fictions. Hélène Machinal y interroge la combinaison au sein des récits d’une conception du temps «sagittal» à une autre cyclique et ce qu’elle révèle de notre imaginaire à l’époque de la globalisation, causant sur le lecteur et par anamorphose le sentiment d’inquiétante étrangeté typique au fantastique. Dans la même veine, la contribution de Christian Chelebourg sur Le merveilleux et la mort. Poétique de la nostalgie dans Die Tintenwelt-Trilogie de Cornella Funke révèle comment la nostalgie à l’œuvre dans cette saga allemande sert de vecteur à l’organisation du récit et constitue une mise en abyme de l’expérience littéraire du lecteur, typique au fonctionnement des genres.

Ces Poétiques du merveilleux font office de révélateurs des difficultés à cerner le territoire du surnaturel et de la nécessité d’un changement de paradigme pour appréhender les multiples visages qu’il revêt à l’heure actuelle. Si la théorie de Todorov n’est plus apte à rendre compte de la navigation des éléments fantastiques, c’est bien parce qu’elle est historiquement fondée sur les notions de réel et de nature au demeurant problématiques. Comme l’évoque Françoise Dupeyron-Lafay dans l’article Merveilleux et fantastique: en finir avec le réel, le possible et le vrai?, l’idée de réalisme constitue en fait le discours d’un idéal véridique, à savoir une construction discursive qui, à l’instar des genres mêmes, se doit d’être continuellement réajustée pour être fertile. Cette contrée de l’imaginaire appelle donc à établir une politique du merveilleux en tant que méthode qui analyserait autant les formes qu’il revêt en littérature et dans les arts visuels, que les usages et la circulation des dénominations qui le repèrent et le constituent en territoire. Une méthode consciente des jeux d’échange et d’hybridation entre fantastique, science-fiction et fantasy, mais aussi des pratiques éditoriales et qui serait nourrie d’une sociologie des publics, réaffirmant la force de la fiction, seul élément commun à ces récits, œuvres d’art, films et séries télévisuelles.

Loïc Chevalier
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